La Grappe de Raisin (3) Chrétiens en URSS

ACTE III

Le bureau d’Ismaïlov. Un drapeau soviétique. Un portrait de Lénine et celui de Khrouchtchev, un miroir. Une porte ouvre sur une pièce annexe, une sur l’appartement de Boris, une autre sur la rue.

Scène première

IVAN – BORIS

(La scène est vide. On entend des éclats de voix, Ivan criant « Vive Khrouchtchev ! ». Boris entre, portant Ivan, ivre et incapable de marcher.)

IVAN

Vive Khrouchtchev !

BORIS

Ivan Ivanovitch ! Espèce de vieille outre ! Devrais-je te porter jusqu’à ton lit ? Ou vas-tu dormir sur mon bureau ?

IVAN

Vive Khrouchtchev ! Et longue vie à l’Urère… L’Urère… à l’Urse. À l’Urse polaire évidemment.

BORIS

Staline ! A-t-on jamais entendu parler d’une cuite comme celle-là ?

IVAN

(Apercevant le portait de Lénine.)

Tiens ! voilà Wladimir ! Il est cloué au mir Wladumur ! Eh ! Quoi de nof Oulianeuv ?

BORIS

Te voilà qui blasphèmes le nom de Lénine ! J’en ai vu au bagne pour moins que cela.

IVAN

Et l’autre petit père à côté, c’est ton copain. Tu connais tout le monde au Kremlin ; tu le connais bien, Krouche… Krouche…

BORIS

Khrouchtchev.

IVAN

C’est ça ! Khrouchtchev ! C’est ton pote. Vive Khrouchtchev ! Ton vieux pote Nikita.

BORIS

Nikita, il te dit d’aller au lit.

IVAN

À moi, il me dit d’aller casser la croûte.

BORIS

Il a déjà assez bu, il veut encore manger !

IVAN

C’est l’heure de casser la croûte, chef. « Croûte-chef ». Elle est bonne ! Vive Khrouchtchev !

BORIS

C’est ça ! Vive Khrouchtchev !

IVAN

Je retourne manger. Une bonne choucroute, comme chez les Teutons. Une bonne choucroute du chef !

BORIS

En parlant des Allemands…

IVAN

Vive Khrouchtchev et sa choucroute ! Et vive son nouveau ministre : Andreï Gromyko ! Et j’ajouterai une glace au dessert.

BORIS

Staline !

IVAN

Non, Khrouchtchev !

BORIS

Eh bien ! J’espère qu’il encaisse la vodka mieux que toi, le camarade Khrouchtchev.

IVAN

S’il encaisse ? Bien sûr qu’il encaisse ! Un président, ça encaisse toujours. À commencer par nos kopeks. Khrouchtchev, il encaisse. De Gaulle, il encaisse. Ehrardt, il encaisse. Kennedy aussi. Tu as déjà vu un président pompette ? Un président, ou bien ça encaisse, ou bien ça ne boit pas, ou bien ça change de métier.

BORIS

Voilà qui est parler comme un sénateur !

IVAN

Et Olia ! Heureusement qu’elle n’est pas présidente. Elle était encore plus ravagée que moi.

BORIS

Pas à ce point-là ! Bien fatiguée. Et quand on est fatigué, on se couche. Tu devrais l’imiter.

IVAN

Olia ! ma belle Olia ! Elle est déjà au lit. Il faut la réveiller.

BORIS

En quel honneur ?

IVAN

Mais parce que je l’aime. Elle n’a pas le droit d’aller dormir tant que je suis debout. Et puis j’ai besoin d’elle. La fête n’est pas finie. Vive Khrouchtchev ! Et vivent les Allemands ! Vive l’Allemagne !

BORIS

À propos des Allemands…

IVAN

Olia ! Où es-tu, chère enfant ? Reviens, Olia, je t’aime !

BORIS

Tu vas ameuter tout le kolkhoze. Ils dorment tous. Olia aussi.

IVAN

Elle ne dort pas. Les Allemands, ça ne dort pas. Ça boit de la bière et ça mange de la choucroute. Vive la choucroute ! Et vive Choukhrouchtchev !

BORIS

À propos des Allemands…

IVAN

« Einigkeit und Recht und Freiheit – Für das deutsche Vaterland… »

BORIS

À propos des Allemands. Nous n’avons pas encore fêté la victoire. Il faudra remettre ça demain.

IVAN

La victoire ? Contre l’Allemagne ? Nous l’avons fêtée en quarante-quatre.

BORIS

Pas celle-là. La vraie victoire.

IVAN

La vraie victoire ? Il y en a eu cinquante ?

BORIS

Et celle que nous avons remportée de si haute lutte. Nous y avons versé des larmes, et même du sang, en ce qui me concerne.

IVAN

La guerre contre nos diaconesses. Nous l’avons bien gagnée, celle-là !

BORIS

Elles ont mené une résistance héroïque, les pouliches, mais nous avons fini par les dresser. Finies les ruades ! Elles se laissent très bien monter, maintenant.

IVAN

Sans selle ni harnais.

BORIS

Nous avons débauché ces petites saintes dans nos orgies. Nous avons froissé leur couronne, piétiné leurs auréoles.

IVAN

Elles ont bien fini de nous narguer.

BORIS

Cela valait bien quelques gifles et quelques griffures d’ongles.

IVAN

Pauvre Frida !

BORIS

Pauvre Frida ! je la vois encore ce fameux jour. Ce fut le moment le plus délicieux de toute mon existence.

IVAN

C’est toujours un merveilleux moment de voir notre ennemi tomber vaincu à nos pieds.

BORIS

Surtout une ennemie si désirable.

IVAN

Et si désirée.

BORIS

Cet instant-là vaut bien la moitié de ma vie. Un sombre jour de pluie. J’étais assis dans ce bureau. Quelques coups retentissent faiblement à cette porte.

– « Entrez. » La poignée tourne lentement. Elle entre, elle, Frida. Je la regarde. Je ne sais si c’est la pluie ou les larmes qui mouillaient son visage. Encore plus belle dans le désespoir. Encore plus merveilleuse dans sa robe trempée par les eaux du ciel. Sitôt entrée dans cette pièce, elle s’affaisse et tombe à terre, sur les genoux et sur les mains. Ses beaux cheveux blonds balaient le parquet. Te voilà donc vaincue, farouche guerrière ! Elle articule avec peine :

« Camarade Ismaïlov. Je suis à vous. Je me soumettrai à tous vos désirs. Mais, je vous en supplie, ayez pitié de mon vieux père malade. Ne l’envoyez pas mourir dans les camps. Je serai une captive docile.

– Je suis prêt à laisser dormir l’affaire de ton père. Mais il y a une autre clause à notre contrat : souviens-toi. Ta jeune sœur Olia a fait tourner la tête du camarade Lepkine. Livre-la, elle aussi, entre nos mains.

– Olia n’a que seize ans.

– Olia fait partie du contrat. Nous la voulons, elle aussi.

– Elle vous obéira, Boris Alexandrovitch. Ayez pitié de notre père. »

Je l’ai prise par le menton, je l’ai remise sur ses jambes, j’ai essuyé ses yeux baignés de pleurs. Puis je l’ai saisie par la taille, je l’ai serrée dans mes bras. J’ai collé mes lèvres sur les siennes. Quel bonheur, Vania ! Quel bonheur !

IVAN

Elles ne nous ont pas déçus.

BORIS

Quelle merveilleuse action j’ai accomplie ! Je prends plaisir à publier cette affaire. Cette victoire-là, camarade, elle est plus grande que si j’avais envoyé toute la communauté des croyants casser des cailloux. J’ai poussé deux jeunes filles chrétiennes à se livrer à la débauche ! C’est une victoire psychologique. Même si je n’ai pas livré Traube, je serai félicité et décoré. Tout le monde le saura. Toute la hiérarchie, le Soviet du Kazakhstan, le Soviet suprême, et même le camarade Khrouchtchev.

IVAN

Vive Khrouchtchev !

BORIS

Toi, va dormir. C’est l’heure où les gens se lèvent.

IVAN

Je ne sais plus où j’habite.

BORIS

Trop loin d’ici pour que je te porte sur les épaules. J’ai un canapé dans la pièce voisine. Tu y dormiras.

(Boris traîne Lepkine vers la pièce annexe.)

IVAN (d’une voix endormie)

Vive Khrouchtchev !

Scène II

BORIS – FRIDA

BORIS

Quelle mauviette ! Un malheureux litre de vodka, et le voilà allongé pour la semaine.

(On frappe à la porte.)

Qui peut vouloir me déranger à une heure pareille ? C’est fermé. Revenez vers dix heures.

FRIDA

Boris ! Ouvre, c’est Frida.

BORIS (Il lui ouvre.)

Frida ! Pour toi, le régime est différent. Tu peux venir me trouver à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Tu seras toujours ma belle Frida chérie.

FRIDA

Pardonne-moi, Boris. Je vois bien que je t’importune. Je ne parvenais pas à dormir, alors je suis allée marcher dans la rue. Puis j’ai vu de la lumière dans ton bureau, j’ai supposé que tu étais déjà au travail. J’ai donc pris la liberté de frapper à ta porte.

BORIS

Au travail ! Le terme est tant soit peu excessif. Mais tu as eu raison de venir. Tu recherches ma présence, à présent. Je ne m’essouffle plus à te poursuivre, ma farouche Lorelei. Ma blonde Walkyrie. Mon aimée.

FRIDA

Ne m’appelle pas ton aimée, Boris. Je ne suis que ton animal, ta possession, ta pouliche.

BORIS

Plus aujourd’hui, Frida. J’ai été un homme égoïste et pervers, mais tu as changé ma vie. Je suis tombé tellement amoureux de toi que je suis prêt à de très grands sacrifices pour mériter ton amour. Je m’éloigne de ma vie de débauche, car tu me suffis à toi seule. Je songe même à t’épouser.

FRIDA

Tu es marié.

BORIS

Tatiana est très malade.

FRIDA

Boris, je t’interdis de nourrir de telles pensées dans ton cœur. Si Dieu te retire ta chère épouse, tu choisiras de rester veuf ou de te remarier. Mais tant qu’il lui accorde la vie, oublie ce que tu viens de me dire.

BORIS

J’ai été bien gauche et maladroit. Mais si ce malheur arrivait, refuserais-tu de m’épouser ?

FRIDA

Je ne sais pas, Boris. Il est vrai qu’après ce que j’ai vécu, le mariage ne me rendrait pas ma pureté bafouée, mais il soulagerait un petit peu ma conscience flétrie.

BORIS

Pauvre petite Frida. J’ai tant de remords pour ce que je t’ai fait subir. Je suis un homme sans morale, je le sais bien, mais tu es la seule capable de me faire éprouver du repentir.

FRIDA

Le penses-tu vraiment ? Je pourrais t’aider à venir à une vie meilleure ?

BORIS

Si tu partageais mon amour, tu pourrais davantage encore.

FRIDA

Oh ! Boris !

BORIS

Tu es une fille si courageuse, si vaillante. Ivan vient de me quitter et nous parlions de toi à l’instant même.

FRIDA

De moi ? Avec Ivan ?

BORIS

Nous évoquions ce fameux jour de pluie. Vaincue enfin, mais si magnifique, tu tombais à genoux. Tes longs cheveux mouillés recouvrant le plancher. Telle une pure vestale, tu t’es offerte, tu t’es sacrifiée, pour sauver ton pauvre père. Quel amour ! Ah ! Frida ! Frida ! Quand je repense à cet instant ! Seras-tu capable de me le pardonner ?

FRIDA

J’appartiens au Seigneur. Jésus a pardonné à ceux qui le clouaient sur la croix. Il m’a appris à faire de même. C’est lui aussi qui transforme tes désirs bestiaux en amour véritable.

BORIS

Je ne crois pas en Dieu. Je n’ai pas le droit d’y croire.

FRIDA

Nous en reparlerons, Boris. Écoute-moi bien. J’étais bien embarrassée pour aborder la question, mais tes sentiments sont en train de changer. J’ai une grande nouvelle à t’apprendre.

BORIS

Une grande nouvelle ? Je suis tout impatient de t’entendre.

FRIDA

Tu vas bientôt être père.

BORIS

Mais Tatiana ne peut… Qu’est-ce que tu dis ?

FRIDA

Tu m’as bien comprise. Nous allons avoir un enfant, toi et moi.

BORIS

Quoi ?

FRIDA

J’attends un enfant.

BORIS (Il la frappe.)

Tu ne pouvais pas faire attention ? Pauvre idiote !

FRIDA

Mais Boris ! Je ne comprends pas.

BORIS

Tu n’es qu’une imbécile, tu ne comprends jamais rien.

FRIDA

Mais… Je croyais…

BORIS

Il ne fallait pas croire. Je ne veux plus de toi. Je ne veux pas de cet enfant. Je ne veux jamais le voir. Avorte-le, noie-le, étrangle-le. Peu m’importe !

FRIDA

Très bien ! j’ai compris ce qu’il me reste à faire.

BORIS

Fais-le vite.

FRIDA (Elle sort en claquant la porte.)

Adieu, camarade Ismaïlov.

Scène III

BORIS

Par les cendres de Lénine ! Qu’ai-je donc fait pour mériter un tel sort ? Cette grue s’est imaginé que je l’aimais, et voilà qu’elle me sort un enfant de son tiroir pour me forcer à l’épouser. Que faire, maintenant ? Que faire ? Comme je suis contrarié ! Qui pourra chasser ces idées-là ? Nadya ! Où est-elle encore cette petite peste ? Nadya ! Nadya !

Scène IV

BORIS – NADYA

(Nadya entre, venant de l’appartement.)

NADYA

Vous m’avez appelé, camarade Ismaïlov ? Me voici. Soyez patient.

BORIS

Tu me donnes du « vous » et du « camarade », à présent. Je ne suis plus ton Borouchka chéri.

NADYA

Mais, cam… Borouchka ! Vous m’avez pourtant dit : dans le bureau, c’est camarade Ismaïlov, et dans la chambre, c’est Boris.

BORIS

Alors, imagine que ce bureau soit ma chambre. Il n’y a pas d’heure ni de lieu pour nous aimer.

NADYA

Mon pauvre Borouchka ! Tu veux que je te console par mes caresses et mes baisers. Tu as encore un gros chagrin.

BORIS

Charmante Nadya ! Combien j’ai besoin de toi ! Nadya la bien nommée, tu es mon espérance et ma joie.[1]

NADYA

Assez de compliments, Boris ! Il n’y a pas cinq minutes que tu bonimentais ton Allemande, et tu lui parlais de mariage.

BORIS

Elle écoute aux portes, la chipie ! Qui donc t’a enseigné de telles manières ?

NADYA

Je n’écoute pas aux portes. Mes oreilles passaient dans les environs, par hasard.

BORIS

Ainsi tu es jalouse de la Frida ?

NADYA

Il y a de quoi !

BORIS

Dans ce cas, tes oreilles ne t’ont pas tout dit. Il n’y a plus d’Allemande, plus de Frida. J’en ai terminé avec elle.

NADYA

Comme tu as eu raison ! Cette blonde m’aurait fait mourir de dépit. Tu passais tant de temps avec elle !

BORIS

Tu avais bien tort de ronger tes jolis ongles. Elle a eu ce qu’elle voulait. J’ai laissé son vieux père en liberté et son équipe de moines en paix. J’ai eu, moi aussi, ce que je voulais. J’en suis rassasié. De toi je n’aurais jamais assez, ma colombe, mon bel oiseau des steppes. Regarde-toi dans ce miroir. Comme tu es magnifique. Vois ces saphirs et ces diamants qui scintillent sur ta poitrine. À qui d’autre ai-je fait un tel présent ?

NADYA

À personne.

BORIS

Sais-tu combien il m’a coûté ?

NADYA

Boris ! On ne doit pas le dire.

BORIS

Faut-il que je tienne à toi ! Je t’offrirai encore bien d’autres choses.

NADYA

Boris, je te veux pour moi seule. Le comprendras-tu un jour ? Tu m’offres un collier à faire pâlir la reine d’Angleterre, tu me donnes tout l’argent dont j’ai besoin pour réaliser mon rêve et moi, si jeune, je sacrifie à tous tes désirs. Tu m’as débarrassée de l’Allemande, mais cela ne me suffit pas. J’en ai assez d’être une de tes pouliches. Je voudrais être ta femme ?

BORIS

Pour le moment, je suis marié à Tatiana.

NADYA

Tatiana ne vivra plus longtemps. Ce n’est qu’une question de patience. Tu seras bientôt libre de m’épouser.

BORIS

Et qui te dit que j’épouserai de nouveau ? Et qui te fait croire que ce sera toi ? D’autres m’ont déjà tenu le même langage.

NADYA

Je n’aurai aucune pitié de mes rivales. Je les anéantirai. Je leur crèverai les yeux. Je les rendrai laides.

BORIS

Tu es une vipère, Nadya. Aussi perverse que moi, aussi cruelle. C’est ainsi que je t’aime.

(Agitation et cris à l’extérieur.)

Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?

Voix d’HELENA, qui martèle violemment la porte.

Boris Alexandrovitch ! Ouvrez-moi ! Ouvrez par pitié !

BORIS

Retourne chez toi, Nadya chérie. Nous nous retrouverons plus tard.

(Nadya sort par la porte de l’appartement. Boris va ouvrir. Helena entre en pleurs, une lettre à la main.)

scène V

BORIS – HELENA

BORIS

Frau Traube. Mais que se passe-t-il ?

HELENA

Frida ! C’est horrible… elle… elle…

BORIS

A-t-elle eu un accident ?

HELENA

C’est son père qui l’a trouvée.

BORIS

Que lui est-il arrivé ?

HELENA

Pendue… dans sa chambre…

BORIS

Quel malheur ! Si jeune ! Pauvre enfant !

HELENA

Elle a laissé une lettre… sur son lit.

BORIS

Une lettre ? L’avez-vous lue ?

HELENA

Personne n’a ouvert l’enveloppe. Personne n’en a eu le courage.

BORIS

Je comprends, Helena. Je compatis à votre chagrin. Les mots me manquent. Je me rendrai auprès de votre mari pour le réconforter. Frida était une jeune fille si gentille, si courageuse. Elle semblait si heureuse de vivre. Je ne comprends pas ce qui a pu la conduire à un tel acte. Cette lettre nous éclairera certainement. Je vais la lire, et nous en parlerons quand votre esprit sera plus serein.

HELENA

Merci, camarade. Merci.

(Elle sort. Ivan, en demi-sommeil, entre dans la pièce.)

Scène VI

BORIS – IVAN

IVAN

On ne peut même plus dormir en paix dans cette maison ? Que signifie tout ce bruit ?

(Silence.)

Quel air sombre ! Qu’y a-t-il ? Un événement grave ?

BORIS

Frida est morte.

IVAN

Quoi ?

BORIS

Elle s’est pendue.

IVAN

Mais pourquoi ?

BORIS

Elle a laissé cette lettre sur son lit.

IVAN

Et que dit-elle ?

BORIS

Ouvrons-la.

(Boris ouvre la lettre et lit.)

Pauvres de nous ?

IVAN

Eh bien ?

(Boris donne la lettre à Ivan, qui lit à son tour.)

La petite roulure !

BORIS

J’aurais dû l’étrangler moi-même.

IVAN

Ses accusations sont lourdes.

BORIS

Et surtout, elles sont vraies.

IVAN

Elle n’omet aucun détail.

BORIS

La façon dont nous avons contraint, sa sœur et elle, à se donner à nous.

IVAN

Les débauches dans lesquelles nous les avons entraînées.

BORIS

Nos orgies avec Nadya et ses amies.

IVAN

Quant à nos orgies de trésorerie !

BORIS

Elle travaillait au kolkhoze comme comptable. Elle dévoile toutes nos malversations.

IVAN

Vingt millions de roubles.

BORIS

Quel beau paquet d’argent !

IVAN

Le plaisir n’a pas de prix.

BORIS

La confession de cette nonne dépravée va nous conduire directement à Sakhaline.

IVAN

Mais je croyais que tes relations devraient nous tirer d’affaire, une fois de plus.

BORIS

Pas cette fois-ci. Les accusations de Frida sont trop graves. Lorsqu’on touche à des filles si jeunes…

IVAN

Mais pourquoi tant se mettre en peine ? Une lettre ? Et alors ? Voici mon briquet : la question sera vite réglée. Le témoignage de Frida réduit en cendres : plus d’accusations, plus de procès.

(Il commence à brûler la lettre.)

BORIS

Mais que fais-tu imbécile ? Arrête !

IVAN

Je détruis la preuve et purifie nos consciences.

BORIS

Pas ainsi, crétin ! Il faut trouver une autre solution.

IVAN

Je trouvais la mienne excellente.

BORIS

As-tu réfléchi ? Helena Traube a mis tout le kolkhoze en émoi. Tous l’ont vue avec cette enveloppe en main. Ils savent tous qu’elle est en notre possession. Ils savent qu’elle contient la raison de la mort de Frida. Ils voudront savoir.

IVAN

C’est juste.

BORIS

Nous sommes perdus.

IVAN (relisant la lettre.)

C’est étrange.

BORIS

Quoi ?

IVAN

Frida avait la même écriture que moi. Exactement la même. Je ne l’avais jamais remarqué.

BORIS

C’est le moment opportun pour m’importuner avec la graphologie !

(Après un moment de réflexion.)

Qu’est-ce que tu dis ?

IVAN

Je dis seulement que Frida avait exactement mon écriture.

BORIS

Voilà le détail qui nous sauve. Ivan Ivanovitch, tu es un génie !

IVAN

Il y a dix secondes, j’étais un crétin accompli.

BORIS

Tu n’as pas encore compris ! Détruis-moi ce torchon, puisque cela te fait tant plaisir. Mais conserve l’enveloppe.

(Ivan détruit la lettre.) C’est parfait. Maintenant, prends une feuille, écris de ta plus belle écriture : celle de Frida.

(Ivan prend une feuille et s’apprête à écrire, sous la dictée de Boris.)

Inutile d’écrire un chapitre. Soyons concis, précis et percutants.

« Ma chère mère, ma chère petite Olia.

Je sais que je vais vous causer énormément de chagrin, mais le choix ne m’a pas été donné. Je ne puis continuer à vivre dans la honte et le déshonneur. Sachez seulement que notre père, dans un moment d’égarement et de folie, m’a fait violence et que je porte en moi le fruit de ce crime. Dans l’incapacité d’affronter la vie après une telle déchéance, j’ai pris la décision de mettre fin à mes jours.

Je vous aime. »

N’oublie pas de signer : « Frida Traube. »

IVAN

On ne nous croira jamais.

BORIS

On nous croira. Les gens croient tout ce qu’on leur dit.

IVAN

Tout de même ! Ton hameçon est plus gros qu’un crochet de boucher. Un prêcheur qui saute à pieds joints sur sa fille. Nous ne sommes plus au temps des Borgia.[2]

BORIS

Tout le monde croira à cette histoire, personne ne recherchera la vérité. Pas même les bigots ! Pas même la femme de Traube ! Tous le condamneront. Et nous lui ferons un procès bien étoffé pour qu’il meure au goulag. D’ailleurs, ils sont tous prêts à mordre à ce crochet de boucher. Souviens-toi de cette secte évangélique qui avait crucifié une jeune fille au cours d’un rituel.

IVAN

Les évangéliques ont osé faire cela ?

BORIS

Bien sûr que non ! C’était un coup monté, une mise en scène. Le KGB n’a pas trouvé d’autre moyen de les empêcher de prêcher et d’influencer la population. Les dirigeants ont été arrêtés.

IVAN

Tout le monde y a cru.

BORIS

Tout le monde croit ce que disent les journaux. Mieux encore : un long métrage va bientôt paraître en salle, lequel relatera l’événement à grand renfort d’horribles détails. Voilà de quoi consolider la haine du peuple contre les popes et patriarches. Les gens croient plus facilement encore ce qu’ils voient sur un écran. D’ici quelques années, le moindre moujik du fin fond du Kamtchatka aura son poste de télévision. Nous inculquerons au peuple les images et les idées. Il croira aux mensonges. C’est ce que l’on appelle la propagande, et la propagande, c’est l’avenir.

IVAN

Inculquer des mensonges ?

BORIS

Le pouvoir soviétique est fondé sur le mensonge. Tu es secrétaire du Parti et tu ignores ces choses ? Allons sans tarder porter cette missive au juge. Grâce à cette merveilleuse machination, le vieux pasteur ira me remplacer au goulag. C’est lui qui paiera ma dette et subira mon châtiment.

IVAN

Boris Alexandrovitch ! Homme sans conscience et sans paroles ! Frida a acheté la liberté de son père au prix de son honneur, et maintenant au prix de sa vie ! Qu’as-tu fait de ta promesse ?

BORIS

Frida morte, je suis libéré de cette promesse. Elle ne peut plus rien me donner en échange.

ÉPILOGUE

Décor du premier acte.

BORIS – SMIRNOV – VOLODSKY – VASSILIEV – PANKRATOV – TROPHIME

BORIS

Ainsi s’écrit l’histoire. Sitôt Frida enterrée, nous avons intenté aux luthériens un procès exemplaire. Le pasteur Traube a été condamné à quinze ans de travaux forcés. Ivan et moi avons reçu les félicitations du Parti pour notre action héroïque dans la lutte contre le fanatisme religieux. Notre machination était admirablement ourdie. Admettez-le !

SMIRNOV

Nous l’admettons camarade. Envoyer crever un homme au goulag pour un crime que l’on a soi-même commis n’est pas à la portée du premier blouson noir venu.

VASSILIEV

Et te voilà pourtant enchaîné au banc des galériens à ramer avec nous.

VOLODSKY

Quel est le grain de sable qui a mis une si belle montre en panne ?

BORIS

Un grain de sable appelé Nadya.

VOLODSKY

Ah ! Les femmes ! Elles sont si rusées, si dangereuses !

BORIS

J’ai offert un superbe bijou à la grande girafe : Olga, celle qui m’avait un peu trompé sur son âge. Nadya en a conçu une jalousie féroce. Nous avons eu une violente altercation au terme de laquelle je l’ai chassée. Elle s’est cruellement vengée, la petite vipère. Elle m’a livré aux mains des autorités. Détournement de fonds, détournement de mineures. Le juge a trouvé que cela faisait beaucoup de détournements pour un seul homme. Je fus condamné à mon tour.

PANKRATOV

Ils avaient creusé une fosse devant moi, ils y sont tombés.[3]

BORIS

Je n’y moisirai pas, dans cette fosse. D’autant plus que j’ai rendu de grands services au Parti, et à son idéologie antichrétienne. Ils m’ont laissé condamner pour calmer les passions. Je vais bientôt sortir.

VASSILIEV

La Grappe n’a pas survécu longtemps à nos terribles conditions d’emprisonnement. Il est mort ici même. Le savais-tu ?

BORIS

Je l’ai appris. Dommage qu’il ait claqué si tôt. Je lui aurai demandé l’absolution.

PANKRATOV

Seigneur ! Donne-moi la force d’aimer un tel monstre !

TROPHIME

Retirons-nous à l’écart et prions.

SMIRNOV

Et qu’est-il arrivé au reste de sa famille ?

BORIS

Helena Traube a disparu sans dire où elle allait. Personne ne l’a revue. Des rumeurs prétendent qu’elle s’est remariée. Mais je ne puis le confirmer.

VOLODSKY

Et Olia ?

BORIS

Quant à Olia, nous lui avons bien fait comprendre qu’elle n’avait qu’à se taire si elle voulait rester en vie. Alors, elle s’est enfuie du kolkhoze. Elle s’est réfugiée à Alma-Ata où elle a commencé à travailler comme peintre en bâtiment. Elle a pu échapper quelques semaines à son destin. Et puis elle est tombée d’un échafaudage et s’est brisé la nuque.

VOLODSKY

Quel âge avait-elle quand elle s’est tuée ?

BORIS

Seize ans, ou dix-sept. Je ne sais plus.

VOLODSKY

Quelle cruelle issue !

SMIRNOV

Et tout cela pour couvrir les dépravations d’un homme.

VOLODSKY

Cet Ismaïlov est plus criminel que les meurtriers que nous sommes.

VASSILIEV

Ne vous avais-je pas suggéré que La Grappe était innocent ?

VOLODSKY

C’est vrai, Vassiliev.

SMIRNOV

Nous aurions dû t’écouter.

BORIS

Qu’avez-vous ? Pourquoi vous me regardez comme ça ?

(À partir de cette réplique, Smirnov, Volodsky et Vassiliev s’approchent de Boris, l’air menaçants.)

SMIRNOV

Traube, c’était un saint, un martyr, et toi tu n’es qu’une ordure.

BORIS

Mais vous êtes fous ? Qu’est-ce qui vous prend ?

SMIRNOV

Tu as raison de dire que tu vas bientôt sortir d’ici : direction l’hôpital, avec tous les os broyés.

BORIS

Ne m’approchez pas ! Je vous préviens, j’ai des relations. Vous allez le regretter. Vous finirez tous à Sakhaline.

(Smirnov, Volodsky et Vassiliev saisissent Boris et s’apprêtent à le frapper.)

Ne me touchez pas ! Arrêtez ! Au secours ! Au secours !

(Le rideau tombe. On entend des coups et des cris.)

[1] Nadya est le diminutif de Nadiejda, qui signifie « espérance ».

 

[2] Alexandre Borgia était sans doute le pape le plus débauché de l’histoire. Il a commis un inceste sur l’autel de ST. Pierre.

[3] Psaume 57.7

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© 2017 Lilianof

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