Ados, Prose, Roman

Remous – Prologue & Chapitre 1

“God only knows what you’ve been through

God only knows what they say about you

God only knows how it’s killing you

But there’s a kind of love that God only knows”

For king and country, God only knows


 

Prologue

 

Elle n’a jamais pris une aussi importante décision.

Le rugissement est si intense qu’il couvre la tempête qui gronde en elle. Une mélodie envoûtante, entraînante. Une pierre roule lorsqu’elle s’approche, se jette sur le vide.

Un battement de cœur.

Le précipice est là, si proche. Il l’appelle.

Second battement.

Son pas hésite, se coince dans un interstice. Son corps est soudainement lourd. Elle n’a plus qu’à relâcher ses efforts pour assouvir ses désirs intérieurs. Ses doigts tressaillent contre la roche coupante. L’écume lèche inlassablement les blocs monstrueux à ses pieds. Il lui semble que la nature sauvage de la mer est à son summum. Elle prend une grande inspiration et ne lâche plus sa prochaine liberté du regard : les rochers en contre-bas sont prêts à l’accueillir dans leur rude embrassade.

Ce n’est plus que l’histoire d’une seconde.

Soudain, on l’appelle. Elle ouvre aussitôt les yeux et se rattrape à la paroi. Une douleur lui vrille le bras, assez pour lui rendre ses esprits. L’affolement la saisit, elle n’est plus certaine. Encore, le vent emporte son nom. Tant pis. La chute ne sera pas pour aujourd’hui.

D’une lenteur extrême et calculée, elle remonte vers le sommet. Une personne l’y attend patiemment. Elle profite de ce temps pour figer ses traits dans un masque. Personne ne doit rien savoir.

Un large sourire lui est offert. Elle tente d’y répondre tant bien que mal et s’engouffre dans le véhicule. Son compagnon prend le volant et le transport démarre. La côte familière défile derrière la vitre. Aucun mot n’est échangé. La musique vibre à travers les enceintes, mais c’est à peine si elle l’entend.

C’est alors qu’elle regarde la route. La voûte céleste s’assombrit, les étoiles s’installent. Mais les lumières qui arrivent à toute vitesse n’appartiennent pas aux cieux.

 

 

Goût pistache

 

Une seule pensée me traverse l’esprit : suis-je vraiment sain d’esprit ?

La sueur coule de mon front et je l’éponge vivement. Le soleil brûlant m’oblige à porter ma main en visière et je dois cligner plusieurs fois des paupières pour contempler à nouveau autour de moi. C’est un après-midi tranquille pour les habitants qui s’agitent sur une grande place ornée d’une fontaine. Les dalles sous mes pieds parcourent la terre dans toutes les directions, si blanches qu’elles en sont éblouissantes. Des cris s’élèvent dans le ciel et je n’ai pas besoin de lever le menton pour remarquer la présence de mouettes qui sillonnent gaiement les airs. Mon cœur s’accélère, s’acharnant dans une course que je ne peux retenir.

Tomas m’aurait trouvé bien ridicule, immobile dans un coin de rue, sans trouver quoi faire. J’entends au loin son rire gras qui me déplaît tant. Comment savoir s’il ne me guettait pas d’un de ses nombreux repaires, un téléphone en main pour le plaisir de publier par la suite sur les réseaux sociaux mon air béat. Chose qui aurait bien retourné ma vie de lycéen.

Bon sang. Que suis-je en train de faire ?

Une image défile sous mes yeux. Mes doigts ont conservé la sensation du papier froissé. Les mots sont clairs dans mon esprit, gravés au plus profond. Et si le message n’est qu’une énorme plaisanterie ? Non, cela ne peut être. J’ai bien reconnu la fine et élégante écriture, bien trop compliquée à reproduire.

Les mots se répercutent en échos dans ma tête. Ils ne me lâchent plus, bien ancrés en moi. Rendez-vous au café de la place. Viens, je t’en prie. Le tout signé d’un simple K, presque discret, aussi imperceptible que la présence de la jeune fille elle-même.

Allez, respire. Un. Deux. Trois. Ne crains pas les regards des autres. Malgré l’étrangeté de la situation, tu dois chercher à résoudre le mystère. Ne sois pas qu’un simple idiot.

J’avance et le flot de lumière me happe d’un coup. L’été approche et ce n’est plus le vent frais qui balaye la côte, mais une brise tiède qui caresse agréablement chaque parcelle de la peau. La voûte céleste dépourvue de nuages se vêtit de son bleu limpide. Si l’on tend bien l’oreille, on peut entendre le grondement de l’eau. La mer est proche, accompagnée de ses enivrantes odeurs salées.

Soudain, je me fige. Une dizaine de mètres me sépare à présent du café. Au Bon Matin, annonce une pancarte qui a fait peau neuve avec son nouveau slogan, un soleil d’or qui semble écarter la folie des vagues sombres. Assis à une table, un couple discute paisiblement, le visage proche et les doigts entremêlés. Ils ne sont toutefois pas seuls. Plongée dans l’ombre, une forme observe la place. Je n’ai alors plus aucun doute. Ma destination vient de s’afficher.

Comme répondant à un ordre silencieux, mon corps se remet en marche. Dans mes poches, la nervosité secoue mes mains. Reprends-toi, prends un air décontracté ! Tu ne veux tout de même pas agir en imbécile. Surtout devant elle, la fille aux mille mystères.

La chaise crisse. Voilà tout ce que j’entends tandis que je la tire pour m’y installer. Les conversations bruyantes et les jeux d’enfants semblent s’évanouir dans le paysage. Il n’y a plus que moi. Et elle.

Ma pomme d’Adam remonte avec lenteur.

– Tu es en retard.

La pique me prend au dépourvu. J’ouvre la bouche pour aussitôt la refermer, et ce trois fois. Raté. J’ai l’air d’un parfait insensé. À ma grande surprise, mon interlocutrice se redresse de son siège et amène son visage à la lumière. Un large sourire éclaire ses traits.

– Je plaisante, détends-toi.

Pour toute réponse, j’acquiesce et frotte machinalement mes mains humides sur mon jean. Le regard détourné, je ne peux toutefois empêcher quelques coups d’œil furtifs dans sa direction.

Kristen. Combien de fois nos regards se sont-ils croisés ? Jamais, sûrement. Toujours, elle demeurait à l’abri des regards, cachée par le coin de l’œil. Aujourd’hui, ce fait ne changera pas : d’épaisses lunettes de soleil couvrent son regard. L’ironie de la situation me fait presque rire nerveusement.

– Une boisson, peut-être ?

Ses doigts pâles et fins attrapent la carte du café pour me la tendre. Nos mains se frôlent et je retiens un frisson.

– J’ai déjà commandé, ajoute-t-elle pour mettre fin à ma gêne. Donc, n’hésite pas. Je paye.

Elle accompagne ses mots d’un geste pour désigner la sacoche qui pend à son siège et l’argent qu’elle doit contenir.

– Qu’as-tu pris ?

À mon grand soulagement, ma voix n’a pas failli. En vérité, cette fille me surprend. Elle émane une telle aura de paix que les tensions de mon corps me quittent peu à peu.

– Une glace pistache. Ma préférée. Vois-tu, les glaces et moi ne faisons pas deux.

Elle dit cela sans se départir de son sourire. L’ai-je déjà vue sourire ? Kristen me demeure méconnaissable. Ne suis-je donc pas en train de rêver ? Un rapide pincement au bras me prouve du contraire.

– Alors je prendrai la même.

Kristen appelle aussitôt un serveur pour faire part de la demande. En quelques minutes à peine, deux bols entiers de glace sont déposés sous nos nez. Une crème chantilly couronne le tout et je ne peux m’empêcher de me pourlécher les lèvres d’avance. Au loin, un son d’airain annonce les quatre coups.

– Je me rends compte que je ne connais presque rien de toi, engagé-je alors la conversation.

La jeune fille attaque déjà sa glace avec gourmandise. Un air énigmatique vient se peindre sur son visage et elle essuie vivement la moustache verte de ses lèvres.

– Personne ne me connaît vraiment. Pas même mes parents.

Je lève un sourcil. Elle ne réagit pas à ce signe.

– Passons, toussoté-je pour me reprendre. Pourquoi m’emmener ici ?

Kristen me regarde à présent avec intensité. Ses mèches sombres font miroiter les rayons de l’astre. Ses lèvres bien dessinées sont roses. De fins sourcils surplombent ses paupières. Une pensée m’interpelle alors pour la première fois. Elle est belle.

– Je connais beaucoup de toi, Loïc. Sur ton identité, sur tes amis, sur ta vie, ta famille, ta personnalité. Mais je ne t’ai jamais connu ainsi, assis face à face.

Je ne comprends pas où elle veut en venir. Mais je reste silencieux. Avec un peu de chance, elle approfondira ses explications. Ce qu’elle ne fait pas :

– Comment trouves-tu ta glace ?

Je baisse les yeux sur mon bol à peine entamé. Je prends aussitôt ma cuillère et avale un morceau. Le froid envahit ma bouche et je soupire d’aise.

– Merveilleuse. Merci. Maintenant, puis-je te poser une autre question ?

– Si tu y tiens.

– Pourquoi ne viens-tu plus en cours ?

Le silence de plomb qui suit me fait hésiter. L’ai-je blessée ? Irritée par ma curiosité sans bornes ? Finalement, un gloussement sans joie s’échappe de sa gorge.

– Je pensais que personne ne verrait, dit-elle enfin, apparemment je me trompe. Combien de jours ai-je sauté ?

Je réfléchis quelques instants, levant les yeux au ciel.

– Douze jours.

Elle mordille sa lèvre inférieure. Est-ce de colère ou d’angoisse ?

– Exact. Observateur, donc.

Je hausse les épaules.

– Pas plus que tu ne l’es, apparemment.

Cette fois, c’est d’un franc rire qu’elle se laisse tomber contre le dossier de son siège. Un sourire étire mes lèvres.

– Tu gagnes un point. Et je découvre une nouvelle chose en toi : ton humour.

– Hé ! Comment suis-je censé le prendre ?

La bonne humeur que je lis sur ses traits me fait tout drôle. Kristen, la réservée. Kristen, la solitude. Kristen aux tons sombres. Jusqu’à hier, je ne la connaissais que par ces noms. Il n’y a qu’une réponse à cela : elle a changé. Aurait-ce un lien avec ses absences au lycée ?

– Ta présence est très agréable, poursuit Kristen. Dommage que tu te laisses autant influencer par tes… amis.

– Que veux-tu dire ?

– Fais attention à toi. La stupidité de Tomas pourrait te mener bien loin. Bien trop loin.

– Pourquoi te soucies-tu autant de moi ?

Elle ne répond pas. Au lieu de quoi, elle fourre sa main dans une poche pour en sortir quelques pièces qu’elle laisse tomber dans un tintement sur la table. Puis, le menton coincé sur son poignet, elle soupire, les yeux rivés sur un point dans mon dos.

– Ces enfants sont adorables, ne trouves-tu pas ? Des enfants, le monde ne pourrait s’en passer. Ils sont source de pureté et de vérité.

Je me détourne d’elle pour observer à mon tour les bambins se poursuivre autour de la fontaine. Leurs éclats légers me parviennent et m’adoucissent. Un ballon coloré rebondit sur les pavés ; une marelle tracée à la craie blanche repose à l’ombre des bâtiments. Des souvenirs me reviennent et je regrette momentanément de ne pouvoir participer à leurs jeux innocents.

– Tu as rais…

Mais je suis seul. À ma grande surprise, plus aucun signe de Kristen, envolée tel un fantôme. Autour de moi, personne ne semble avoir remarqué l’étrangeté. Même le couple est toujours plongé dans leur profonde messe basse.

Je retiens un rictus ironique. Peut-être n’avait-elle pas tant changé finalement.

 

 

 

 

 

 

 

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