Remous – Chapitres 12 & 13

Ami

 

– Donc si je récapitule bien, vous souhaitiez braquer un hôpital ?

Le rictus amusé de Louis ne fait que convaincre ses craintes. Négligemment installé sur son siège, il étudie le commissaire sans aucune réserve. La situation semble bien l’ennuyer. Sûrement n’avait-il pas prévu la visite d’une bande d’adolescents et pensais retrouver tranquillement sa femme pour partager une agréable soirée. L’horloge nichée dans un coin du bureau indiquait les vingt-trois heures. Nous étions restés une bonne heure dans la salle d’attente, poignets liés et maintenus sous silence. Un par un, ils nous avaient appelé au bureau. Jusqu’à ce que le commissaire épuisé décide de terminer par nous deux.

– C’est ça.

Le pauvre écrase alors ses tempes plus qu’il ne les masse. Son regard a emprunté une lueur de désespoir.

– Je crois ne pas comprendre. Une banque, je veux bien, une boutique passe encore mais un hôpital ? Vous vous foutez de moi ou vous êtes fous ?

Cette fois, Louis se contente de le regarde.

– Très bien, passons. Qu’alliez-vous faire des sacs de morphine ?

– Ce que l’on peut faire avec de la drogue.

Je prends une certaine part de pitié pour le commissaire. Malheureusement, connaissant mon ami, il ne parviendra pas à lui arracher plus d’informations. Mon bras est las sur mon accoudoir. Je sens la fatigue me peser mais je l’ignore. Là n’est pas le temps au sommeil.

– Les précédents interrogatoires nous ont fait découvrir que c’était toi qui avait apporté l’idée au groupe. Je me trompe ?

– Non, monsieur.

– Tu travailles pour quelqu’un ?

– Peut-être.

Un furtif coup à la porte ne laisse pas le temps au commissaire de faire éclater sa rage. Se raclant la gorge, il fit pivoter son siège en direction de l’ouverture d’où dépasse une tête timide. Sûrement un nouvel agent au poste. Derrière-lui, une forme plus basse se tasse dans l’ombre. Un geste insistant invite les nouveaux visiteurs à entrer.

– Une femme qui souhaite vous voir, monsieur.

– Qu’elle entre ! De toute façon, j’ai bientôt fini avec ces deux rigolos.

Il a prononcé ces mots en nous jetant des éclairs du regard. Un sourire ironique monte de mes lèvres, me rendant plus impertinent qu’il ne l’aurait fallu.

D’un pas traînant et le visage pâle, c’est ma mère qui pénètre la pièce. Je ravale difficilement un hoquet de surprise et détourne aussitôt la tête, en direction de mes pieds. Louis, qui n’a pas mis longtemps à la reconnaitre, n’oublie pas ses habitudes de gentleman galant et lui cède volontiers sa place après un salut rempli de regrets. Le policier semble vouloir le réprimander lorsque, dépourvue soudainement de ses forces, ma mère s’affale sur la chaise. Un voile noir à déformés ses traits, aussi effrayants que la mort.

– Je… Je vous en supplie, chevrote-t-elle alors sans me lancer le moindre coup d’œil. Dîtes-moi que tout cela n’est qu’un rêve, une plaisanterie.

Son interlocuteur paraît près à s’étouffer. S’en est trop pour lui : d’un geste fébrile, il tire un paquet de cigarettes de sa poche et en allume une. Louis, toujours debout, s’approche pour en saisir une à son tour lorsque la grosse paluche lui écrase subitement la main. Le message est clair. L’adolescent s’en va faire les cent pas en caressant ses doigts endoloris. Le commissaire le surveille un moment du regard avant de se tourner enfin à ma mère :

– Rassurez-vous, madame, vous ne rêvez pas. Et dès que vous quitterez ce poste, je vous conseillerai de prendre rendez-vous chez le médecin pour votre fils ! D’ailleurs, est-ce le coq un peu trop fier à mon goût ?

– Non, c’est moi, je déclare du voix devenue roque par l’émotion.

– Et ben je ne sais pas si c’est mieux…

Le visage tout d’abord indigné de mon ami s’éclaire et il me laboure le dos d’une tape.

– Bon, poursuit-il en coinçant son mégot dans son bec. Repassons aux choses sérieuses, et vite. J’ai pas que ça à faire et mon épouse va encore me passer un sermon si je rentre tard. Quoi, ça te fait rire ?

L’autre guignol plaque une main contre sa bouche d’où il n’a pu empêcher un éclat de sortir. Bon sang, Louis… Toujours le même, à faire ses bêtisiers. Ma mère n’a pas quitté son attention de l’homme et n’a jamais semblée aussi proche d’un fantôme. Je mordille sauvagement l’intérieur de mes joues jusqu’à ce que le goût du fer éveille en moi une terrible nausée. J’ai tout gagné, moi qui ne souhaite que le retour des bonnes choses : j’ai mis en péril le bonheur de la dernière femme qui porte le peu d’intérêt en moi.

Le prochain échange me fait tressaillir et je relâche mes sombres pensées :

– Alors tu vas me dire toute la vérité à propos de ton copain.

– Loïc ? Qu’avez-vous besoin de savoir à propos de lui ?

Louis a tendu sa main jusqu’à mon bras pour le serrer avec soutien. Ce soudain geste d’affection me fait perdre tous mes moyens. Je me sens incapable de lever les yeux dans sa direction.

– On l’a retrouvé dans l’hôpital, mais pas avec vous. Personne n’a paru y faire allusion bien que votre géant nous a persuadé de son implication dans le plan. A-t-il participé avec vous au braquage ?

Un lourd silence se mêle aux volutes de fumées. Il grimpe jusqu’au plafond afin de combler la pièce dans une embrassade tendue. Les épais sourcils du commissaire se fronce. Il reprend une bouffée de son cigare.

– Je répète : a-t-il participé avec vous, oui ou non ?

Ma mère ne dit rien. Pourtant, elle a tout vu. Elle doit savoir. Je suis prêt à élever ma voix à mon tour, non pas pour défendre ma cause mais faire éclater la vérité. Oui, j’y étais. Oui, je suis celui à avoir rempli les sacs. Oui, je ne mérite que ce qui m’attend.

Pourtant, quelque chose me retient. Les doigts de mon pote se sont mis à pianoter sur mon biceps. Je connais ce langage, celui que nous avions, enfants, pour confier tous nos secrets. Attends. Dit-il, sans rien laisser paraître sur son visage. Laisse-moi faire.

– Oui, annonce-t-il finalement.

– Eh ben, si c’est pas trop tôt ! Allez, hop, un nouveau casier judiciaire à ouvrir.

Sur quoi, il entasse ses papier et documents officiels dans ses tiroirs qu’il ferme à clef. Mais Louis n’en a pas fini : il bondit aussitôt pour plaquer ses mains sur le bureau. Le double menton du commissaire tremblote sous le coup de la surprise.

– Attendez, je n’ai pas encore tout dit. Oui, il était avec nous. Mais pas par choix, je l’y ai forcé. La bande est pas légère avec ce genre de chose, vous savez. Elle a mis beaucoup de pression sur Loïc, ces temps-ci. C’était soit ça, soit pire. Soit braquer l’hôpital, soit s’y retrouver en plusieurs morceaux.

Le policier ne tique pas. Inlassablement, il passe son regard de l’adolescent qui lui fait face, à moi. Ma mère s’est redressée vivement à cette annonce, comme ayant reçu un soudain coup. Est-ce de rage ou d’espoir ? Souhaite-t-elle son fils punis ou sauvé ?

Quant à moi, je n’y crois plus mes oreilles. Louis qui, je regrette maintenant de ne plus l’avoir pensé, demeure toujours ce fidèle ami rencontré un jour dans la petite cour de récréation. Il ne m’a pas oublié pour Thomas, loin de là. Il m’a toujours surveillé, prenant soin d’intervenir au moindre état d’âme. Et maintenant que je le vois sous un jour nouveau, je perçois même cette petite étincelle dans le coin de ses pupilles. Du regret. Pour moi.

Un raclement de gorge accentue notre tension, à l’attente d’une quelconque réaction. Enfin, le pauvre homme passe une main dans sur sa tête à moitié chauve, l’air bien embêté.

– Ah, ces gamins… Toujours le dernier mot ! Bon, très bien, pas de casier judiciaire pour toi, mon bonhomme. Mais gare à toi s’y je t’y prends encore. Quant à toi…

Il adresse à Louis un poing déterminé auquel l’adolescent réplique par un minois d’ange. Puis, sa main boudinée chasse l’air devant lui.

– Allez, décampez. Et que je n’ai plus à vous retrouver dans mon bureau !

– Quoi ? fait mine d’être déçu Louis. C’est si facile ?

– Tu veux peut-être aller en prison pour jeunes ?

– Non, je pense que je peux me contenter de ce que j’ai. Et les autres, ils sont partis aussi ?

– Pas le grand, on le garde encore en garde à vue.

Interloqués, Louis et moi nous considérons un moment du regard. Ma mère s’est levée, sans même m’inviter à la suivre, et a quitté la salle. Pourquoi Thomas allait-il être l’exception ?

– Braquer un hôpital est une folie, expliqua alors l’homme en se revêtant de sa veste. Mais agresser des infirmières avec un couteau… C’est autre chose. Votre copain a l’air trop dangereux. Je vous conseillerais de ne plus traîner avec lui.

Nous sortons tous tandis que une à une, les lumières s’éteignent. Le commissaire s’en va en sifflotant, pestant à moitié contre l’affaire qu’il jugeait totalement absurde. Je ne peux que lui en donner raison, à vrai dire. Toute la scène ne tient plus qu’à un rêve, dans ma mémoire.

Avant de regagner la voiture dans laquelle patiente ma mère, je m’adresse une dernière fois à mon ami qui regarde la route de droite à gauche, les mains dans les poches.

– Tu rentres comment ?

– Je sais pas trop. Ma mère doit peut-être prévenue mais ça m’étonnerait qu’elle ait à en faire quelque chose.

– Tu veux qu’on te raccompagne ?

Il me serre la main tout en éclatant dans un grand rire. La rue est silencieuse, c’est à peine si l’on entend le grésillement des hauts lampadaires où se réunissent tout une armée d’insectes. On ne doit pas être loin de minuit.

– Nan, t’inquiète pas. J’ai pas trop envie de me frotter à ta pauvre mère et puis c’est pas très loin. Une petite balade me fera le plus grand bien.

Une question me démange alors la gorge.

– Pourquoi as-tu pris ma défense ? Pourquoi avoir menti ?

– Menti ? J’ai pas menti tant que ça ! Tu subis vraiment une pression avec la bande, ça crève les yeux. Tu croyais quand même pas cacher ça à tonton Louis aux yeux de lynx ?

Je secoue la tête, désolant le manque de sérieux de mon ami. Son éternel sourire d’adolescent banal s’évanouit alors dans la nuit.

– Ok, mec… Mais tu plaisantes pas, hein ? Ecoutes, j’ai eu comme cette voix dans ma tête. Enfin, pas vraiment, mais c’est comme si des mots y avaient été gravés d’une telle netteté qu’elles ne pouvaient pas passer inaperçu. Ils disaient que c’était pas mon job de juger sur tes actes. Qu’un jour, tu auras ton propre jugement. Puis tu mérites pas ça. Pas le gars que je connaissais avant celui qui se tient devant moi.

Paralysé. Je le reste toujours, même tandis que la silhouette de mon ami disparaît puis réapparaît à chacun de ses passages sous un lampadaire. Le vent commence à rugir, près de la mer, emportant les détritus qui traînent sur les pavés. Lorsqu’enfin je peux à nouveau me déplacer, c’est avec beaucoup d’hésitation que j’ouvre la portière de voiture. Couchée sur le volant, ma mère murmure quelques mots tandis que son corps se braque à chaque profond soupir. A ma vue, elle se ceinture enfin avant de plonger un regard déterminé dans le mien. Ses traits tirés par une colère sourde me font presque fuir.

– Bon sang, Loïc ! Ne te rends-tu pas compte de ma terreur lorsque je t’ai vu, des sacs aux poings, près à partir en coupable ? Mon propre fils trompe sa mère ! Mais qu’ai-je fait pour mériter ça ?!

Je laisse la vague déferler entièrement sur moi et reste immobile contre mon siège. Ma ceinture pendouille toujours sur le côté. Enfin, les clefs plongent sous le volant avant que le moteur ne se mette à vrombir.

– Maintenant, que les choses soient claires. Tu ne sortiras plus de la maison si ce n’est pour travailler studieusement au lycée. Tu vas voir ce foutus cousin dont tu ignores chaque appel et tu t’occuperas de la maison lorsque je serais partie au boulot ! Est-ce clair ? Plus de folies, c’est moi qui déciderai de chacun de tes choix, dorénavant. Il est hors de question que mon fils se transforme en un homme ignoble, comme son père !

Les roues crissent avant de freiner brusquement : sans prévenir, je me suis jeté dehors. Mon épaule claque contre le sol et je retiens un gémissement. Heureusement, ce n’est que de la terre. Je me relève pour fixer intensément ma mère, furieuse. Elle ne comprend donc pas. Elle ne saisit pas mon besoin de liberté.

– Loïc Boutet, rentres tout de suite !

Je lui claque la porte au nez, sans un moment. Elle ne peut pas me rattraper, je m’engage déjà au pas de course derrière le muret qui délimite la route. Je vais chercher la liberté. Et je sais où la trouver.

 

 

La chute

 

Un pas. Un deuxième.

Le hurlement des forces de l’air se fait plus fort. Elles se ruent contre me corps, m’attirent dans leurs bras sensuels. L’image des rochers menaçant en contre bas se trouble. Les remous s’agitent, nappés de leurs vêtements pâles comme la mort. Brusquement, ils heurtent les parois tranchantes de la falaise. Je suis ces remous, je l’ai toujours été, avançant d’un pas puis reculant de deux. Et comme eux, je ne vais pas tarder à rejoindre le tombeau de pierres.

Le vide se forme sous la semelle de ma chaussure. Seul mon autre pied me rattache désormais à la terre. Une fraction de seconde suffirait. Puis tout prendrait fin.

– Je ne ferais pas ça si j’étais toi.

Je m’étrangle presque au son de sa voix. Il suffit ces simples mots pour éveiller à nouveau ma conscience jusqu’alors vide. L’appel des vents se fait alors moins pressant. La tension dans mes muscles se relâche. Mon pied regagne la terre ferme.

– Tu n’en sais rien.

– Tu n’écoutes pas ton cœur.

La colère ne vient pas. Juste cette intense souffrance qui me submerge. J’hésite, contemple les eaux furieuses. Mais tout à coup, mes forces m’abandonnent. Je titube et m’écarte du précipice.

Il ne me faut qu’un rapide coup d’œil pour discerner Kristen, postée loin du vide. Ses joues rosies et sa chevelure presque hirsute ne lui donnaient pas bonne mine. Elle avait couru. Bien sûr, j’aurais dû deviner qu’elle me retrouverait sans peine.

– Je n’en ai plus depuis bien longtemps. Il se tait, c’est tout ce qu’il sait faire.

– Alors il est temps de faire marcher ton vrai cœur.

Je m’accroupis, la respiration courte et l’épuisement me harassant. Ma poitrine cherche l’air presque avec peine. Et pour la première fois depuis bien longtemps, une larme perle.

La présence de Kristen me fait honte. Je ne veux pas me sentir si faible, si démuni. Pas devant elle. J’aimerais la chasser, la menacer, mais même l’envie reste impuissante face à ma profonde détresse.

– Je vais le faire, Kristen. Je n’ai pas d’autre choix. Tu l’as toi-même dit, il faut une chute.

C’est à peine si je l’entends soupirer tant les vents se mettent à mugir. Elle s’approche avec lenteur, de cette démarche hypnotisante. Son corps dégage une telle pureté qu’elle semble irréelle. Elle se dresse parmi le chaos, telle une lumière dans les ténèbres. Sa main effleure la mienne pour la presser doucement, mais fermement. Sa mine se fait grave tandis qu’elle tombe à genoux à mes côtés. D’égal en égal.

– Nous sommes tous sur le même plan. Nous nous haïssons, notre nature nous oblige à cela. Mais il ne faut pas oublier une chose : il y a bien un amour qui surpasse toute autre chose et qui nous permet de poursuivre notre vie.

Son regard bleu se promène sur le paysage alentour. À la vue des rochers sous nos pieds, un puissant frisson la saisit. C’est dans un ton empreint d’un mélange de nostalgie et mélancolie qu’elle poursuit :

– Tu es déjà tombé, Loïs. Ne vois-tu pas ? Moi aussi je suis tombée. Et j’ai été relevée.

Je la contemple dans un silence libérateur. Si la douleur est toujours présente, elle a été comme relevée par ses paroles. Je comprends que je connais Kristen bien plus que je ne l’imaginais. Nous nous ressemblons, à notre manière. Je regarde à mon tour mon terrible but qui me glisse entre les doigts.

Mais une chose est dorénavant sûre : il ne sera plus question de cette chute.

– Kristen… ma voix est hésitante, mais je reprends aussitôt de l’assurance. Tu ne m’as jamais vraiment parlé de toi. De ce qui s’est passé.

Son sourire dissimule une profonde tristesse. Et pourtant, je vois dans son regard son désir de me partager son fardeau. Un fardeau qui, je devine, n’est plus tout à fait porté par Kristen elle-même.

– Comme tu le sais, ça ne remonte qu’à peine deux mois. Un soir, je me tenais ici, aussi désemparée que moi. Les yeux clos, je m’étais approchée. Je pensais que c’était ça, la liberté : ne plus rien ressentir, ne plus rien avoir à se soucier. Je ne savais pas alors que je me jetais dans un vrai gouffre. De solitude, de chagrin pour l’éternité.

« J’allais franchir ce pas. Oui, cela est étonnant n’est-ce pas ? Mais j’ai été arrêtée avant l’acte. Mon frère…

Elle hoquette à ces derniers mots. Ses prunelles brillent et le bout de son nez rougi. Je resserre mes doigts autour des siens en guise d’encouragement. Elle plante alors son regard dans le mien, afin de me confier chacun de ces sentiments jusqu’alors conservés au plus profond d’elle. Elle me fait confiance.

– C’est lui qui m’a sauvée. Du moins, sa voix a fait partie d’un plan. Je ne pouvais pas sauter. Pas en sachant mon frère à proximité, spectateur de ma chute. Alors je suis remontée, je l’ai rejoint tandis qu’il m’attendait, adossé à sa nouvelle voiture.

« Il m’avait souri, de ce sourire qui lui était si familier. Tel un bon gentleman, il avait ouvert la portière passagère, inconscient du mal qui me remuait. Était-il parvenu à décrypter la tempête intérieure que je dissimulais de mon mieux ? Quoi qu’il en soit, mon frère n’avait jamais été aussi attentionné qu’en ces derniers instants. Nous avions roulé, longeant les côtes de granites roses. Un spectacle qui eut pour effet de calmer quelque peu ma détresse.

« Malheureusement, les circonstances ne semblaient pas prêtes à vouloir me libérer de mon joug.

Elle fait une pause, plus pour contrôler le flot d’émotions qui la saisit que laisser les informations traverser mon esprit. Son regard semble lancer un appel au-delà des vagues et, bientôt, les, muscles de ses épaules se dénouent.

– La route était généralement peu empruntée. Et pourtant, c’est ce jour-là que choisit un pauvre homme pour y circuler. La voiture circulait trop rapidement, les vents étaient puissants en ce début de printemps. Et les freins se bloquèrent. Entraînée par la force des éléments, la voiture a dérivé soudainement en direction de la nôtre. Et un crissement plus tard, le choc fut là.

« Si je trouvai le réveil, ce ne fut pas le cas de mon frère.

Kristen… Les mots se perdent dans ma gorge, ma bouche tout à coup trop sèche pour les prononcer. Un élan de compassion me pousse à elle. Et pourtant, je le sais bien : il est trop tard. La douleur resterait là, inoubliable.

La brise emporte ses mèches de jais qui se plaquent sur ses joues pâles. Elle me considère un moment puis acquiesce lentement, devinant les questions qui se bousculent dans mon esprit. Je m’empresse de les partager :

– Et pour toi, que s’est-il passé ?

– J’ai retrouvé mes esprits à l’hôpital. Oui, celui-là même d’où nous venons, elle affiche une moue ironique. Les infirmières étaient stupéfaites. Mes blessures étaient si graves qu’elles ne pensaient pas me voir revenir de mon long séjour d’entre les ténèbres. Et pourtant, quelque chose avait voulu que je reste ici, que je poursuive ma vie.

Je fronce les sourcils. Un rire nerveux m’agite de l’intérieur, aussitôt calmé par le spectacle qui, m’est donné de voir. Kristen s’est levée, des perles sillonnant ses joues. Ce ne sont pas des larmes de peine ni de colère. Elles irradient, illuminant le visage de la jeune fille d’une beauté étrange. L’expression même d’un profond bonheur. D’une libération.

Ses bras se lèvent. Elle inspire un grand coup, les yeux clos. Debout et les pieds ancrés sur le rocher, elle semble invulnérable. Une force la maintient fermement et la berce.

Mon cœur ne peut s’empêcher de se comprimer à cette pensée.

Elle se tourne vers moi, un sourire paisible aux lèvres.

– Loïc… Je vois bien que tout cela ne doit pas avoir beaucoup de sens pour toi. Malheureusement, il va te falloir être patient pour saisir la vérité.

Sa main se pose délicatement sur mon épaule. Je détourne le menton. Les émotions me frappent de plein fouet, certaines aussi douces qu’une caresse et d’autres aussi durs que la pierre. Tour à tour, elles se frayent un passage dans ma direction, me tendent la main. Submergé, je ne peux les refuser. Mon dos se balance imperceptiblement et je tente de garder un air indifférent.

Au loin, les nuages encombrent le ciel, annonciateurs d’un prochain orage. L’air est lourd, presque brûlant. Les mouettes planent sur les courants d’air qui les portent. À mon tour, je me surprends à désirer une telle liberté : des ailes pour voler. Mais il n’y aura pas de courant pour moi.

– Tu pourras tout essayer, Loïc, murmure alors Kristen avec tendresse. Même toucher le plus bas. Lui ne te lâchera pas.

« Maintenant, je pense que quelqu’un attend ton retour et mérite quelques explications.

A suivre…

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