Ados, Prose, Roman

Remous – Chapitres 16 & 17

Lueurs dans la nuit

 

Des effluves de sueurs se mêlent à l’ambiance lourde de la classe. Les élèves gardent la tête baissée, affairés qu’ils sont à remplir des pages entières d’écriture précipitée. Des soupirs montent parfois, alertant les allées et venues des professeurs présents. Mon stylo roule au mouvement de mon poignet sans que je ne parvienne à détacher mes yeux de la grande horloge bruyante. Mes muscles sont tendus, mes lèvres se tirent par le désespoir. Et si je loupe ces examens ?

Reprends-toi, mon vieux. Là n’est pas le temps au doute. Il faut foncer.

Je lis plusieurs fois le corpus de textes avant de répondre de mon mieux à la question posée. Une bonne heure plus tard, je remarque avec satisfaction l’avancée de mon travail. Ne me reste plus qu’à passer à l’exercice suivant : au choix, un commentaire, une dissertation ou une expression écrite. Là, l’angoisse rôde autour de mois, se presse un peu plus à mesure que les minutes m’échappent. Aucun des thèmes ne m’inspire. Je suis prêt à arracher chaque touffe de ma coiffure.

C’est alors qu’un mot s’inscrit dans mon esprit. Chute. D’un tremblement imperceptible, dû par l’émotion, je fais glisser mon stylo sur ma nouvelle copie. Je réfléchis quelques secondes à ce que je m’apprête à faire, puis je me lance. Les mots défilent à toute vitesse et je ne les compte plus. Seul importe de coucher sur feuille ce qui me pèse sur le cœur.

Une voix annonce la fin subite de l’examen. Je lâche tout et contemple ma création. Les larmes me mouillent les yeux. J’attends patiemment de les rendre avant de me jeter littéralement hors de la salle.

Enfin je peux respirer. Je suis libéré. Presque.

Kristen est là, devant la grille. Elle ne m’attend que depuis quelques minutes, ayant fini peu avant. Son excitation me contamine et nous nous soulageons de notre peine passée. Nos sacs sur nos dos sont tous aussi légers que la charge sur nos épaules.

– Prêt pour ce soir ? me souffle-t-elle au creux de l’oreille.

Un large sourire fend mon visage à l’idée de la prochaine fête du village.

 

– Alors ? Tu as choisi de raconter quoi pour l’examen de français ?

Je cale mon verre de cidre sur le muret contre lequel nous sommes inclinés. Kristen teint toujours son verre de jus dans la main. A notre passage auprès des stands, j’avais senti le regard attentif de la jeune fille. Si l’envie d’une bonne choppe de bière me prenait, je n’ai demandé qu’un petit volume d’alcool. De quoi recevoir l’approbation de tous.

Les notes de musiques s’enfilent dans le vent et je les écoute un moment pour y trouver mon courage. Puis, je me tourne vers le visage expressif de mon amie.

– Eh, bien… J’ai écrit sur la chute d’un adolescent.

Ses yeux s’écarquillent presque de surprise. Elle reprend une gorgée de sa boisson pour la dispenser de répondre. Un silence où la gêne s’installe ne tarde pas à venir.

– Et… et quel en est la fin ? hasarde-t-elle enfin.

– Il n’y en a pas.

Des éclats de rire nous parviennent de très proche. Un groupe d’adolescents saouls passent devant nous sans nous voir. Eux aussi fêtent leur prochaine réussite aux examens. Je reconnais certaines des filles avec qui j’ai pu traîner au temps de ma relation avec Lise. Mais tout cela n’est plus qu’un amas de nuage emporté au loin par le vent. Même la crainte de la retrouver ici s’est envolée.

– Et toi ?

– Je n’ai pas vraiment un don pour exprimer les choses par les mots, j’ai pris l’exercice de commentaire.

Même aux faibles lueurs des lanternes suspendues entre les bâtiments, je discerne le rouge pivoine qui couronne à présent ses joues. Ses mots ont sonné comme une excuse. Je la tire d’embarras avec une anecdote jouée plus tôt dans la salle de classe : un élève que l’on pensait en tentative de fraude tandis qu’il tentait vainement d’ouvrir un sachet de biscuit sous sa table. Nous parlons encore quelques instants jusqu’à ce que les corps se trémoussant au centre de la place ne nous attire. Je lui présente de manière comique mon bras auquel elle s’empresse de s’accrocher. Riant et joyeux, nous rentrons sur la piste de danse.

Ce que j’aime le plus, ces soirées là, ce sont lorsque les musiciens se mettent à jouer l’air caractéristique de notre village. Les violons grincent, semblables aux pleurs d’un homme perdu, jusqu’à ce que la flûte les rejoigne. Le son de l’instrument à vent est léger et me rappelle le pas d’une femme qui s’approche gracieusement vers le désespéré. Puis, un piano démarre. D’abord doucement. Il évoque l’image de mains qui se retrouvent, qui se serrent avec tendresse. Puis le rythme s’accélère, l’homme à retrouvé sa joie d’antan et entraîne la jeune femme dans une danse galante. La musique s’éteint sur une note douce, calme. Un retour à l’ordre.

La main de Kristen sur mon épaule est légère, elle aussi. Lorsqu’elle s’éloigne, c’est comme si elle tirait tout mon fardeau loin de moi. Elle danse avec une énergie nouvelle avant de revenir à moi, comme un voile blanc délicatement soulevé par la brise. Ce sont les pas que tous apprennent, ici. Nous sommes les acteurs du petit village.

Lorsqu’enfin un autre air reprend la route, je sens ma gorge s’encombrer sur une question que je ne peux taire. Kristen, tous sourires, me dévisage un long instant. Elle sent mon trouble et en perçoit même la raison. Nous continuons à enchaîner les pas tandis qu’elle se lance !

– Ne vas-tu pas me dire ce qui ne va pas ?

J’aimerais tant retenir mon interrogation, sous peine de lui affliger la douleur d’un souvenir. Mais elle n’abandonne pas, elle rugit à l’intérieur de moi et me griffe la trachée pour sortir. L’éclat dans les iris de mon amie se fait insistant. Elle est prête à parler.

– Kristen… je souffle difficilement. Parle-moi de la vérité.

Nos mains se quittent à nouveau tandis qu’elle s’éloigne de moi. Elle pivote avant de retourner à sa place. Son visage est plus sûr que jamais.

– Peut-être es-tu prêt à l’entendre, peut-être pas. J’espère simplement parvenir à exprimer tout ce que j’ai sur le cœur.

– Tu as rencontré quelqu’un.

– Oui.

L’affirmation a fait son effet, la jeune fille irradie comme le soleil. Elle est libre, elle respire. Quant à moi, je suis enfermé dans une simple question : qui ?

– Je te l’ai dit, poursuit-elle à voix assez basse pour que seul moi puisse l’entendre, cette fameuse nuit au bord du précipice. L’accident, l’hôpital, la rencontre. On pensait que je ne me réveillerai pas : après tout, mon frère n’y était parvenu. Mais j’ai encore beaucoup à faire dans ce monde. Je devais encore apprendre certaines choses. Apprendre à aimer.

Mon souffle se coupe à ces derniers mots. Je dois faire appel à toutes mes forces pour refouler ma détresse qui fait écho. Aimer. Elle a donc la solution.

– J’ai fait un rêve, durant ce profond sommeil. Appelle cela un coma, si tu préfères. Quant à moi, je m’en tiens à des propos moins tragiques. Un rêve… Il y avait un homme – si on peut le nommer ainsi – dont je ne pouvais voir le visage. J’étais terrorisée, prête à tout lâcher pour quitter à mon tour ce monde. L’accident avait pénétré en moi une lame sombre et dévorante. Je ne pensais plus en ressortir la même. Mais cet homme… m’a ouvert l’esprit. Il… Il m’a pris dans ses bras, me couvant d’un amour que je n’avais jamais ressenti auparavant. Il n’y a pas de mots pour le qualifier. Mais cette amour était pour moi, comme une source de vie. C’était une voix qui me demandait à vivre même à travers le combat quotidien. Une voix qui m’élevait bien plus haut que les nuées et qui, je le savais, ne me laisserait jamais tomber. Le vide, que je pensais être synonyme de vie, s’est comblé.

Sa poitrine se soulève péniblement tant l’émotion l’étouffe. Elle pleure à chaudes larmes, il ne m’est plus difficile de le voir à présent. Mais ce ne sont pas des pleurs de terreur ou de souffrances. Elles sont là, expression d’une joie et d’une paix profonde. Ses lèvres tremblotent. Que va-t-elle me dire de plus ?

– C’était Dieu.

Je reçois l’information comme un puissant coup de poing. Comment Kristen peut-elle délibérément lui raconter de tels mensonges ? Comment ose-t-elle parler de celui dont les chrétiens appellent un Père ? Celui que mon propre père suivait par tradition. Mais il m’a abandonné. Parce que Dieu n’existe pas. Parce que l’amour non plus ne peut exister.

Les traits, qui autrefois (exprimaient) une joie sincère, fondent du visage de mon amie. J’ai arrêté de danser, tout comme elle. Autours de nous, personne n’a remarqué mon soudain accablement. La fête bat toujours son plein, insouciante de l’annonce pesante. Je vois Kristen hésiter. Tout ressemble à un mirage, mon esprit étant ailleurs. Puis, elle quitte la piste sans que je ne daigne produire le moindre geste. Enfin, je la suis. Mécaniquement.

– Je suis désolée… chuchote-t-elle.

A la vue de sa détresse, je m’en veux terriblement. J’ai brisé son bonheur comme j’ai brisé celui de ma mère. Comme j’ai brisé le mien à tout jamais.

– Il n’est pas comme tu le crois ! Beaucoup ont un regard différent sur Lui. Mais ils se trompent, ils ne savent rien… Ils ne comprennent rien à Son amour.

Je secoue la tête et elle plaque une main sur ses lèvres. Par peur d’avoir trop dit ? Par désespoir ? Sa voix chevrote, elle cherche des mots. Mais elle ne les trouve pas. Elle pleure en silence, à des kilomètres des villageois qui s’agitent. Et moi, je ne sais que faire si ce n’est être spectateur du terrible spectacle.

Soudain, alors qu’elle veut s’en aller, je la prends dans mes bras. Quoi qu’elle dise, rien ne changera entre nous. C’est ce que je veux lui faire comprendre.

Ses larmes ne se tarissent pas mais elle se laisse aller. Je la berce tandis qu’une brise fraîche plaque ses mèches corbeaux contre mon visage. Une odeur sucrée s’en (échappe).

Kristen… Si seulement je peux m’excuser d’être un pareil monstre.

Comme si elle lit dans mes pensées, elle s’approche un peu plus de mon oreille et soupire :

– Si seulement tu pouvais vivre ce que je vis…

 

 

 

Bêtise maternelle

 

Le lendemain, il ne reste plus rien des restes de la fête.

A l’aube, les poubelles étaient passés, débarrassant la place des gobelets vides et des déchets qui jonchaient les grosses dalles. Un peu plus tard dans la matinée, les cafés et boutiques avaient ouvert et les passants avaient repris leur promenade quotidienne. Pour ma part, je m’étais levé sans trop savoir que faire. Que penserait Kristen si je venais la voir ? J’espérais que les dommages de la veille avaient été oubliés et que nous pourrions revenir à nos bonnes vieilles habitudes.

Je l’ai retrouvé sur la plage, étendue sous un soleil d’or et les pieds chatouillés par le ressac. A ma vue, ses lunettes étaient tombées de son visage pour laisser place à un large sourire. Je l’ai imité en réponse.

Une bonne heure plus tard, nous déambulons dans les rues animées par la venue de l’été. Les températures grimpent et les touristes arrivent. Le soleil ne tarde pas à s’enfuir derrière d’épais nuages. Nos pas ne nous mènent nulle part, mais qu’importe. Le soulagement d’avoir retrouvé mon amie est si grand que rien ne saurait le couvrir.

Kristen me propose alors de passer chez elle : elle aimerait me présenter à ses parents. Elle ne dit pas tout, je le vois à sa mine sombre et son regard fuyant. Je comprends qu’elle a besoin de moi, aussi j’accepte sans hésitation.

L’orage ne tarde pas à venir : déjà, des grondements nous parviennent du lointain. Cette fois, nous marchons en silence. Le village est à présent presque désert ; tous sont allés se réfugier sous leur toit. Quelques jeunes ivres sortent des bars et poussent de petits cris à tout bout de champ. Finalement, peut-être que la fête n’est-elle pas aussi finie que beaucoup le croient. Un instant, mon esprit rejoint le souvenir de la bande. Notre bande, autrefois. Que doivent-ils penser de moi, à présent ? Pensent-ils toujours à moi, à ma trahison ?

– Est-ce que tout va bien ?

La voix anxieuse de mon amie me tire de mes pensées. Je la rassure d’une plaisanterie, mais encore, les visages de mes comparses me hantent. Ai-je blessé Louis ?

Enfin, la résidence de Kristen se découpe devant nous. Elle pousse le portail toujours peu huilé et je la suis jusqu’au perron. À moitié trépignante d’excitation, elle fait tourner les clefs dans la serrure et pénètre le hall. L’intérieur est aussi sombre que ne le laisse deviner l’extérieur. Étonnant, pour une jeune fille aussi lumineuse qu’est Kristen.

Celle-ci laisse tomber sa sacoche dans un coin où s’empilait un amas de chaussures et s’avance dans le couloir sur un pas de danse. Un moment, elle s’arrête, sa tête dépassant du chambranle d’une porte.

– Tu as soif ?

– Non, merci, décliné-je poliment.

Je la rejoins dans la cuisine où elle se sert un grand verre d’eau. Une large table englobe presque toute la pièce. Quatre chaises. Mais seulement trois sets de table. Je caresse la place vide d’un air songeur.

– De qui vient le dessin ? je désigne le papier coloré affiché sur le frigo.

– Ma petite cousine. Elle a tenté de reproduire le mien, qui dépasse d’en dessous.

Je soulève le premier dessin pour mieux contempler l’original. Des traits fins, mais pourtant enfantins. Les courbes sont gracieuses, les coups de crayon agiles. Tout, dans cette représentation d’un paysage champêtre, me fait penser à elle.

– Tu continues à dessiner ? lui demandé-je.

Kristen vide son verre avant de le glisser dans un lave-vaisselle. Elle soupire :

– Non, pas vraiment. Je n’en ai plus le temps et on ne m’a pas beaucoup encouragée non plus.

– Tu devrais, pourtant ! on sent que tu es à l’aise.

Elle s’esclaffe.

– Mais ce dessin date de mes neuf ans ! Mais soit, mets-moi au défi. Je te dessinerai ce que tu veux.

Assis à une chaise, je place mon menton sur mon coude, une expression espiègle sur les traits.

– Eh bien, cela fait un moment que j’attends un portait.

– Oh, de ma parte cela ne sera sûrement pas vraisemblable ! M’enfin, si tu tiens à ressembler à un cochon…

– J’y tiens.

Au même moment, la porte du vestibule claque. Kristen se raidit aussitôt et s’adosse contre le comptoir, bras croisés. Elle ne me regarde plus, ses yeux fixement dirigés à ses pieds. Un tourbillon de cheveux roux entre dans la pièce, puis un corps las au pas traînant. Les sacs que les bras tirent péniblement semblent lourds. Je me redresse aussitôt.

– Laissez-moi vous aider.

La femme au visage cerné et tombant me chasse d’un geste un peu vif. Elle peste, s’avance lentement jusqu’au frigo qu’elle ouvre dans un souffle court. Puis, un à un, elle extrait ses courses de ses sacs pour les conserver au frais.

– Qui c’est, celui-là ?

Kristen tressaille à ces mots qu’elle sait adressés à elle. Elle se racle la gorge et contemple le dos de sa mère.

– Un ami. Je pensais que ça te ferait plaisir de voir que je finis par m’en faire.

Les maigres épaules s’affaissent. Puis, lourdement, la femme se laisse tomber à une place et ouvre une bouteille. Le gaz qui s’en échappe me fait comprendre qu’il s’agit là de la bière. Elle n’a pas levé une seule fois la tête dans notre direction.

– Heureuse de te rencontrer…

– Loïc, dis-je précipitamment.

– Quoi ?

– Lo-ïc.

– Ah. Et qu’est-ce qui t’a rendu assez fou pour traîner avec ma fille ?

J’ouvre la bouche pour répondre. En vain. La soudaine pique m’a laissé coi. Je sens Kristen trembler dans mon dos. De colère ? De détresse ? Je me saisis de sa main pour la rassurer. Je vois maintenant pourquoi elle désirait tant ma présence. Mais est-ce la bonne idée ?

Toujours la mine lasse, sa mère observe la cuisine. Un tic agite sa joue lorsqu’elle se fige à la vue du plan de travail encombré. Un éclair noir traverse son regard.

– Eh, Kristen, on a dit quoi au sujet de la vaisselle ?

– Je viens de rentrer, maman, articule mon amie le plus calmement possible. Je n’ai pas encore pu…

– Et alors ? sa langue claque sèchement contre son palais. Avant tu le faisais très bien. T’es sortie ?

– Oui, je suis retournée au lycée. Hier étaient les derniers examens.

– Pour le peu que t’as à y faire… vraiment, du gaspillage. Maintenant, tu vas me faire plaisir et raccompagner ce jeune homme à la porte pour te mettre au boulot.

Cette fois, je ne sais pas ce qui me retient de sauter à la gorge de cette femme. Sûrement est-ce la pression des doigts de Kristen qui s’accentue. Tout à coup, elle me lâche et s’avance. Postée face à sa mère, la tête haute, elle laisse ses larmes couler sans retenue. Ses poings sont fermés, elle semble prête à frapper. Mais je sais qu’elle ne le fera pas.

– Oh, maman… Ma chère mère tant égoïste. Te rends-tu seulement compte de ce que tu dis ? Où est passé ton amour ? Te soucies-tu encore du bonheur de ta fille ? Te soucies-tu encore, simplement, de ta fille ?

Mon cœur coule telle une épave dans des abysses sans fonds. Je veux retenir Kristen. La prendre dans mes bras et la consoler. Lui masquer la vue de sa tortionnaire. Mais c’est trop tard : déjà, elle s’élance hors de la pièce. Un orage éclate, aussitôt suivi du puissant flash d’un éclair. Elle s’est ruée dehors, sous une pluie torrentielle.

– K… Kristen ?

La femme est désemparée. Les yeux écarquillés semblent vouloir sortir de leurs orbites et la bouche béate mange presque tout son visage. On dirait un enfant qui vient d’échapper à un mauvais rêve.

– Que s’est-il passé ? me demande-t-elle d’une voix chevrotante.

Dans un geste maladroit, elle bouscule la bouteille qui chute lourdement de la table. Un craquement sinistre fait éparpiller les myriades de bouts de verre. La femme contemple le fait dans un silence glacial. Je me lève enfin et contourne la zone noyée dans un liquide jaunâtre.

– Aimez-vous Kristen ?

La question a surgi d’elle-même et nous nous dévisageons, aussi surpris l’un que l’autre.

– Mais… Mais bien sûr ! C’est ma fille tout de même ! Mon tendre bébé qui a toujours su me redonner vie.

Je me masse les tempes, soudain accablé par un profond épuisement. Mon interlocutrice ramasse à genoux les bouts de bouteilles, les épaules voûtées, prête à s’écrouler. Je la contemple, pauvre femme fermée dans sa douleur. Là était tout le problème : une plaie qu’elle pensait ne jamais pouvoir guérir. J’hésite un instant avant de continuer :

– Voyez-vous, Kristen en doute encore. Madame, je sais que c’est un grand malheur de perdre un fils. Mais vous oubliez votre fille. Ne la perdez pas, elle non plus.

À mon tour, je me précipite dans le vestibule pour retrouver Kristen, laissant une mère hagarde et détruite. J’ose pourtant espérer que mes paroles ne la laisseront pas impassible. Il fallait un nouvel ordre dans les choses.

La pluie s’abat sur moi d’une telle violence qu’ils m’attirent presque à terre. Je dépasse la grille ouverte et me dépêche sur les dalles glissantes. Je réfléchis à l’endroit où pourrait se cacher mon amie. Nous avions déjà convenu rendez-vous à tant d’endroits que je ne parviens à m’entendre sur lequel choisir. Finalement, j’opte pour une première destination : la plage.

Comme je m’y attendais, celle-ci est déserte. Personne ne serait assez fou pour s’y rendre, un soir d’orage. Un vent furieux emporte les grains de sable pour aveugler l’imprudent. Des formes noires semblent danser sur la bande, mais ce ne sont que des rochers immobiles tantôt suintants d’eau salée, tantôt englobée par les vagues affamées. Les mouettes s’envolent, haut, toujours plus haut, dans l’espoir d’échapper au ciseau glacial de l’air. Leurs cris se font perçants, effrayés qu’ils sont par les roulements du tonnerre. La tempête approche à petits pas, comme se soulevant depuis l’horizon gris pour s’abattre sur les terres secouées.

Je cours sous le crible de la pluie, la main en visière pour tenter de discerner les environs à travers le brouillard. En vain. Kristen pourrait être là comme ailleurs. Comment le savoir ? Était-elle vraiment assez folle pour venir trouver refuge ici, en pleine bataille des éléments ?

– Kristen !

Mon hurlement ne parvient même pas à percer le chaos qui règne. Je poursuis toutefois mon appel jusqu’à ce que ma voix faillisse et se niche fermement au fond de ma gorge irritée. J’hésite à rebrousser chemin avant qu’il ne soit trop tard, mais la crainte de savoir mon amie dans un possible danger me garde de le faire. J’avance.

Soudain, je ne peux plus faire aucun pas. Une poigne solide s’est abattue sur mes épaules et je sens mes jambes céder sous moi. Le sable glissant dérape sous mes semelles avant de m’accueillir dans son étreinte humide. Hoquet de surprise. Je tente de me relever. Un poids couché sur mon ventre m’en empêche.

C’est là que je le sens. Cette haleine pestilentielle qui me chatouille le bout du nez. De la bière. Un regard injecté de sang et de rage me fixe. Des doigts enserrent subitement mon cou.

– Tu te croyais malin, hein ? me crache une voix que je reconnais sans peine. Nous abandonner ainsi, aux mains des flics. Innocenté par son bon copain. Tu n’es qu’un lâche.

Une vague. Elle heurte mon crâne avec violence avant d’immerger mes voies respiratoires. Je me débats, affolé. Le sel me griffe la peau avant de se retirer. Un répit de quelques secondes, je le sais.

– Je te faisais confiance ! rugit Thomas en me secouant davantage. Je t’ai cru bon, je t’ai cru sage. Et pourtant, tu n’es pas sans savoir le sort réservé aux traîtres.

Nouvelle vague. Mes poumons me brûlent. Je happe l’air dès que celle-ci me revient. Mes yeux se troublent, je ne vois même plus mon agresseur, si ce n’est sa silhouette imposante, terrifiante. Il est devenu fou. Saoul. Thomas montre sa vraie nature. Il est prêt à se venger.

J’ai honte. Mais j’ai peur.

– Je savais bien que ça devait se passer comme ça, un jour. Ah, Loïc. Si insouciant. Si fragile. On ne pouvait pas t’avoir à jamais dans notre bande. Un jour, t’allais lâcher. Mais c’est venu plus tôt que je ne l’aurais cru. Pas de chance pour toi, petit gars.

Il renifle. À moins que ça n’ait été un rire, gras et sourd. Un rire sans joie, mais décidé.

Son poing s’élève dans les airs. Une vibration traverse mon visage et l’envoie de côté. Je ne sens plus mon nez. Un filet s’échappe d’une de mes narines. L’odeur du sang frais. Une vague vient aussitôt laver ma souillure.

Mais il n’en a pas fini. D’autres coups rejoignent le premier. Cette fois, je perds mes forces et ma volonté. J’encaisse, mal après mal, silencieux. Il veut que je souffre. Que je hurle. Mais j’en suis incapable.

Une voix pointe au loin, mais le vent emporte les mots avant que je ne puisse les déchiffrer. J’ai fermé les yeux. Thomas est toujours là.

C’est à peine si je le sens quitter son perchoir. C’est à peine si je pense à fermer la bouche à la énième vague.

La tempête s’est envolée. Seule réside un silence marqué.

Puis les ténèbres.

 

A suivre…

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