Ados, Prose, Roman

Remous – Chapitres 20 à 22

Combler le vide

 

Je ne remarque même pas la tasse que ma mère dépose sous mon nez. Les traits figés en une grimace, je ne parviens même plus à quitter le visiteur des yeux. Nonchalamment adossé à une des chaises de la cuisine, il esquisse un geste pour repousser sa longue mèche couleur blé avant de replonger sa main dans ses larges poches. Un mec à l’apparence détendu. Banal. Etrangement, l’attitude me fait penser à celle de Louis.

– Merci, répond-t-il à moitié intimidé par ma mère.

Elle presse gentiment une main sur son épaule avant de jeter tour à tour un œil sur nos deux expressions. Elle a l’air heureuse. Une première depuis bien longtemps. Et je ne gâcherai en rien son bonheur.

Je me râcle la gorge et me redresse nerveusement.

– Ça fait longtemps, hein ?

Je choppe la perche qu’il me tend pour enchaîner aussitôt :

– On peut le dire, oui. Alors, qu’est-ce que tu deviens ?

– Boh, pas grand-chose. Je fonce pour une terminale scientifique, et toi ?

Je dissimule difficilement un sourire à cette annonce.

– Idem. Drôle, non ?

Et c’est comme si je découvrais en Julien un véritable camarade. Rien chez lui n’a laissé trace de nos vieux conflits. Je découvre son ouverture d’esprit. Je découvre sa volonté d’agir en ce monde froid et sombre. Je le vois telle une lampe qui tente d’irradier chaque minute un peu plus dans cette obscurité ravageant. Et j’éprouve un soudain souhait qu’il parvienne à ses fins.

Deux heures plus tard, à renfort d’encouragements auprès de ma mère, nous traînons dans les rues nappées d’une fine brume. L’humidité qui se dépose contre ma nuque et m’embrasse me fait dériver. Le chatouillement salé de la mer dans le fond de ma gorge m’énivre. Je respire à plein poumons, je suis sur un nuage. Mon cousin plane aussi. Mais ce que n’est que sa personnalité qui ressort. Je lui désigne chaque rue de mon enfance dans ce village breton. Je reconnais quelques voisins qui me font signe. Julien ne met pas longtemps à se familiariser des lieux et semble même apprécier discuter la gent. En retour, il me raconte les grandeurs de Paris, cette vie qui vous coupe le souffle avec les énormes machines que sont usines et trains, toujours énergiques, et là où l’arrêt est fatal. Nulle raison de se sentir si démunis face à de tels propos. Je ne gardais de toute façon aucun souvenir de la capitale.

La porte de la boutique de souvenirs s’ouvre à la volée sur notre passage et un homme nous pousse à pénétrer les rayons. Il voit bien que Julien n’est pas de la région et il cherche à éveiller ses plaisirs. Le jeune homme ne le prend nullement mal et s’amuse même à interroger le vendeur sur les différents étalages et pratiques bretonnes. Il agit en intéressé. Il a soif de connaître la vie et ses secrets. Il fonce, voilà tout. Lorsque nous ressortons, il tient entre ses mains la maquette d’un petit avion qu’il me tend avec un grand clin d’œil. Je ne peux refuser son présent.

Nous trinquons du Cidre, nous courrons sur la plage. Je lui décris le paysage à toutes saisons et il me répond de ce sourire à la fois énigmatique et compatissant qui le caractérise tant. Sa chevelure blonde ondule dans le vent, délicats. Mes propres mèches, sombres, se plaquent sans ménage contre mon front. Nos différences sont flagrantes et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi proche de quelqu’un. Lorsque l’astre du jour s’est étendu sur sa couche nuptiale en compagnie de la mer, nous tournons les talons pour regagner les lueurs réconfortantes des réverbères. Il est décidé, le soir même, que Julien passe la nuit en notre compagnie.

– Meilleure journée depuis bien des lustres ! chante joyeusement Julien en s’aplatissant sur le matelas gonflable préparé à son effet.

– Je ne pourrais dire mieux, acquiescé-je avec bonne humeur.

La fatigue couvre mes pensées. Ce n’est pas un épuisement pénible, bien au contraire. C’est le bon, celui qui a le don de vous transporter vers un sommeil paisible.

Tout à coup, Julien se redresse d’un bond pour se diriger d’un pas assuré vers mon bureau. Ses yeux louchent presque sur une photo tant son nez en est proche.

– C’est qui ?

Ah, le curieux. Voilà qu’il m’a bien pris ! Je sais que lui cacher des choses ne serviraient qu’à peu de choses. Et après une telle journée passée à ses côtés, je n’ai pas la foi de mentir.

– Une amie. Elle habite ici, à quelques rues. Nous sommes dans la même classe, à vrai dire.

Son doigt caresse pensivement le carré de velours qui lui couvre le menton. Son air satisfait me fait hésiter à poursuivre mes informations.

– Son visage me plaît. Elle a quelque chose de spécial, non ?

Je passe une main embarrassée dans mes cheveux avant de répondre précipitamment :

– Ouais. Pour dire vrai, elle te ressemble beaucoup.

Il porte les poings à ses hanches, faussement outré.

– Et tu ne me l’as pas présentée ?!

Le comique de la situation me soutire un sourire. Je hausse les épaules et roule sur mon lit pour éteindre la lumière. Surpris, le pauvre est obligé de chercher sa place à tâtons dans l’obscurité. Après forces grognements et un bleu au genou, il soupire.

– Elle t’intéresse ? finit-il par demander dans un gloussement.

– Pas vraiment. Je crois que ce qui m’attire le plus chez-elle, c’est ce qu’elle dégage. Une sorte de paix, d’un profond bonheur. Toutefois… Elle ne semble pas aussi sûre d’elle que toi. Elle est encore très fragile, je le vois bien.

Le silence est retombé dans la chambre. Seul le sifflement de la brise par la fenêtre ouverte anime notre conversation. Un tiraillement au cœur me fait poursuivre :

– Elle croit en Dieu.

– Pas toi ?

– Je ne sais pas. Mais sa foi est particulière. Comme je n’en ai jamais vu auparavant. Comme si… Comme si elle vivait vraiment une relation auprès de Lui.

– Je le comprends très bien.

Il n’a pas à dire davantage. J’ai compris qu’il ressentait la même chose de son côté. Etrangement, je me sens tout de suite plus à l’aise.

Une voix sérieuse brise alors notre échange muet :

– Et sa famille ? Comment vit-elle sa vie ? A-t-elle une église ?

– Non, rien de tout cela. Sa famille est difficile avec elle, depuis la mort de son frère… Tu crois que c’est ce qui lui cause de la peine ?

– Je le pense très fort, même. Elle a plus que besoin d’être entourée. Si tu le permets, j’aurais quelque chose à proposer.

– Essayes toujours.

A peine ces mots prononcés, Julien brandit son téléphone et les lueurs bleutées diffusées lui colorent le visage. Il tapote son clavier à toute vitesse avant de se recoucher. J’ai le temps de voir un sourire peint sur ses lèvres avant que l’écran ne s’éteigne.

– Alors voilà…

 

 

 

Coquille ouverte

 

– Enchanté.

Je secoue la main qui m’est présentée. Peau sombre contre peau claire. Je suis touché par l’accueil enthousiasmé qui nous est donné. Les sourires sont si larges que toutes les dents blanches sont visibles. Davantage de telles personnes et le monde irait mieux.

Nous nous étions enfoncés dans la côte est, une butte plus calme et distante des villes. Là, une petite maison à l’air aussi agréable que ses propriétaires. Pas bien grande, elle a tout de même son petit charme, ses pièces chaudement éclairées par un soleil rougeoyant. Un lieu qui aurait beaucoup donné à n’importe quelle famille. Toute petite, Kristen se tasse davantage sur le seuil de la maison.

– Mais entrez donc ! s’exclame la femme qui s’est présentée sous le nom de Katie. Tout est prêt, les biscuits chauds ne vont pas attendre.

Elle écrase mon amie contre son sein dans une embrassade joyeuse. Démunie, la jeune fille finit par se laisser aller à la soudaine marque d’affection. Je vois ses yeux s’embuer, touchée. Nous suivons le vieux couple dans un confortable salon.

Ils sont sept, tous nichés dans le salon, autours d’une table basse. Certains arrivent de loin, de ce que semble en dire notre hôte. D’autres, d’une ville proche. Pinsons joyeux qu’ils sont, ils se taquinent et s’amuse d’une force que je ne reconnais pas. Le trouble me saisit à la gorge tandis que je m’assois sur un fauteuil, un peu à l’écart. Julien s’approche aussitôt pour déposer un vers de jus entre mes mains.

– Désolé, mec. Le champagne sera pour une prochaine fois.

Je m’esclaffe et lui pardonne cet affront. Ses yeux s’agrandissent soudain à la vue d’une Kristen intimidée, debout au côté du patriarche. Il traîne des pieds jusqu’à elle avant de se courber dans un air de courtoisie. Il se présente, m’indique du doigt et ils rient sans que je ne puisse saisir la moindre de leur parole. Je mime une mine offensée qui semble détendre les muscles raidis de l’adolescente.

Je soupire. La soirée va être longue.

Je considère chaque jeune d’un œil distrait. Certains sont plus jeunes, de seulement un an ou deux. D’autres ont déjà entrepris leurs études. Mais qu’importe l’écart d’âge, leurs gestes et expressions sont complices. L’une des quatre filles m’intrigue particulièrement. A moitié voûtée sur une chaise, elle regarde un bien étrange instrument qui repose contre l’un des murs. Un piano. Une larme semble caresser sa rétine. De nostalgie ? De tristesse ? un souvenir la peine, je le vois. Sans plus tarder, une main se pose sur son épaule. Comme libérateur. C’est Jean, l’homme aux traits vieillis par le temps et la sagesse. Ils s’échangent un sourire entendu. Je détourne aussitôt le regard avec le sentiment de briser une intimité profonde.

De loin, j’aperçois Kristen faire connaissance avec chacun des jeunes. Finalement, peut-être que l’idée de mon cousin n’avait rien de farfelu. Elle semble aux anges.

– Dessine-nous quelque chose !

C’est le souhait d’une des jeunes filles lorsque leur invitée déclare aimer le dessin. Les joues de cette dernière virent aussitôt à l’écarlate et les doigts sur son verre accentuent leur pression.

– Oh, non. Je n’oserai pas, cela fait bien trop longtemps…

– Ne dis pas de bêtises ! J’aime vraiment les artistes. Vois-tu, ici, nous sommes tous musiciens. Si tu acceptes de dessiner pour nous, nous jouerons toute la soirée pour toi.

Il y a comme une expression de défi dans l’étincelle de sa prunelle. Je devine aussitôt sa motivation : encourager Kristen à reprendre confiance en ses talents. Finalement, avec fortes exclamations, des feuilles et crayons sont cherchés puis mis sous le nez de la jeune fille. Kristen prend alors une grande inspiration et se lance. Une bonne quinzaine de minutes tandis que tous, silencieux et penchés au-dessus du travail, retiennent leur respiration.

– C’est fini, souffle l’artiste d’une voix peu maîtrisée par l’émotion.

C’est le coup du gong. Dans un rugissement sonore d’applaudissements, elle ressort victorieuse de son entreprise. Le paysage qu’elle tient entre ses mains est le reflet d’un décor que je reconnais sans peine. Notre plage.

Comme promis, les musiciens s’empressent d’empoigner leurs instruments et n’attendent pas que la Muse leur souffle ses beautés à l’oreille. Ils jouent, simplement. Jean les rejoint, ses doigts comme enracinés sur le clavier du piano jusqu’alors poussiéreux. C’est un moment joyeux, partagé, revigorant. Une mélodie bouclée, une autre s’enchaîne. Il n’y a plus de cesse, tout énivrés qu’ils sont par leur passion et la fraîche brise qui s’écoule de la fenêtre entrouverte. Kristen est ravie, elle bat le rythme de la pointe de ses pieds. Un jeune homme dont elle semble apprécier particulièrement la présence lui propose alors de s’essayer à la clarinette. Elle n’hésite pas une seconde. Julien, lui, projette exagérément de grandes goulées d’air à sa trompette pour amuser la galerie. Effet réussi, bien que le sérieux reprenne vite son chemin.

Je me lève et sors discrètement de la pièce pour m’installer sur la terrasse. Du haut de son perchoir obscur, la lune brille, couronnée de son habituel fin halo. Elle éclaire le roulement des vagues qui bercent. Elle inonde les herbes ployées par le sommeil. Tout ici, inspire la paisibilité. Mes paupières se font lourdes.

C’est alors qu’une silhouette se faufile jusqu’à moi. A ma grande surprise, l’adolescente nostalgique s’est transformée en une paix irradiante. Ses jambes en tailleurs, elle me frôle presque d’un pouce, mais ne semble s’en soucier. Elle ne tourne pas une seule fois les yeux dans ma direction. Comme moi, elle vient simplement admirer le spectacle nocturne.

– Tu ne joues pas ? lui demandé-je après un temps.

– Non, pouffe-t-elle. Pour la musique, il faut une certaine habilité des doigts que je n’ai jamais eu. La musique était plus de la partie de mon frère. Tu aurais dû le voir, un vrai géni. Il était capable de créer la musique à partir d’une poignée de notes. C’était l’émotion qu’il y donnait qui la faisait vivre. Moi, je ne suis qu’une écrivaine.

– Ton frère n’est pas parmi nous ?

– Non. Longue histoire.

Je vois à son détournement du visage qui ne vaut mieux pas la presser davantage de questions. Elle gonfle ses poumons d’air et ferme les yeux. Ses épaules se relâchent peu à peu. Je m’attarde sur les traits de son visage. Cette jeune fille couve en elle-même quelque chose de fort. Peut-être même plus fort que je ne l’ai jamais vu chez Kristen ni Julien. Mais quelque chose de semblable.

– Je suis Emma, déclare-t-elle tout à coup en soulevant ses paupières. Et toi ?

– Loïc.

Je lui tends une main qu’elle serre avec bonne humeur. Sa crinière brune danse autour de ses joues. Elle est tellement belle.

– Alors, Loïc. Parle-moi un peu de toi.

Tout ce fait comme un déclic chez-moi. Je n’ai aucune gêne à lui raconter mon enfance et, plus tard, mon adolescence et les récents événements. Je ne lui cache rien de la bande ni du retour au poste de police après la folie du braquage. Elle m’écoute d’une attention pointilleuse. Aucun détail ne lui échappe, je le sais. Tout coule, tel une rivière d’eau devenue calme. La tempête qui régnait en moi est passée. Mon malheur également.

– C’est étrange… Tu me fais penser à un grand ami, dit Emma lorsque je pose enfin le point final à mon récit. Je te souhaite de renouer les liens avec ton père et de rassembler les réponses à tes questions. Je suis sûre que tu y parviendras. Loïc, me permettrais-tu d’écrire ton histoire ?

La soudaine demande me laisse pantois. Mon histoire ? Comment pourrait-elle avoir le moindre intérêt aux yeux de lecteurs ? Mais la flamme qui brûle au fond de ses prunelles achève de me convaincre. Elle sait ce qu’il lui faut faire.

– J’aimerais bien… balbutié-je en frottant ma nuque avec embarrassement. Mais mon histoire n’a pas encore de fin…

– Je la connais déjà.

Ces mots sonnent comme une promesse dans l’air. Au lieu de me perturber, ils me laissent un baume au cœur. Je lui souris, marquant mon assentiment.

Tout à coup, des vibrations répétitives me secouent la jambe. J’extirpe mon téléphone et me râcle la gorge avant de répondre à l’appel. Mon visage se pétrifie, ce qui n’échappe pas à Emma. Elle lève les yeux au ciel et lève les bras dans une prière silencieuse. C’est ensemble que nous chuchotons :

– Merci.

 

 

Vérité

 

Un tintement léger sonne dans l’air. C’est le rire cristallin de Joie, le soupir tendre de paix. C’est le son des verres qui s’entrechoquent après des années de silence.

La fournaise d’août m’est étouffante. Le sorbet à la fraise n’est bientôt plus qu’un liquide sucré. La pistache de mon invité résiste mieux. Il pousse une exclamation de délice lorsque la glace fond sur sa langue.

– Comment va ta mère ?

Sentiment de déjà-vu. Le café dans mon dos, la place baignée de soleil sous mes yeux. Moi, raide contre le dossier de ma chaise et le regard fuyard. Seule différence, je ne viens pas rencontrer Kristen. Face à moi, un étranger. Une silhouette que je ne reconnais que vaguement, puisée dans le puit de mes souvenirs. Sa carrure est assez large et on devine quelques muscles sous son polo, malgré le ventre rebondi. Une fine barbe brune picore sa peau rendue basanée par de longues expositions à la lumière. Un sourire timide et des iris séduisants.

Mon père.

J’inspire un bon coup pour retrouver une certaine contenance. Mes doigts jouent distraitement avec la cuillère.

– Elle va bien. Son travail lui est un peu lourd, mais on s’en sort.

Il acquiesce en guise de réponse. Je remarque une légère plissure à la commissure de ses lèvres. Nous baissons le regard sur nos bols.

– Et toi ? hasardé-je après avoir saisi mon courage à deux mains. Qu’as-tu fait toutes ces années ?

– J’ai pas mal voyagé. Je ne savais pas vraiment où aller après… mon départ. Je ne me sentais pas de rester ici, en France, où tous les souvenirs étaient bons à me briser le cœur. Tu… Tu ne dois pas bien comprendre ma réaction. Mais être adulte, c’est difficile. Faire des choix, penser à tout, c’est ingérable. Au fond, on regrette tous nos années insouciantes. On rêve tous que Peter Pan vienne nous délivrer un jour.

– Ne t’en fais pas, je comprends.

J’appuie mes propos d’un sourire amical pour le détendre. En vain. L’étincelle de regret ne s’éteint pas dans son regard.

Il a beaucoup souffert. Seul. Mais l’homme n’est pas fait pour vivre ainsi. A-t-il fait les bons choix ? A-t-il eu raison de nous quitter ? Qu’importe. Le passé est passé. Quant à moi, je ne commettrai pas la même erreur. Je ne serai jamais seul.

– J’ai été tout d’abord aux Etats-Unis, enchaîne-t-il par crainte de mon mutisme. C’était fabuleux, tellement de décors variés dans un même pays. J’ai rencontré des personnes, j’ai écouté leurs témoignages. Je suppose que c’est ce qui me permettait d’évacuer la douleur, écouter les soucis de l’autre. Puis, je suis parti en Afrique, au Tchad. J’y ai vu beaucoup. Une souffrance toutefois différente. Mais tout ça ne fut qu’une satisfaction éphémère. Si bien qu’arrivé en Inde, je n’en pouvais tout simplement plus. J’avais besoin de revoir mon fils. J’avais besoin de voir l’homme qu’il est devenu. Et c’est pourquoi je me tiens là, aujourd’hui.

Mes membres tremblent de plus en plus violemment tandis que je l’écoute. Je glisse discrètement mes mains sous la table pour les dissimuler. Bon sang ce que je me sens impuissant. Les émotions me domptent, s’acharnent au fouet sur moi.

Mon père a l’air dans un piteux état. Ses yeux luisent. Il ne va pas tarder à laisser couler ses grands vases.

– J’ai… J’ai besoin que tu me pardonne.

Dans ce monde noir, on a tous besoin d’un pardon. Et je sais qu’il existe. Moi aussi, j’ai besoin de le recevoir.

Je me lève en silence pour me séparer de ma place. Le visage de mon père s’est affalé entre ses paumes. Les larmes lui sont cruelles, ravagent son visage tel un torrent. Lui aussi est démuni. Je ne trouve que la force de poser mes mains sur ses épaules.

– Je t’ai déjà pardonné, papa. J’accepte que l’on recommence à zéro.

C’est dit. Je n’ai plus de colère à avoir pour lui. Je n’ai plus à le haïr pour ce qu’il a fait. J’ai le droit d’avoir un père à redécouvrir. Quelqu’un qui, malgré tout, allait continuer à me voir grandir.

Nous restons encore une bonne après-midi ensemble. Nous avions tant à dire. Et je sais que ce n’est que le début.

Kristen a choisi ce moment pour paraître. Elle traversait la place lorsque nous nous sommes vus. Elle a salué mon père qui a été enthousiaste de faire connaissance. Puis il est parti rejoindre un hôtel, à Brest, après la promesse que nous nous reverrons encore les prochains jours. Les vacances défileraient tranquillement jusqu’à l’entrée en terminale. Je ne crains pas, j’ai confiance en ma réussite. Après tout, j’ai des parents à rendre fiers.

– Tu ne vas pas le croire ! fanfaronne une Kristen excitée tandis que nous nous promenons côte à côte entre les herbes folles.

– Dis toujours.

Elle s’arrête devant moi et me serre dans une étreinte débordante de joie. Un sentiment qu’elle semble vouloir partager avec le monde entier. Et je me dis : je ne l’avais jamais vu aussi heureuse.

Et elle raconte. Sa surprise lorsque son père surgit sans prévenir dans sa chambre et annonce chaleureusement qu’ils partent. Ses parents sont prêts lorsqu’elle descend et la pressent d’enfiler une tenue plus respectable. Puis, ils sautent en voiture et filent vers une destination qui lui est inconnu. Jusqu’à ce qu’un large panneau devant lequel ils se garent ne le lui fassent comprendre. Un grand restaurant. Ses larmes ont coulé de délices. Ils n’étaient plus sortis depuis la mort de son frère. Et voilà que, devant un bon verre de cidre, ses parents la baignaient de questions. Ils souhaitaient apprendre à la connaître, rattraper tous ce qu’ils avaient perdus. Sa mère a refusé tout verre de vin. Elle lui a fait une promesse qu’elle compte bien tenir : ne plus jamais en toucher une seule goutte. La joie de Kristen était sans bornes.

Un sourire s’élargit dans un coin de mes lèvres. Finalement, peut-être avais-je fait le bon choix de parler à la pauvre femme. Tout allait rentrer dans l’ordre pour mon amie.

Elle continue à me chanter des louanges de sa merveilleuse soirée et je l’écoute avec un plaisir non feint. Nous longeons la côte jusqu’à notre habituelle plage dont seul un muret nous sépare. Face à la mer et les vents marins, je me paralyse tout à coup. La bonne humeur de Kristen s’évanouit tout à coup.

– Tu ne veux pas aller sur la plage ?

– Ce n’est pas seulement… Je pense que je devrai y aller. Seul.

L’angoisse laisse alors place à une pointe de compréhension dans son regard. Son sourire n’est pas triste, mais compatissant. Je n’ai pas besoin de m’expliquer, elle a déjà tout saisi. Sa main s’écarte de la mienne, sans regret. C’est pour une bonne cause.

– On se retrouve demain, dans ce cas.

Je l’observe s’éloigner jusqu’à ce que sa chevelure d’ébène disparaisse tout à fait de l’horizon, avalée par la haute bute de terre. Le paysage est vide, désertique. Je me sens tellement petit face à tant de grandeurs.

Les mouettes sont les seules spectatrices de mon désarroi. Du haut de leur perchoir bleu, elles suivent mes traces de pas sur le sable. Quelques fois, leurs cris paraissent résonner au rythme de mon cœur. La mer ressemble au doux froufrou d’une robe de mariée, qui ondule sous le vent rugissant. Par-ci et par-là, les rochers solides m’invitent à poser le pied pour ne pas les tremper. Je m’assois sur l’un deux, mes jambes calées sous mon corps, et je contemple. Je tente de graver toute cette beauté éblouissante à l’intérieur de moi-même. Cette pureté, je la veux en moi. Ces rayons ardents de l’astre, je veux qu’ils éclairent ma vie. Je ne veux plus être seul, dans l’obscurité sans fond, et derrière les barreaux de mon passé. Je veux courir vers la liberté pour la saisir de toutes mes forces.

Je veux vivre.

Loïc. Le murmure se répète tandis que des larmes aussi salées que les vagues inondent la sincérité de mon visage. Un souffle tiède me caresse le front et je sens comme un doux baiser s’y déposer. Une couverture d’amour m’enveloppe. Non pas insistante, juste là.

Et de mes lèvres s’échappent des mots. Des mots ? Les mots sont vides, créés simplement pour exprimer des idées. Il y a plus. Il y a mon cœur qui s’élance dans un galop furieux, qui court se déposer entre des mains invisibles. Mon souhait se prononce :

– J’accepte la vérité.

 

FIN

 

 

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