Ados, Prose, Roman

L’Oiseau en Cage – Chapitre III

 

« Lissende était l’enfant la plus douce que je connaisse. »

Ainsi avait commencé le récit de la Nourrice. Face à face autour d’un secrétaire, elle et Jethan échangeaient sur l’objet de sa mission. Un carnet de note sur les genoux, une plume ne cessait d’y griffonner le moindre détail des réponses. La domestique semblait posée et souriante, contrairement au jeune homme qui ne laissait rien paraître. La force que dégageait la femme le surprenait en tous points. Comment pouvait-elle lui vouer telle confiance ?

« Malheureusement, comme vous l’a sûrement appris des autres bonnes, elle ne parlait qu’à moi – Ah ! si l’on pouvait parler de discussions… Malgré quoi, je me suis mise à porter un vif intérêt pour la petite. Vous savez, c’était ma première année dans cet orphelinat en tant que bonne-à-faire. Je n’avais alors que la vingtaine.

– Et de quoi parliez-vous donc, lorsque vous en aviez l’occasion ? »

Jamais Jethan ne vit plus éblouissant sourire que celui que lui adressa la femme radieuse. Elle défit quelques plis de sa robe délavée d’une main et pianota un air sur le bureau de l’autre.

« Des conversations des plus grandioses et singulières. Lissende ne se préoccupait pas des mêmes choses que les autres filles de son âge. Elle était dotée d’une curiosité grandissante sur la vie. Les interrogations qu’elle me posait parfois ne trouvaient aucune réponse. Comment un minuscule être tel que le papillon peut-il contenir tant de splendeur tout en ayant l’apparence si fragile ? Ah … A vrai dire, Lissende me faisait beaucoup penser au papillon en question. Sa chevelure dorée aurait pu faire penser à des ailes flamboyantes lorsque ses petites jambes la transportaient à toute vitesse à travers l’établissement. Un rien l’intimidait. Mais elle respirait la vie. »

Jethan pencha la tête de côté, tentant presque en vain d’imaginer et de démêler le flot de souvenir qui accaparait son interlocutrice. Celle-ci laissa échapper un long soupir de regrets et il perçut même un certain sanglot dans sa voix. Pour couper à la gêne, il posa ses notes et la regarda fixement dans les yeux.

« Je crois à tout ce que vous dites, même si j’avoue avoi du mal à tout saisir.

– Ha, ha ! peut-être sauras-tu te démarquer alors de ton propre père qui ne savait pas écouter même ces quelques mots ! » gloussa timidement la bonne.

Jethan écarta la remarque d’un geste de la main jovial pour dissimuler son léger trouble. Que venait faire son père dans la conversation ? Avait-il pris en main cette mission avant lui, sans résultat ? Dans ce cas, comment lui, son fils, le pourrait ?

« Mademoiselle – si je ne me trompe pas – auriez-vous quelques objets qui auraient appartenus à Lissende ? »

Elle secoua obstinément de la tête à son grand désarroi. Pas de piste de ce côté-là, non plus. C’est alors qu’une étincelle brilla dans son regard qu’elle détourna aussitôt. Elle lui cachait quelque chose. Le jeune homme la pressa doucement de partager sa dernière trouvaille. Sa voix tremblait lorsqu’elle reprit :

« En vérité, il y aurait bien quelque chose, bien que ce ne soit de maigre importance. Toutefois… Si vous avez la chance de croiser un jour son chemin… si vous pouviez le lui rendre… »

Sa main agitée de spasmes commença à déboutonner le col de son uniforme pour dévoiler une petite poche, gardée secrète contre son sein. Elle en extirpa une broche qu’elle tendit non sans réticence à Jethan qui le récupéra à son tour dans un mouchoir. Il jeta un rapide coup d’œil aux branches fines en argent qui composaient le bijou pour envelopper une espèce d’oiseau à l’œil en diamant pur. Il retint une exclamation de surprise. Comment un objet de si grande valeur aurait pu se retrouver ici, dans une Maison des orphelins ?

« Cette broche appartenait à ma grand-mère, expliqua simplement la domestique à sa question silencieuse. Ce cadeau à Lissende fut pour moi la seule façon de lui manifester toute mon affection. Elle aimait tellement les oiseaux… De plus, j’aurais préféré voir cette broche entre de jeunes mains. Hélas, dans sa fuite, Lissende n’a pu l’emporter.

– Je promets de la lui remettre si je le puis, affirma Jethan avec sincérité. Et je lui répéterai combien vous l’aimiez. »

Des larmes effleurèrent les prunelles de la femme sans qu’elles ne dépassent pour autant les frontières de ses paupières. Un sourire d’une éternelle reconnaissance fut gravé d’une main experte sur ses traits. Elle profita de cette pause de ce détournement de la conversation pour pousser dans la direction de son interlocuteur ce qui semblait être un bien étrange paquet. Jethan lui lança un regard interloqué avant d’écarter les pans à moitié déchirés du carton. Un appareil qu’il reconnut sans peine grâce aux enseignements de son père étincela sous les rayons du soleil pâle. Une invention nouvelle et mystérieuse que seuls les plus riches propriétaires parvenaient à se procurer : un enregistreur.

« Pourquoi… ?

– Nous enregistrons quelques fois nos protégés, notamment à leur arrivée dans l’établissement ou à l’approche de leur majorité, comme ce fut le cas pour Lissende. Vous imaginez bien que le moindre de ses paroles pouvait être généreusement vendu à quelques bons acheteurs… »

Les doigts du jeune homme jouèrent sur les rouages et enclanchements de l’appareil pour l’examiner de plus près. La domestique patienta, mains croisées sur la table. Elle lui indiqua finalement d’autres étranges objets de forme cubiques. Les enregistrements. Jethan n’hésita pas une seconde et fit pénétrer l’une des cassettes dans un compartiment discret. Un son grisonnant sembla alors s’écouler de l’orifice en conque :

« Dites-nous, Lissende. Quels sont vos souvenirs de votre vie passée ? »

Un terrible silence suivit la question tandis que les grésillements s’intensifiaient. L’espoir abandonnait l’enquêteur qui poussa un profond soupir avant que la voix d’une fillette ne s’élève :

« Je vous l’ai déjà dit, monsieur l’Inspecteur. Je ne me rappelle rien. Juste des rues de la capitale, la nuit où l’on m’a déposée ici.

– Voyons… il doit bien y avoir quelques bribes d’images tout de même ! Cherche bien. »

A nouveau, il y eut comme une pause. Jethan approcha son oreille de l’émetteur, de plus en plus titillé par ce qu’il découvrait. Il lui parut alors sentir la respiration accélérée et presque apeurée de la petite. Il y avait comme cette main pour lui pincer le cœur, l’attendrir à ces déclarations de simple enfant.

« Je crois voir des plumes.

– Des plumes ?

– Oui, d’oiseau. Est-ce que cela signifie que je suis folle, de ne pouvoir me souvenir de mes propres parents ?

– Non, pas d’inquiétudes. Sûrement un traumatisme. Cela te viendra sûrement plus tard. Est-ce que tu nous fais confiance ?

– Oui… je suppose.

– Bien. Nous nous occuperons de toi, tu verras. Qu’aimes-tu dans la vie, Lissende ? »

La nourrice pleurait à présent à chaudes larmes. Celles-ci roulaient sur ses joues rebondies jusqu’à son menton où elle les chassait d’un geste guindé. Jethan ne fit aucune remarque. Son regard fut irrémédiablement poussé en direction de la fenêtre. Au même moment :

« J’aime la liberté. C’est ça pour moi, vivre. »

Il y eut alors comme de doux rires et l’enregistrement s’arrêta. Aussitôt, une faim inexplicable s’accrocha aux tripes de Jethan. D’un geste précipité, il fit jouer une autre cassette. Puis une autre. Toujours de maigres réponses qui ne menaient à rien. Et pourtant, le jeune homme ne cessait de vouloir entendre la petite voix qui le charmait. Il aurait tant voulu être à ses côtés, lui serrer la main par consolation, la soutenir dans son désarroi. Il aurait voulu être là pour cette enfant perdue dans l’immensité des complexes de la vie.

Lui aussi, avait toujours rêvé d’une vraie liberté qu’il n’avait pourtant jamais trouvé.

L’émotion fut si forte qu’il se résolut à se poster près de la fenêtre ouverte et contempler les rues pavées et animées par une foule de passants hétéroclite. Il prit de grandes goulées d’air frais et réfléchit aux premiers mots de la fillette. S’était-elle déjà penchée à cette même fenêtre, ainsi mitraillée de questions, certaines plus absurdes que les autres ? Était-ce là où elle avait prononcé ce mot, liberté, au spectacle de tous ces êtres pesés par les fardeaux quotidiens et du soleil qui, doucement, trottinait avec fatigue jusqu’aux bordures des bâtiments ?

Presque contre lui, la domestique dévoila la dernière cassette. Sûrement voulait-elle entendre la voix de sa protégée, une dernière fois.

« Tu parlais de liberté, il y a déjà quelques années. Que pourrais-tu dire de cela à présent ? L’as-tu trouvée ? »

La voix qui répliqua fit sursauter Jethan, aussi inhabituelle et précoce qu’elle était. Ce n’était plus la Lissende d’autrefois à qui nous avions affaire. C’était une Lissende plus mure et sûre d’elle, et qui prenait le pas d’une vivacité nouvelle :

« C’est à moi de vous poser quelques questions, cher inspecteur. La liberté peut-elle vraiment être définie ? Ne serait-ce pas plutôt une recherche personnelle ou même, une quête tout à fait impossible ? Peut-être même ne se résout-elle qu’à la mort… A vous de me le dire. Qu’est-ce que la liberté ? »

Cette fois, le silence fut marqué par l’autre camp. On aurait cru entendre les muscles faciaux de Lissende se tendre pour faire éclater un large sourire, vainqueur. Raclement de gorge. Puis : « Vous avez sûrement raison, Mademoiselle. Passons. Rêvez-vous toujours de ces oiseaux ?

– Quelques fois, mais cela ne vous regarde en aucun cas.

– Pardon, Mademoiselle, mais je ne cherche ici qu’à comprendre et vous aider à retrouver vos souvenirs. Veuillez garder un ton correct. Vous souvenez-vous d’autre chose à présent ? »

Des doigts pianotèrent sur le bureau en signe d’impatience. Lissende demeurait pourtant sans réponse. Était-ce par défi ou vrai souci de discrétion ?

« Bien. Je vois que je ne parviendrai à tirer davantage de vous. Mais enfin, veuillez m’expliquer ce que vous comptez faire ainsi à votre majorité – qui n’est, ma parole, que dans deux ans tout au plus – sans un souvenir de votre passé et donc d’éventuels parents laissés dans l’insouciance de votre existence ? Croyez-moi, vous ne méritez pas le dur labeur des lavandières de la ville.

– A ma majorité, je serai libre, n’est-ce pas ? Libre de quitter ce perfide endroit. C’est tout ce que je demande. »

Un son distinct annonça la fin de l’enregistrement et Jethan ne put freiner son poing qui s’écrasa de frustration contre la table. Toujours, pas de piste à suivre. Il avait questionné chaque responsable de cet orphelinat sans succès. Seule celle qui lui faisait face s’était résolue à l’aider de son possible.

Et à son grand soulagement, celle-ci n’avait d’ailleurs pas fini : « C’est après cet enregistrement qu’elle a décidé de fuir. Deux jours après, seulement. En pleine soirée. »

Une idée s’alluma alors dans l’esprit de Jethan qui s’approcha de la femme dans un mouvement de complicité. « L’y avez-vous aidé ? Savez-vous où elle serait allée ? »

Elle secoua la tête, mais le pincement à la commissure de ses lèvres n’échappa pas au jeune homme. Finalement : « Je savais qu’elle le ferait. Elle m’a fait ses adieux quelques heures avant le grand départ. Je n’ai pas cherché à la dénoncer. Je voulais qu’elle vive sa propre vie et trouve enfin cette liberté tant désirée. Vous comprenez ? »

Oh oui, il comprenait parfaitement cette décision qui ne demeurait pourtant pas sans risques. Une pendule dans un coin de la pièce annonça les sept heures du soir. Jethan réunit alors ses affaires avant de saluer et remercier une dernière fois la Nourrice qui le suivit à travers les nombreux couloirs de l’établissement. Ce n’est qu’au seuil de la grande entrée qu’il se décida à émettre une dernière question, bien que certain qu’elle ne trouverait jamais de réponse : « Comment Lissende est-elle arrivée ici, ce fameux soir d’orage ?

– C’est un homme qui l’y a accompagné. Il l’aurait trouvée dans la rue, seule et sans abris, à peine capable de formuler la moindre phrase correcte. »

Son cœur bondit dans sa poitrine tandis qu’un cri de triomphe silencieux le faisait vibrer de l’intérieur. Une piste s’offrait-elle enfin à lui ?

« Qui était-ce ?

– Un vieux libraire, me semble-t-il. Peut-être est-il mort, d’ailleurs. Toutefois…

– Toutefois ?

– C’est étrange, mais je me souviens l’avoir vu roder quelques fois par ici, autour de l’orphelinat. Il semblait presque curieux et épiait la fenêtre du dortoir des filles. Comme s’il se préoccupait de Lissende… »

Au bord d’une euphorie soudaine, il embrassa furieusement la pauvre femme déconfite sur la joue avant de s’élancer sur les pavés glissants de la petite place. Il fit un dernier signe à la domestique restée pendue aux battants et peinant à se remettre de sa surprise. Il ria de bon cœur et poursuivit sa course à la recherche de son cocher. Oh, non, qu’il n’allait pas revenir chez son père les mains vides ! Il allait trouver des réponses et les lui rapporterait fièrement. Alors, il ne serait plus la honte de sa famille.

 

 

Malgré sa grande impatience, Jethan dû réprimer ses ardeurs et s’enquerra pour une chambre à louer la nuit même. Il y fut reçu avec tout le respect qui lui était dû et ignora les rictus en coin de la clientèle plus pauvre qui tentait de l’esquiver dans les couloirs. Il ne dormit que peu, passant le plus clair de son temps à méditer sur les informations reçues ce jour. Dès les premiers rayons froids du soleil, il s’envola de l’établissement après avoir déposé une somme généreuse de piécettes à l’intention de son hôte.

Trouver la librairie fut une autre paire de manche.

La capitale n’en réunissait que deux, dont l’une avait fermé il y avait de cela déjà quelques années. Jethan espérait de tout cœur que ce ne fut pas celle du vieil homme qu’il recherchait. Son cocher suivit ses directions et le mena vers la seconde librairie que le jeune homme avait eut autrefois l’occasion de visiter. Fraîche et sympathique, elle était tenue par un jeune couple ouvert à la réflexion et les expériences de la vie. Il les interrogea sur la manière dont la boutique leur fut léguée et, bien qu’ils ne purent l’informer de beaucoup, Jethan trouva leur discussion fort agréable et leur promit de revenir un autre jour.

Son domestique considéra la mine déconfite de son jeune maître tandis que ce dernier claquait la portière de la voiture avec déception. Il lui indiqua le chemin du retour vers sa demeure familiale lorsque, à son grand étonnement, il saisit que son cocher ne lui obéirait pas.

« Qu’y a-t-il ?

– C’est que je crois, cher maître, avoir en mémoire une boutique qui pourrait correspondre à vos attentes. Il me semble y avoir été passé un jour, en balade avec mon épouse. Une très curieuse librairie… »

Ce fut toute l’explication nécessitée : sous un seul ordre, la voiture fila à toute vitesse à travers la ville. Elle manqua de renverser le chargement de marchands avant que les chevaux ne freinent enfin dans une ruelle déserte, haletants. Jethan sauta aussitôt à bas du marchepied.

La boutique en question n’était pas aussi éclatante que la première. Au contraire, sa simple vue aurait fait fuir plus d’un : déjà, la peinture turquoise s’écaillait et les inscriptions sur la pancarte présentaient des lettres rendues illisibles par le temps : « V rs un N  veau  Mon e ». Petit face à l’imposant bâtiment, Jethan permit un frisson lui grimper le dos. Après quoi, il serra son haut de forme sur son front et prit son courage à deux mains pour pénétrer la lugubre échoppe.

« Bonjour… Y aurait-il quelqu’un ? Est-ce que cette librairie est toujours de fonction ? »

L’obscurité était si prenante qu’il parut s’étouffer. Il lui semblait comme des ombres le frôler et s’immiscer à l’intérieur même de ses voies respiratoires. C’est alors que, brusquement, des lumières surgirent. Il ne s’agissait non pas d’ampoules retenues à un plafond, ni même les flammes de bougies rongées par la chaleur. Il s’agissait, en vérité… de ce que Jethan n’aurait jamais su définir. Des lucioles ? Non, ces petites billes dorées n’avaient aucunement l’air d’insectes. Des objets ? Non plus. De l’énergie ? Si tel était, cette énergie était bien vivante. Car les billes se déformaient et se découpaient pour s’associer quelques fois les unes des autres. Elles dansaient dans les airs, voguaient sur l’océan qu’était l’obscurité pour en devenir le capitaine. Elles étaient au contrôle de la tempête et brisaient les ténèbres. Elles se touchaient à nouveau, s’unifiaient, puis se séparaient pour revenir plus tard. Elles étaient la vie.

« Elles sont belles, n’est-ce pas ? »

Il n’y avait pas eu un seul craquement signalant son approche, ni même le moindre souffle. Pourtant, le visage du vieil homme ne se situait qu’à quelques centimètres de celui du jeune homme pour le dévisager avec intérêt. Ce dernier perdit équilibre dans un sursaut de stupeur et percuta les étagères pleines de livres qu’il n’avait vues.

A présent qu’il pouvait voir la vaste pièce où il se trouvait, il comprit qu’il avait fait erreur sur son jugement. Le lieu avait tout d’un univers incroyable et féérique, très loin du bâtiment sombre et terrifiant qu’il s’était imaginé. Aucune poussière ne couvrait les livres et autres objets curieux. Au centre, un arbre encastré entre deux bibliothèques soutenait des branches renfermant d’autres livres. Une sculpture ou un arbre bien vivant ? Il n’aurait su le dire.

« Ne vous inquiétez pas, murmura une voix amusée bien que cassée par les années. Cet endroit fait toujours son petit effet. Un peu de thé, peut-être ? »

Jethan entendit alors sa respiration sifflante et sa poitrine se comprimer par l’émotion. D’orgueil, il se redressa d’un coup et défit les plis de ses vêtements. Il s’approcha du large comptoir de la boutique pour y déposer son chapeau, sa canne et ses gants de velours. Tandis que son étrange hôte s’occupait à remplir une bouilloire au-dessus de l’âtre, il profita de ce temps de répit pour tirer un mouchoir de son vêtement et éponger sa nuque en sueur. Il ne parvint à quitter des yeux les beautés qui l’entouraient.

Le vieil homme installa un nécessaire à thé sur le comptoir et en poussa une tasse pleine à l’intention de Jethan. Timidement, ce dernier s’en saisit et avala le doux liquide à petites gorgées, de peur de ne briser la frêle porcelaine. Son hôte eut un sourire encourageant et s’empara à son tour d’une tasse. Dans un coin de la table, le jeune homme remarqua la présence de deux statuettes : un cerf à la carrure puissante et majestueuse sur les bois duquel s’appuyait un bel aigle aux ailes déployées.

« Croyez-vous en d’autres monde ? demanda tout à coup le vieillard, la voix piquée d’un vif intérêt.

– Non…

– En êtes-vous si sûr ?

– Eh bien, s’il existait un autre monde que celui sur lequel nous posons présentement nos pieds, je pense que je le saurais n’est-ce pas ? »

L’homme ria de bon cœur et lui lança un clin d’œil. Jethan déposa sa boisson avec toute la délicatesse qu’il se connaissait et ses sourcils se froncèrent. Décidément, tout ici inspirait l’étrangeté du rêve. Que lui voulait réellement cet homme ? Il n’eut pas le temps de réfléchir en conséquence de l’insistance de celui-ci :

« Et un monde invisible que nous ne pourrions voir qu’en y croyant. Qu’en pensez-vous ?

– Des fables, rien de plus. Je suis sincèrement désolé. »

Il haussa des épaules pour signifier un amusement davantage marqué. Jethan avait le sentiment qu’un gros chat venait se saisir de la petite souris qu’il était pour jouer. Il n’acceptera aucunement de se laisser berner par les mensonges d’un vieillard !

Cependant, lorsque son regard obliqua à nouveau sur l’atmosphère féérique, le poing du doute lui porta un coup à l’estomac. Était-ce de ce lieu dont l’homme voulait parler ? Ou en existait-il un semblable, bien plus grand encore ?

Il secoua la tête pour reprendre son sang-froid. Là n’était ni le temps ni la mission. Le but qu’il poursuivait en menant ses pas ici était d’interroger le vieil homme sur Lissende. Ce qu’il fit aussitôt.

« Une petite fille d’une dizaine d’années ? Oui, je me souviens bien. Je l’avais emmenée, comme vous dites, à l’orphelinat de la capitale. Avais-je tort ?

– Du tout, je cherche simplement des informations à son égard. Des domestiques disent vous avoir vu errer près de l’établissement, bien des années après y avoir déposé la petite. Une fois, vous avez même osé demander des nouvelles à l’une d’elles. Pour quelle raison ?

– Vous savez, j’aime beaucoup les enfants. Lorsque celle-ci se retrouva sous mon aile, j’eus beaucoup de peine à l’abandonner à des mains inconnues. Lissende était une enfant particulière, je l’avais très vite compris. Elle a plus de valeur que vous ne pourrez jamais imaginer. »

Plus de valeur qu’il ne pouvait imaginer ? Sûrement, puisqu’autrement son père ne serait pas parti à sa recherche. Mais pour quel motif ? D’où venait-elle ?

« Où l’avez-vous trouvée ? »

Le vieillard se retourna vers l’âtre pour en attiser le feu. Bien que discret, Jethan perçut un reniflement amusé. Cet homme connaissait bien plus qu’il n’en laissait paraître. Et sa réponse en fut des plus déconcertantes :

« De bien des endroits et de nulle part. Ce n’est pas moi qui l’ai trouvée. C’est elle qui est venue à moi.

– Je ne comprends pas…

– Tu comprendras un jour, fiston. Si ton cœur s’y apprête. »

La soudaine familiarité avec laquelle son interlocuteur traitait vexa le jeune homme qui s’étouffa d’une nouvelle gorgée de thé. La frustration lui fit plaquer son chapeau sur son crâne tandis qu’il se revêtait de ses gants à l’aide de gestes plus brusques qu’il ne l’aurait souhaité. Il avait assez abusé de la patience de ce vieux crouton.

« Vous partez déjà ? »

Sa voix s’était faite plus tendre, soucieuse. Aussitôt, les rugissements de rage s’éteignirent en Jethan qui considéra longuement son hôte. « Seulement si vous le désirez » finit-il par répliquer.

Le vieil homme lui fit signe de se réinstaller et remplit à nouveau les tasses de thé. Le jeune homme n’y toucha pourtant plus.

« Cela vous paraîtra peut-être étrange, jeune homme, mais j’ai foi en vous. Lissende est beaucoup pour moi, l’ayant adoptée comme ma propre enfant. Je sais que vous la retrouverez et que vous saurez alors faire le bon choix. »

Encore cette histoire de choix. Et cette fois, de la bouche d’un parfait inconnu ! Jethan n’y comprenait plus rien. Il sortit alors son nécessaire à note et y inscrivit ce début de conversation. Peut-être en aurait-il pour toute la soirée, mais qu’importe. Il devait comprendre.

« Vous la connaissiez donc depuis bien longtemps ?

– En quelque sorte. Mais elle ne me connaît pas suffisamment.

– Hum… Pourquoi ne parlez-vous que par énigmes ? Pourquoi ne pas me dire tout ce que vous savez ? Vous voulez la protéger, n’est-ce pas ?

– Tu apprendras, petit, que la connaissance n’est pas à mettre dans les mains de quiconque. Oui, il est de mon devoir de la protéger. Et bientôt, sûrement le sera-t-il également pour toi.

– Je n’ai pas besoin d’être protégé.

– C’est ce que tu crois. Mais l’humain est faible, et il le sera toujours tant qu’il ne l’admettra pas.

– Assez ! Cessez de m’importuner avec tous ces résonnements philosophiques. Je vous promets de ne faire aucun mal à Lissende…

– Et je vous crois.

– Alors dites-moi ce que vous savez d’elle. Où est-elle ? »

Le vieil homme se gratta le sommet du crâne, l’air bien embêté. Heureusement pour lui, la patience de Jethan se fit de fer. Il était prêt à attendre la nuit pour que la réponse fut.

C’est alors que son souffle se déroba de ses poumons. Son regard venait de rencontrer celui de son interlocuteur. Et ce qu’il y découvrit lui demeura indescriptible. L’immensité d’une vie, un savoir sans borne. Une couleur éclatante et aux pouvoirs infinis. Les aspects d’un grand mystère que, il le savait, il ne pourra jamais saisir tout à fait. Les mots du vieil homme se firent alors clairs et distincts.

« Jethan. Je suis content de pouvoir enfin te parler nez-à-nez, aujourd’hui. Tu ne me croirais sûrement pas si je cherchais à t’expliquer la remarquable valeur que tu as. Ta vie sera loin d’être simple et il va te falloir être brave. Tu n’auras pas de repos avant la fin du combat, mais tu y parviendras. Lissende t’y aidera. C’est une fille incroyable, tu verras. Que dis-je… Une belle femme, à présent ! Les rêves que tu portes à cœur depuis ta tendre enfance, ne les abandonne pas, mais poursuis-les. Cherche la justice. »

Hagard. Confus. Un cœur lourd. Une tristesse dévorante. Voilà ce qui définissait à présent Jethan. Des larmes lui brûlèrent la rétine, sans qu’il ne pût en connaître la raison, et il les chassa. Ses mains tremblantes se saisirent de son crayon et les pages se froissèrent sous ses doigts humides. Il hésita, posa la mine contre la surface blanche.

Il ne trouva plus la moindre force tant il était désemparé par ce qu’il venait d’entendre.

Le vieil homme avait retrouvé une mine légère et taquine. Il déposa alors une part de tarte près du carnet pour soulever l’attention du jeune homme.

« Vous allez noter tout cela, n’est-ce pas ? »

Il laissa sa page vide et s’acharna sur la friandise avec délice.

A suivre…

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