Ados, Prose

L’Oiseau en Cage – Chapitre V

« Que vois-tu ?

– De la roche. Des monts, si hauts qu’ils atteignent les nuages.

– D’où viennent ces montagnes ?

– Je ne sais pas. En-dessous des nuages, il n’y a rien.

– Rien ? En es-tu sûre ?

– Je ne sais pas. Je ne peux pas voir. Je ne veux pas. J’ai… j’ai peur. Il y a quelque chose de mauvais aux pieds de ces montagnes. »

Jethan se réveilla en sursaut pour chasser le rêve. Les échos des voix de Lissende et de l’Investigateur continuaient pourtant de résonner dans sa tête. Il se frotta les tempes sans plus de résultat. Des raideurs dans son cou l’assaillirent et il remarqua le grand siège sur lequel il s’était endormi, un livre dérangé sur ses genoux. Les rideaux avaient été tirés, faisant planer une oppressante obscurité dans la chambre. Il s’empressa de les écarter et un pâle rayon lui frappa le visage.

Une journée nouvelle l’attendait, sans qu’il n’en connaisse tout à fait la tournure.

Il resta longtemps à contempler le paysage au dehors, les arbres serpenter au gré du vent, le dos rond des collines crevant la mer verte, le soleil rendu timide par ses amies les nuées. Dans le parc, les oiseaux chantaient et la rosée perlait encore des nombreux buissons fleuris. Sur un des chemins sinueux blancs, deux formes. Les yeux plissés, il reconnait la Grande Dame aux côtés d’une jeune femme blonde au teint blafard. Sous les tissus lourds de sa robe, un ventre rebondit. Jethan se rappela alors les propos de son second cousin : le premier et seul à avoir épousé, il attendait déjà un bébé. Les silhouettes se rapprochèrent et le jeune homme eut un sursaut lorsque, levant le menton, sa tante croisa son regard. Il lâcha le pan du rideau, mais eut le temps d’entrevoir un signe amical de sa part. Il rougit et retourna s’asseoir pour reprendre sa lecture de la veille.

A peine une dizaine de minutes suffit à ce qu’on frappe à la porte. Un bon-à-faire annonça le désir de la Dame de le voir. Jethan reboutonna haut son habit et en soigna les plis avant de le suivre.

Le premier pas qu’il posa à l’intérieur de la pièce, où l’attendaient les deux femmes, chavira d’union avec son cœur. Une multitude d’ouvrages s’exhibaient sous ses yeux, logés sur des étagères enchâssées à même les murs. Deux grandes fenêtres laissaient pénétrer une lumière agréable et faisait briller la dorure de certaines couvertures. Des sièges avaient été disposés de part et d’autre de la petite pièce – « petite » était un grand mot, mais comprenez qu’il s’agissait d’une pièce bien ridicule comparée à ses paires – et une petite table basse gisait sur un tapi riche en motifs. Sa tante se saisit d’une tasse du service à thé déposé devant elle avant de saluer le nouveau venu d’une expression ravie. « Alors, qu’en penses-tu ?

– Tout simplement magnifique.

– J’espère que tu y trouveras ton plaisir !

– Je n’en doute pas, Madame.

– Oh, s’il te plaît. Pas de cela avec moi, Jethan. Sois des plus bienvenus en ces lieux, à n’importe quelle heure, de jour ou de nuit. »

Après quoi, elle lui fit signe de prendre place auprès d’elles. Le jeune homme tendit un rapide coup d’œil en direction de la nouvelle châtelaine. Joues rosies, elle ignora tout à fait son regard et suçota son propre thé.

« Du thé ?

– Non merci.

– Bien. Dans ce cas, vous pouvez nous laisser » fit-elle au domestique. « Oh, et auriez-vous vu Lyd aujourd’hui ?

– Je suis tout à fait désolé, Madame.

– Ce n’est rien. Prenez une pause également. »

Et le bon-à-faire tourna les talons après un léger assouplissement du dos. La Grande Dame souriait toujours, l’esprit quelque peut rêveur. Elle s’exclama :

« Lyd est une fille tout à fait charmante ! Je regrette qu’elle doive s’en tenir à son statut de domestique. Je l’aurais adoptée si je l’avais pu.

– Sans vous offensez, belle-mère, je ne vois pas votre époux accepter une seconde adoption…

– Et pourtant, tant d’enfants en ce monde manquent de parents… »

Il y avait comme un réel ton soucieux dans sa voix. Jethan ne sut dire ce qui l’étonna le plus : le fait que des Dames Ogeronts se soucient du cas de malfamés ou celui d’une adoption chez les plus Grands Ogeronts. Il crut pourtant bon ne pas partager son interrogation.

« Que penses-tu faire de ton temps ici, jeune homme ? » sa tante s’était à nouveau adressée à lui, le prenant à court d’arguments.

« Je ne le sais à vrai dire… Y a-t-il beaucoup à faire ici ?

– Des parties de chasses ou des parties plus calmes de jeux de cartes, des balades au parc, des bals, de la discussion et… des livres, n’est-il pas ?

– Alors je me contenterai de cette dernière occupation.

– Hum… »

Et c’est ce qu’il fit, dès l’instant. Le premier livre que ses doigts attrapèrent captiva toute son attention, si bien qu’il n’entendit ni la conversation des deux femmes sur l’arrivée du bébé qui se faisait pressant, ni même lorsqu’elles se traînèrent hors de la salle, le laissant seul. Il tourna page après page, fit dérouler les phrases et les mots sous ses yeux jusqu’à ce que ce que la fatigue se fasse ressentir. Il était près de midi, aussi rangea-t-il soigneusement sa lecture avant de se diriger vers la salle à manger où Jyna l’accueillit.

Il écouta ses mélopées de mots et divagations, prit plaisir à déguster le repas que l’on lui apporta. Il ne savait pas bien si d’autres se joindraient à eux, où même s’il n’existait pas d’autres salles où se restaurer dans ce vaste château. Lui faisant part de sa réflexion, sa cousine rit et s’empressa de chasser son embarras en le tirant après elle, à la visite de la demeure. C’est ainsi que Jethan parcourut les parquets flamboyants et contempla les grands lustres de cristal qui pendaient à une chaîne au plafond. La plupart des pièces étaient habillées de papier peint, d’autres de matériaux qu’il n’aurait su définir. Telle luxure avait don de le mettre mal à l’aise et il se surprit à regretter son chez-lui.

Cette dernière pensée le mena à réfléchir sur son père et sa décision. Pourrait-il un jour lui pardonner ? Pourra-t-il un jour revoir sa mère ? Et Thirielle ? Quand reverra-t-il sa Capitale tant chérie ?

« Tout va bien ? » finit par s’enquérir Jyna, tandis qu’il ralentissait le pas au fil de ses réflexions.

Ils étaient à présent sortis de la demeure pour une promenade entre les rosiers et multiples plantes toutes plus exotiques les unes des autres. Jyna était si proche de lui qu’il pouvait sentir les pans de sa robe lui caresser les chevilles. Il s’arrêta près d’un bosquet, signalant qu’il ne souhaitait aller plus loin.

« Tout vas bien, je… Jyna, penses-tu qu’écrire à mon père me serait permis ? J’aimerais lui envoyer une lettre d’excuse.

– Mais voyons ! Penserais-tu mon père capable de te refuser un si grand honneur ? Homme de peu de foi… »

Ils s’esclaffèrent et rebroussèrent chemin pour permettre à Jethan de faire sa demande auprès de son oncle. Il le retrouva justement prêt à partir à bord d’un véhicule et se soulagea de la bienveillance de son oncle d’arrêter son cocher pour lui accorder une minute. Malgré lui, le jeune homme ne put réprimer un pincement au cœur, sûr de la direction que prenait le Haut Ogeront : une des grandes villes du Royaume, peut-être même la Capitale. A sa requête, il ne répondit que d’un signe, sans lui adresser le moindre regard. Après quoi, il enfonça son chapeau dont l’ombre le couvrit à mi-visage, lui donnant un air plus austère qu’il ne l’était déjà. Jethan s’écarta précipitamment de la voiture pour ne pas être bousculé par les roues et Jyna encercla un de ses bras des siens.

« Je pense que c’est un oui… balbutia-t-il quelque peu désarçonné.

– Assurément que c’en est un. »

Il voulut se défaire de sa prise puis s’y résigna, de peur de ne blesser la jeune fille. Après quoi, ils entendirent des clameurs au loin et se tournèrent en direction de quatre chevaux, dont trois étaient montés par Eirnest et ses cousins. Les bêtes renâclèrent, encore brûlants de leur précédent effort, et noyèrent presque les deux jeunes gens sous une pluie de poussière blanche. Jyna toussa et protégea son visage de son châle.

« Salut, cousin. » ricana l’aîné d’un ton plaisantin. Il quitta sa monture pour aller lui serrer la main. « Une partie de chasse, ça te dit ?

– Je ne sais pas trop…

– C’est plus amusant que vous ne te l’imaginez, tenta de l’encourager Eirnest d’un honnête sourire.

– Eh, bien, je suppose que je n’ai pas vraiment le choix. »

Il avait prononcé ces derniers mots sur un ton léger, signalant qu’il se prêtait volontiers au jeu. Jyna les quitta non sans qu’il ait perçu une certaine déception dans le mouvement rapide de ses ballerines pour regagner le hall. Il enfourcha le quatrième coursier et tous repartirent dans un trot, en direction du grand bosquet de la propriété. Ils parcoururent une si grande distance que Jethan se demanda si les limites de la propriété étaient réelles.

« Eh, les gars ! » s’écria Ehond, le jumeau. Son cheval quittait quelques fois le chemin, si épuisé qu’il était et ne pouvait plus conserver le moindre équilibre. Personne pourtant ne sembla s’en alarmer « Je vous mets au défi d’attraper une biche pour ce soir !

– Ok, si on la relâche, fit la voix sans détour de son frère aîné. »

Les deux frères prirent un peu plus de vitesse et Jethan er Eirnest se rangèrent derrière eux. Jethan cria à son compagnon de gauche :

« Des biches, y en a-t-il vraiment ici ?

– Plus que l’on ne pourrait en compter !

– Vous en tuez beaucoup ?

– Cela dépend de l’humeur. Moi, je ne fais que suivre. Mais rares sont les fois où nous le faisons ; généralement, nous les relâchons aussitôt pour leur permettre de retrouver et protéger leurs petits. »

Ses cousins n’étaient peut-être pas aussi terribles qu’il le croyait, finalement…

Ils ralentirent soudainement le pas, une fois plongés profondément dans le petit bois. L’obscurité semblait couler à même des épaisses branches des arbres, seulement brisé par quelques courageux rayons. Les sabots frappèrent la terre avec frénésie jusqu’à ce que les jeunes gens parviennent à les calmer tout à fait. Un des cousins posa pied à terre pour sentir la terre. Il fit un signe discret pour désigner avec victoire une emprunte encore fraîche. Ils en tenaient une. L’aîné défit l’arme qui pendait de son épaule pour la pointer sur la végétation.

« L’utilisera-t-il vraiment ? questionna Jethan dans un chuchotement.

– Non » répliqua Eirnest en caressant l’encolure de sa bête. Sa main noire tranchait sur la robe beige, comme la propre main de Jethan tranchait sur son coursier noir. Cette pensée l’amusa. « Ce n’est que pour rendre la chose plus difficile et faire fuir la bête.

– Drôle d’idée…

– C’est vous qui le dites ! »

On les réprima d’un doigt aux lèvres, coupant net à leur échange. Les quatre hommes firent silence et attendirent, cherchaient à percevoir le moindre mouvement. Soudain, un tressaillement ! Des pattes rendues clairement visibles par de puissants bonds détalèrent à toute vitesse. Les chasseurs se considérèrent un moment du regard.

« On va faire ça tranquille, déclara alors l’aîné qui semblait s’attribuer le rôle de chef sans que personne ne s’y oppose toutefois. Vous deux, vous partez de ce côté. Nous, on part à ses trousses. Vous verrez, on va la coincer ! »

C’est ainsi qu’ils se séparèrent, Jethan et Eirnest en marche silencieuse, les deux frères au grand galop sur les pas la biche envolée.

« Ils vont la faire se tourner vers nous, expliqua alors Eirnest. Après quoi, nous n’aurons qu’à la récupérer avec ça. »

Il tapota sur le filet qui pendait à sa ceinture. Le jeu semblait l’exciter particulièrement. Ils guidèrent leur monture au pas à travers d’étroits chemins, visant à manquer les nombreuses imperfections du sol. Jethan ne put longtemps se résoudre au silence tant les questions se pressaient sur ses lèvres : « Qui es-tu ?

– Vous voulez dire en dehors de Eirnest ? »

Il étouffa un rire, de peur de ne se faire trop entendre. Jethan se rendit compte du ridicule de sa question et s’empourpra. Il fit mine de contempler les sous-bois.

« J’ai été adopté, s’autorisa finalement à dévoiler Eirnest, d’un sourire doux. Par votre tante.

– Je vois. Et, d’où venais-tu exactement ? Si bien sûr, telle question ne t’embarrasse pas…

– Je n’ai rien à cacher. La vérité est bien triste, mais elle est telle : je ne sais pas tout à fait. Certains disent que je suis issu d’une liaison qui n’aurait pas dû être. D’autres, simplement que j’ai été enlevé à même mes terres alors que je n’étais qu’un gamin. Tout ce dont je me souviens, c’est ce navire de marchands dans lequel on m’a longtemps traîné avant que je ne touche enfin terre ferme, où je suis parvenu à m’enfuir.

– Tu parles des terres du Sud ? Il paraît que… c’est là d’où viennent… »

Il ne sut comment résumer sa pensée ni comment terminer sa phrase. Eirnest ne sembla nullement offusqué et répondit d’un léger hochement de la tête.

« C’est votre tante qui m’a trouvé, un jour qu’elle voyageait en bord de mer. Les marchands étaient à mes trousses, mais ils ne purent m’attraper avant que je ne me glisse dans sa voiture. Ce jour, elle avait longuement réfléchi à la manière dont elle pouvait m’assurer un meilleur avenir. Elle en conclut qu’il ne serait heureux qu’à ses côtés, protégé de tous, jusqu’à ce que je puisse voler de mes propres mes ailes. »

Ils continuaient d’avancer, toujours dans un silence pesant. Le moindre craquement les faisait sursauter. La main de Eirnest se resserra sur le filet tandis qu’il poursuivait son récit : « Je n’oublierai jamais la fureur du Haut Ogeront lorsque je sortis le premier du véhicule. Je n’étais alors qu’un petit bout d’homme dépareillé, pieds-nus et à peine plus haut que les hanches de ma protectrice. Il me laissa pourtant la vie, en échange de la promesse que je ne croise jamais son chemin. »

Jethan se remémora de la scène de repas de la veille, le départ précipité de son oncle aussitôt remplacé par la présence de Eirnest. Comment avait-il réussi à vivre toutes ces années, caché de la vue du Haut Ogeront ? Une chose était sûre : rien de cela ne paraissait plus évident que de fuir des mains de marchands.

« Où vis-tu, dans le château ?

– Le grenier, avec les bons-à-faire. Toutefois, ma Dame a aménagé une chambre très spéciale pour moi, un peu semblable à la vôtre. C’est très confortable, je n’ai jamais à m’en plaindre. Oh, et c’est elle qui m’a enseigné la lecture. Je n’en suis pas un mordu, mais j’ai de quoi en être reconnaissant les jours de pluie.

– Est-ce que tu… tu m’y emmèneras, dans ce grenier ? »

La stupéfaction de Eirnest fut telle qu’il lâcha son piège et se tourna vers son interlocuteur. Une lueur étrange brillait dans son regard, brouillé par les larmes. En effet, Jethan avait beau écouter, il éprouvait des difficultés à croire les mots qui se frayaient un chemin à son oreille. Il pensait être si seul dans ce combat contre l’injustice. Il avait cru tous ses pairs cruels et froids, sans cœur ni pensée humaine. Le portait que son compagnon dressait de sa tante lui prouvait tout du contraire. Et il était maintenant fier d’avoir pu partager sa maison quelques jours.

« Eh, bien… répondit alors Eirnest, la gorge rendue sèche par l’émotion. Si vous le souhaitez.

– Pas de cela avec moi, Eirnest. Soyons amis, tu veux bien ? »

A présent, les deux jeunes hommes ne parvenaient que difficilement à contenir leurs larmes. L’émotion était telle qu’ils ne purent prononcer le moindre mot. Alors, Eirnest se contenta de lui serrer la main, dans un accord des plus sincères.

Il n’avait jamais vu un homme blanc lui porter autant d’attention, hormis Jyna et la Grande Dame, des femmes douées de grande compassion.

Tout à coup, des hurlements. Jethan se tourna vers la source du chaos qui fendait sur eux à grande vitesse. Deux chevaux, à moitié engloutis par la végétation dense, fonçaient droit derrière une créature terrifiée, élégante malgré ses bonds mus par la peur. Les deux chevaux restés au pas se mirent à piaffer, contaminés par l’agitation exubérante.

« C’est maintenant ou jamais, Jethan ! »

Eirnest lui lança un bout du filet tandis que la biche n’était plus qu’à quelques coudes. Jethan s’accrocha au piège autant qu’il le put, pieds encrés dans l’humus humide, et attendit la collision. Il y eut un simple effleurement tandis que les sabots freinaient soudainement avec violence, mais trop tard. Le piège s’enroula autour de la bête qui chuta à terre.

« Hourra ! »

Les deux frères trottinèrent joyeusement jusqu’à leur prise, vainqueurs. Jethan se permit un sourire. C’est alors que la biche coula son tendre regard dans sa direction, se débâtant toujours dans l’entrelac de fils. Il y lut tout l’effroi qui poussait la bête à décupler ses forces. Il y vit toute la lutte de la bête pour regagner sa liberté.

La même lutte que lui inspirait une autre voix.

« Tout doux, ma belle. » murmura Eirnest en s’approchant. Il ne posa pas sa main sur son museau de crainte de ne recevoir un coup, mais lui fit comprendre qu’il voulait l’aider. L’évident danger que courait la biche était de se blesser : déjà, les cordes fines mordaient son pelage. De mouvements experts, le chasseur la débarrassa du piège et celle-ci ne rata pas un battement pour s’enfuir à grands bonds.

« C’est tout pour aujourd’hui » déclara alors l’aîné, malgré le désappointement d’Ehond. Les quatre hommes enfourchèrent leur monture et se mirent au pas en direction du château, les bêtes trop épuisées pour se lancer dans un galop. Deux jeunes écuyers vinrent les gratifier et récupérer les bêtes qui semblèrent se calmer au premier contact de leurs mains. Jethan les aida malgré leurs protestations à défaire l’équipement de sa monture. Après quoi, il fut rejoint de son nouvel ami tandis que le tintamarre des sabots s’estompait au loin. Ils longèrent ensemble les écuries.

« Vous… Tu penses rester combien de temps ? hasarda Eirnest.

– Je ne sais pas encore. Il faut que j’écrive à mon père ; lui seul décidera du temps de mon exil, ici. »

Eirnest trouva cette dernière phrase bien comique et il lui fut difficile de reprendre son souffle.

« Eh, bien… Tu considères vraiment cet « exil » comme une punition, n’est-ce pas ? C’est que l’on ne t’a pas encore appris que des mauvaises choses peuvent jaillir des bonnes. »

Jethan lui asséna amicalement son poing dans le dos et ils continuèrent de débattre sur ce dernier propos auquel le jeune homme finit par accorder raison.

La rencontre qui suivit manqua littéralement de le projeter en arrière. Du tissu blanc s’envola au-dessus de leurs têtes, leur voilant un instant le soleil déjà bas. Sur quoi, la terre accueillit le linge fraichement lavé dans son embrassade bourbeuse. Jethan reprit son équilibre, une main contre la façade. A ses pieds, une bonne-à-faire désemparée.

Quel idiot… Il aurait davantage dû surveiller ce coin.

« Je… je suis vraiment désolé. »

Pour toute réponse, il ne reçut qu’un mutisme sec. La jeune fille se releva après s’être vautrée malgré elle dans la boue et ramassa sa besogne à présent saccagée pour l’entreposer à coups rudes dans son panier. Jethan tenta de lui porter secours, trop tard. Elle essuya une coulée boueuse de sa joue avant de reprendre son chemin, sans manquer de signaler son mécontentement par un heurt de l’épaule. Les deux jeunes gens restèrent plantés, hagards. La silhouette de la jupe maculée s’évanouit derrière une porte.

« N’y penses plus, grogna Eirnest. Elle est souvent comme ça. »

Malgré tous ses efforts, Jethan y pensa encore.

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