Ados, Prose

L’Oiseau en Cage – Chapitre VI

Le soir où il écrivit enfin sa lettre ne demeura pour Jethan plus qu’un souvenir. Tôt le lendemain, un messager était venu s’en saisir avec l’impératif de revenir avec une réponse. Il assura que transmettre la lettre ne serait histoire que de jours. Alors le jeune homme était retourné à la bibliothèque et avait longuement dégusté la lecture de ses livres. Puis, il s’en était allé avec les jumeaux se promener dans les landes alentours, découvrant un bien autre paysage que celui auquel il était habitué dans sa petite campagne de jeunesse. Il n’avait que peu échangé, découvrant un Ehond timide et un Emond toujours aussi distant. Même la balade n’avait su lui soutirer sa nouvelle espérance. Et tandis que le vent sifflait furieusement entre les hautes tiges sauvages, il pensait entendre ce qu’il allait bientôt obtenir : la liberté.

Les jours qui suivirent, Eirnest ne manqua pas à sa promesse. Il l’accompagna dans la plus grande des discrétions jusqu’aux plus hautes marches de la demeure, résidence des domestiques. Nulle part ne croisa-t-il l’antipathique bonne-à-faire. Tant mieux, ne pouvait s’empêcher de penser Jethan. Les lieux étaient très sobres, parfois inconfortables. Mais il avait su voir les quelques clins d’œil de sa tante, cadeaux sûrement offerts derrière le dos de son époux.

Chaque jour, il surveillait étroitement les fenêtres pour le moindre signe de la part du messager. Les nuages s’amoncelèrent et le froid balayait peu à peu le parc, ne permettant pas de sorties. Jethan lut profusément.

Jusqu’à ce qu’il doive se rendre à l’évidence : aucune réponse ne viendrait.

Son père aurait-il manifesté un refus total de lui répondre ? Le coursier s’était-il trompé dans les dates de sa livrée ?

La réponse était sûrement vouée à ne jamais être dévoilée. Et une pluie maussade s’abattit sur l’humeur du jeune homme, de même que des averses inondèrent les landes qui le gardaient prisonnier.

« Je pensais bien que je te trouverais ici. »

Jethan sursauta, son poing laissé plusieurs heures sous son menton irrita sa peau. Il n’avait pas entendu les quelques coups à la porte, le regard rivé à une fenêtre et ne prenant plus goût à la lecture du moment.

Eirnest s’approcha, sourcils froncés. « Eh, bien, tu en fais une drôle de tête, l’ami !

– Ce n’est rien…

– Il n’a pas répondu, c’est ça ? »

Jethan n’eut même pas à opiner pour lui donner raison. Son ami avait parfaitement deviné. Ce dernier s’installa sur un des fauteuils adjacents et chercha ses mots. En vain. Jethan poussa un profond soupir, doigts sur ses temples.

« J’étais naïf d’y croire… Mon père ne me pardonnera jamais.

– Qu’avais-tu fait qu’il doive te pardonner ?

– Je n’ai pas accompli la mission qu’il m’avait adressé. Et, plus encore, je ne suis pas un très bon Ogeront selon lui. Il pensait que passer plus de temps auprès de mes cousins m’aiderait à revenir sur le droit chemin. Je suppose que le Haut Ogeront doit lui aussi m’observer de près… »

Et dans un élan de nostalgie, le jeune homme révéla son enfance à son a ami. Il lui parla de sa mère, de la confusion de ses sentiments envers elle ; de la Capitale, la cité aux mille merveilles ; de Thirielle, qui lui manquait terriblement. Il lui rapporta également les quelques pauvres manifestations qu’il avait un jour tenté de faire naître au sein d’une foule, sans succès. La honte qui le pèse, dû à son sang. Les moqueries et regards noirs qui l’ont suivi toute sa vie durant. L’impression de ne pouvoir jamais appartenir au peuple qu’il aimait tant.

Eirnest se confia également. Les mots dressèrent la scène de sa vie au château, ses plus belles découvertes en ces lieux. Ses nuits d’angoisse et de trouble de ne jamais pouvoir retrouver les traces de ses ancêtres, revenir à ses racines. La honte de ne pas connaître sa vraie identité, arrachée par les marchands.

« On a tous un combat, Jethan. Mais tu vas réussir, je le sens.

– J’aimerais être si sûr que toi. J’espère que tu découvriras d’où tu viens. »

Ils décidèrent de ne pas s’attarder davantage sur leurs soucis, mais de poursuivre la vie comme elle était. Ils se saisirent d’un plateau de jeu sur lequel ils méditèrent une bonne heure. Ils y avaient déjà joué de nombreuses fois sans qu’aucun d’eux ne s’en lasse.

« Au moins, tu seras là pour le prochain bal, dans trois jours, fit remarquer Eirnest d’un ton taquin.

– Par pitié, ne me dis pas cela… Il est hors de question que je m’y rende.

– Oh, mais c’est que tu n’as vraiment pas le goût de l’expérience ! Tu ne l’as encore jamais tenté. Tu verras, certaines rencontres sont plutôt comiques. »

Jethan se plia dans une salve de rire face aux mimiques de son ami qui tentait d’imiter certains airs des Grands, des Dames tout à fait ridicules dans leurs ensembles souvent désaccordés et surfaits, des dialogues sur la pluie et le beau temps, et enfin l’unique intérêt des hommes à parler d’économie. Une société qui se voulait réfléchie, sans vraiment avoir appris à le faire.

« Les plats sont bons. Et les demoiselles… Ah !

– Et moi qui ne te pensais pas si coquin !

– Figures-toi que ma différence plaît à certaines… Elles voient un moi un esprit de combattant.

– Eh, bien, je m’assurerai à ce qu’elles ne se trompent plus à ton sujet. »

Ces plaisanteries se poursuivirent les jours qui suivirent, quelques fois au parc, d’autres fois lancées en plein couloir. Il était clair que les deux jeunes hommes s’entendaient à merveille et qu’il serait difficile de les conduire chacun à distance. Jethan ne s’ennuyait plus et trouvait une opportunité favorable en le fait de découvrir en son ami un tout autre monde qui lui permettrait de mieux suivre ses rêves.

Parfois, il était même possible d’entendre un soupir contrarié à la vue des deux joueurs qui se poursuivaient et se piquaient à toute heure, puis le frottement résolu d’une enveloppe de tissu qui tournait les pas. Jyna. Quant au Haut Ogeront, on ne le revit pas.

Puis, un soir, huit heures sonnées…

Un déferlement de couleurs vives et étincelant vint faire craquer la demeure sur ses fondations. Des portes ouvertes sur une soirée fraiche et étoilée partageait à la nature inquiète un chaos formé de lèvres. Partout, des cris, des gloussements, des râles ravis, de la bonne humeur pour certains feinte, pour d’autres bien excessive. Tout le rez-de-chaussée était peuplé, les grands froufrous ne laissant parfois qu’un maigre espace dégagé. Jethan observait le tout du haut de l’escalier, peu friand à l’idée de rejoindre l’extravagante troupe.

Eirnest était déjà descendu quelques temps plus tôt pour se perdre dans la masse. Sûrement, devinait-il, à la poursuite de quelques cavalières. Car par-dessus la clameur des voix, une agréable mélodie réchauffe l’air et invite les cœurs à la danse.

« Tu ne descends pas ? »

C’était Jyna dont il n’avait remarqué la présence qu’une fois à ses côtés. Elle avait revêtu une robe couleur unie à son conseil, se distinguant ainsi des autres Dames. Il déposa un baiser sur l’annulaire de la ravissante qui détourna son visage chauffé à chaud. « Pas encore. Je vous rejoindrai plus tard. » Elle haussa les épaules et fit mine de vouloir l’entraîner, sans succès. Il resta du haut de son perchoir à contempler tout ce petit monde de luxure. Souhaitait-il vraiment s’y mêler ? Le regard alerte de son oncle le motiva plus tôt qu’il ne l’aurait pensé. Pas la peine de le décevoir de sitôt.

Se frayer un passage fut tâche ardue. Chaque fois qu’il pensait franchir la foule d’un pas, une voix le stoppait net pour les présentations. Jethan déclina rapidement son identité à quelques visages inconnus, recevant pour toute réponse une exclamation enchantée ou, au contraire, un air sombre. Quelles nouvelles auraient pu s’échanger à son sujet ? Il ne préférait pas le savoir. Plusieurs, en tout cas, affirmaient connaître son père.

« Un sage homme », disait l’un.

« De grande bravoure », disait l’autre.

« Un grand chef. Plus ambitieux que son frère, d’ailleurs. »

Jethan balaya les louanges terribles de son esprit et se dépêcha vers les tables de banquet, plus ouverts à la tranquillité. Un homme l’effleura et lui écrasa le pied. Il retint une plainte.

Verre entre les doigts, des bulles de champagne lui chatouillèrent le fond de la gorge. Il reconnut se trouver dans la salle de séjour transformée en une large allée de danse. En file, des couples et jeunes enfants se tenaient par la main, se croisaient et se recroisaient, sur le tempo de la musique qui glissait du bout des archets de violons et des touches d’un piano. Quelques filles plutôt jolies passèrent près de lui dans l’espoir d’une invitation. Il les ignora tout à fait.

« Oh, tu es là Jethan ! »

L’interpelé s’étrangla dans sa coupe et considéra Jyna qui s’approchait d’un large sourire. Elle enroula un bras autour du sien comme elle en avait pris la mauvaise habitude. Cette fois, il se dégagea d’un pas. Sa cousine s’assombrit tout à coup.

« Tu… tu ne veux pas aller danser ?

– Plus tard, peut-être.

– Tu ne me ferais même pas l’honneur d’une seule danse ? »

Le jeune homme hésita, pris au piège. Il regarda tour à tour les danseurs puis la jeune fille attentive. Comment pouvait-il le lui refuser ? Il déposa son verre et l’entraîna sur la piste tandis que le premier morceau s’achevait.

Jethan se serait pensé bien maladroit, il s’étonna pourtant. Il avait appris très tôt les pas de danses traditionnelles avant de ne plus y toucher, en dehors de quelques hivers où il prenait plaisir à danser avec sa propre mère. Rien de ce qui lui avait été enseigné ne s’était oublié. Quelques erreurs étaient bien sûr de mise, mais il se trouvait léger dans ses mouvements et accordé au rythme de la musique. Celle-ci emplissait sa tête et l’énivrait, comme les bulles du champagne. Un rire lui monta à la gorge et sa compagne l’imita. Elle ne le quitta pas un instant des yeux. Il ne la vit pas, entraîné qu’il était dans le tourbillon de danseurs et d’étoffes. Il ne la remarqua qu’une fois l’écho de la dernière note dissipée et le retour du bourdonnement des conversations. La pressions de ses doigts tendres. Son corps élégant prêt à se laisser de nouveau conduire. Les prunelles pétillantes et pleines d’envie. L’idée le heurta tel un énorme boulet. Il la relâcha aussitôt sans un mot, pommettes rougies par la honte. Là n’était pas son désir pour elle.

Elle le regarda s’éloigner, presque hagarde, ne bougeant pas jusqu’à ce qu’un autre lui accorde une nouvelle cavalcade.

Jethan se volatilisa par une des portes-fenêtres, la nuit le happant brusquement. Sur un banc dissimulé derrière les hauts buissons du parc, ses paumes reçurent son visage secoué de spasmes.

« Bon sang, mais que fais-je ici ? Ce n’est pas là où je veux être. » Il avait besoin de revoir le labyrinthe de rues, les voitures se dépêcher sur les dalles glissantes et les fumées grisâtre étouffer la grande ville. Toute cette lumière et ces couleurs l’aveuglaient presque. Son bonheur n’était définitivement pas à trouver ici. Quant à Jyna et Eirnest… Il ne pourrait jamais le leur donner non plus.

« Tu en fais une de ces têtes, grimaça une voix qu’il reconnut d’entre mille.

– C’est le cas de le dire.

– Le champagne ?

– Non. Tout. »

Pour toute réponse, Eirnest posa sa main gantée sur son épaule et s’installa près de lui. Il y eut un temps de silence partagé, puis : « Tu sais, y en a des pas vilaines là-bas.

– Tu es allé les voir ?

– J’en ai même invité quelques-unes à danser. Je n’ai pas eu beaucoup de succès, mais une d’entre elles s’est prêtée au jeu.

– Indique-la moi que je l’alerte du danger ! »

Eirnest les décrivirent toutes. La plupart semblaient avoir des goûts quelques peu fantaisistes quant à leur habillement, mais c’est ce qui lui plaisait. Il cherchait la femme la plus singulière qui puisse être. Qu’importe sa situation sociale, ni même sa beauté, ni même ses capacités. Dès qu’il la verrait, il saurait que c’est la bonne. Et alors il s’en contenterait parfaitement.

« Tu es bien drôle, mon ami, siffla gaiement le jeune Ogeront. Mais dis-moi, si tu te marierais, que ferais-tu ?

– Je serais le plus heureux des hommes ! Et je m’en irais. Ma Dame dit souvent qu’elle voudrait m’aider à trouver un parfait petit nid, mais je ne voudrais pas qu’elle s’en donne la peine. Je trouverai un travail… N’importe. Le premier qui accepte les gens comme moi. Je ne m’inquiète pas vraiment à vrai dire. On dit que l’amour permet tout, n’est-ce pas ? »

Cela ne marche pas vraiment ainsi, aurait voulu dire Jethan. Toutefois, pour ne pas briser l’enthousiasme évident de son ami, il ne pipa mot. Ils décidèrent alors de retourner en salle, au même moment où de puissantes exclamations fusaient de chaque recoin de la demeure. Et pour cause : toute l’attention s’était fixée sur un couple démarqué de la foule au centre la piste de danse. Le Haut Ogeront et la Grande Dame. Cette dernière donna la main à son mari qui s’inclina dans une profonde révérence. Les musiciens hésitèrent un maigre instant avant d’entreprendre un air connu de tous : l’hymne même de cette haute société.

Personne ne tenta de les rejoindre. Les premiers pas étaient gracieux et quelque peu inhabituels. Jethan ne se rappela pas les avoir vu. Il écouta la vague de chuchotement que chantait la foule charmée et comprit : le Grand couple performait devant eux une danse unique ; la leur.

L’émotion qui découla des ondoiements saisit Jethan par le cœur. Une larme lui brûla la rétine, mais il la chassa sans peine. Il continua à contempler l’incroyable et touchant spectacle de deux entités si opposées et de qui pourtant se dégageait un amour franc.

« Tu crois qu’ils s’aiment vraiment ? » Jethan avait chuchoté ces mots malgré lui. Il ravala difficilement sa salive.

« Il n’y a qu’à voir. Je crois n’avoir jamais vu personne se regarder avec autant de plaisir et d’intérêt. » murmura un Eirnest aux yeux brillants.

Il semblait au jeune homme que l’oncle cruel qu’il avait toujours connu se dévoilait soudainement au contact de cette femme pleine de douceur, comme si elle seule détenait la clef de son cœur. L’amour l’avait comme transformé.

Lorsqu’ils se saluèrent enfin, un tonnerre d’applaudissement secoua le château. Toujours main dans la main, le couple se dépêcha jusqu’à une porte, sûrement pressés de retrouver le calme et l’inattention. Malgré quoi, ils devinrent le sujet nouveau des conversations, les spectateurs toujours remplis d’exaltation et de nombreux couples se précipitant pour se donner en public à leur tour. Jethan crut même entendre la voix de Jyna crier au loin « ce sont mes parents ! » avant de reprendre contenance et se taire comme le devait toute bonne jeune fille.

Eirnest avait à nouveau disparu après avoir entraperçu d’autres femmes à son goût. Aussi, Jethan dû se résoudre à grignoter seul quelques tartelettes. La saveur des framboises lui fit oublier son dernier malaise et il s’autorisa cette fois à inviter deux jeunes filles à être ses cavalières. L’amusement faisait peu à peu son chemin et lui montait quelque fois à la tête.

Trois belles heures s’écoulèrent ainsi. Il discuta avec quelques vieilles dames et vieux Ogeronts, tout en prenant garde à ne pas montrer ses vraies ambitions. On le félicita pour être le fils de son père, à son grand désarroi. Eirnest choisi le bon moment pour le traîner loin de son nouvel ennui.

« Tu ne vas pas le croire, Jethan. Mais il y a cette femme… fichtrement belle. Elle a refusé mon invitation.

– Tu te déçois pour beaucoup, tu ne crois pas ? Il y a plein d’autres filles autour, cherche ailleurs.

– Ce n’est pas ce que tu crois. Elle a refusé toutes les invitations. Elle est comme… inatteignable. »

Jethan, dont la fatigue de l’agitation commençait à peser, n’offrit qu’un air incurieux. Son ami se renfrogna et finit le reste de champagne de son verre d’un coup sec. Il surprit alors un gloussement et remarqua, à nouveau plein d’espoir, la jeune fille qui l’avait fait rêver toute la soirée durant. Sans un regard de plus à Jethan, il se saisit de sa main et s’en retourna danser, tache d’ébène au milieu de tous ces visages pâles.

Le jeune homme l’observa se frétiller quelques instants avant de se résoudre à retrouver ses appartements et mettre fin sa soirée. Il se fraya un passage entre les grandes bouches et les robes pompeuses jusqu’à l’escalier. Tandis qu’il montait la première marche, un corps lui fit obstacle. Il réprima un instinct de recule en se découvrant nez à nez avec son oncle.

« Jethan, j’aimerais vous parler demain. En privée. »

La voix était sans détour. Le jeune homme capitula d’un haussement de tête et, le Haut Ogeront le considérant toujours de son expression hautaine, fit marche arrière vers la foule qui l’avala tout entier. Il joua des coudes pour libérer de l’espace et on lui asséna un poing dans l’estomac. La rage s’alluma comme un feu pour dévorer sa poitrine. Il se débarrassa plus brusquement qu’il ne l’aurait souhaité de l’encombrement et se jeta presque au dehors, une fois une des portes atteintes. Les étoiles lui lancèrent alors un clin d’œil et la lune offrit son plus beau sourire.

Le jeune homme respira, enfin, et tenta de canaliser la mauvaise énergie qui lui prenait les tripes.

« Excusez-moi… »

La soudaine voix, bien qu’à peine perceptible, le fit sursauter. A moitié dans l’ombre, une femme était assise. Elle baissa les yeux, invitant à faire de même. Sa chaussure de cuir retenait prisonnier un pan du vêtement vert. Il la déplaça aussitôt dans un juron. « Je vous demande pardon, Madame. »

Ce n’est qu’après que ses yeux se soient tout à fait habitués à l’obscurité qu’il put distinguer le jeune visage de son interlocutrice. Des yeux persans semblaient attentivement l’observer derrière un masque de plumes. Des yeux qu’il ne parvint à lâcher à son tour. Jusqu’à ce qu’un long frisson ne se saisisse de son échine. La jeune fille se leva comme si elle devinait déjà ses prochaines paroles :

« Il est peut-être un peu tard, mais accepteriez-vous une danse ? »

Il chercha longuement la réponse dans son regard. Mais la silhouette s’était immobilisée, les plumes seulement agitées par la fine brise de la nuit et la poitrine soulevée par de courtes respirations. Jethan se sentit tout à coup troublé et nauséeux.

Les deux cœurs ratèrent un battement.

« Oui », souffla-t-elle finalement, à son grand soulagement.

Il cueillit ses doigts avec toute la douceur qu’il se connaissait et l’entraîna vers la lumière des lustres sans la quitter du regard. La masse humaine se liquéfia pour leur frayer passage et ils se tinrent au milieu des autres danseurs, droits. Des notes tintèrent dans l’air. Les violons pleurèrent doucement. Le piano s’enfonça dans une lente mélopée. Jethan posa une main moite sur la hanche de la jeune fille. Elle pressa une main timide sur son épaule. Et son soulier fin glissa sur le plancher à la suite de son cavalier.

Ils ne prononcèrent d’abord aucun mot. Il n’y avait que ses yeux adamantins. Il n’y avait que ses lèvres frémissantes. Les deux jeunes gens étaient pris dans le piège de l’autre, incapable de se séparer. Leurs doigts étaient comme scellés, leurs pas unifiés. Jethan respira un moment l’odeur sucrée que dégageait sa nuque. Elle caressa le tissu de sa veste. Et le tout se poursuivit dans un temps qui ne semblait plus.

Les voix inconnues vinrent soudainement tirer le jeune homme hors du charme. Sa cavalière se coupa du lien, aspirant avec elle une partie de son âme. Elle disparut aussi vite qu’elle le put, sans même que Jethan ne puisse la retenir une seconde.

Le désespoir de ne plus la revoir le fit se précipiter derrière ses pas. Il la rattrapa au bord de la piste de danse.

« Me feriez-vous l’honneur de me partager votre nom ? »

L’incroyable créature plongea à nouveau son regard dans les siens. Il perçut le pli léger de sa bouche, hésitant. Il laissa retomber sa main, conscient que tenir une femme par le bras n’était pas la plus grande des politesses. Sa main frêle frôla le masque comme pour l’appuyer davantage sur son visage. « Un jour, peut-être ».

Cette fois, elle l’abandonna sans qu’il ne fasse le moindre effort pour la retenir.

 

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