Enfants, Prose

Bernard et Raymond (histoire pour enfant)

Prologue

Bernard a cinq ans et vit sur une île des Caraïbes à quelques pinces d’une grande plage de sable blanc. Contrairement à la plupart de ses congénères marins, c’est un crustacé terrestre qui s’abrite des fortes chaleurs dans les sous-bois littoraux. Si le temps est humide ou pluvieux, alors il sort en journée, mais si la météo est caniculaire, il ne met ses antennes dehors qu’à la nuit tombée. Plus jeune, Bernard aimait se nicher sur les plages rocheuses et coralliennes, et recherchait l’ombre sous des corniches, mais depuis quelque temps, il préfère les forêts tropicales côtières qui recèlent d’endroits variés pour se protéger de la lumière et éviter une déshydratation qui lui serait fatale.

Ainsi, lorsque le soleil est brûlant, Bernard a le choix de s’enfouir sous terre ou sous un amas de feuilles mortes, de se glisser dans une crevasse, de monter jusqu’au feuillage d’un arbre, de se faufiler entre des racines ou de s’installer dans un tronc creux. Parfois, il arrive que Bernard crapahute six kilomètres à l’intérieur des terres jusqu’à trouver la fraîcheur d’un biotope* humide, ou grimpe à trois cent mètres d’altitude pour repérer un point d’eau où il pourra s’humecter les branchies*.

Bernard n’aime pas la solitude et préfère vivre en groupe. Il fait d’ailleurs parti d’une communauté de plusieurs centaines de Bernard L’ermite* , qui tout comme lui apprécient la compagnie des autres crustacés décapodes* de son espèce. Il faut dire que vivre en colonie lui permet de trouver plus vite et plus facilement de la nourriture, mais aussi de récupérer des coquilles plus adaptées, à mesure qu’il grandit et que son exosquelette* se modifie. Et ça, pour Bernard,  c’est  un  sacré  avantage ! Pour  lui,  comme  pour  ses  congénères  surnommés  les « squatteurs » ou « les voleurs d’abris », trouver coquille à sa taille est plus que nécessaire, c’est même vital ! En effet, pour protéger son abdomen vulnérable, nu et mou, pour se cacher des prédateurs et ne pas mourir de dessèchement en moins de deux jours, Bernard ne peut rester sans carapace. Et comme là, il vient d’atteindre huit centimètres, il lui faut de toute urgence, trouver une coquille vide de gastéropode* marin, plus grande et plus solide que celle qu’il possède déjà.

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* peut s’écrire aussi Bernard l’Hermite

* branchies = Organe de respiration des poissons, des mollusques.

* biotope = Milieu biologique présentant des conditions de vie homogènes.

* décapode = Qui a cinq paires de pattes.

* exosquelette = Structure externe et dure, que sécrètent certains invertébrés (carapaces d’insectes, coquilles de mollusques).

* gastéropode = Mollusque au large pied charnu qui lui sert à ramper (classe des Gastéropodes ; ex. l’escargot, la limace).

Chapitre 1

C’est l’aube. Il est encore très tôt lorsque Bernard l’ermite sort du sable humide dans lequel il s’était enterré pour achever sa nouvelle mue*. Mollusque de couleur brun-rouge-orangé aux allures de crabe, il a perdu un chélipède* en remontant à la surface. Mais qu’importe ! Bernard possède deux autres paires de pattes pour se déplacer, deux uropodes* pourvus d’épines et de crochets pour maintenir sa coquille sur son dos, la polir et la nettoyer si besoin, ainsi qu’une pince gauche arrondie, plus grosse et plus forte que celle de droite, lui permettant de chasser et déchiqueter des petites proies, de transporter sa nourriture et de boucher sa coquille en opercule, en cas de danger. Pas de panique donc pour Bernard ! Sa patte cassée n’est pas essentielle et repoussera plus belle et plus vaillante lors de la prochaine mue.

Ce matin, alors que le jour se lève à peine et que l’air est encore respirable, l’objectif numéro un pour Bernard est de se dégoter une nouvelle carapace, car la sienne est trop petite et déjà très abimée. Pas de temps à perdre ! Ses yeux saillants, ses pattes de marche et ses pinces dépassant de sa coquille, il scrute les environs et s’étonne. L’environnement quitté il y a quelques semaines pour s’ensevelir sous le sable, a changé d’aspect. À la place de la grande plage de sable blanc immaculé, le rivage est jonché d’étranges objets aux couleurs inhabituelles et aux formes hétéroclites.

Bernard n’en revient pas. À pas prudents, il s’avance au milieu de cette multitude de déchets plastiques ramenés par centaines sur le bord par le mouvement continu des vagues, et aperçoit un tout jeune Bernard l’ermite qui déambule entre les lunettes, les sandales et les bouteilles, avec un bouchon plastique sur le dos au lieu d’un coquillage. La scène est cocasse. Curieux, Bernard s’approche de lui et l’interroge :

– Pourquoi un tel abri, ce n’est pas un coquillage ?

– Non, hélas, répond-il tristement. Il y a des heures que j’en cherche un et je n’en vois nulle part dans le coin. Faute de quoi, me voilà obligé de me protéger avec ce truc ridicule et très inconfortable.

– Mais comment c’est possible ? s’offusque Bernard. Comment se fait-il que tu n’aies pas mis la pince sur un coquillage, alors qu’il y en a toujours eu ici et en quantité ?

– Eh bien, il semblerait que ce ne soit plus le cas. Malgré tous mes efforts pour en trouver, les coquillages manquent cruellement, et mes frères et moi, devons nous contenter de ces refuges de fortune. Tu vois, c’est le deuxième truc bizarre que je traîne sur mon dos. Celui-ci, je viens de l’échanger avec un cube dans lequel j’étais encore plus à l’étroit, mais impossible de le modeler et de l’adapter à ma mesure (1). À cause de ça, je m’affaiblis de plus en plus et, à peine né, je crains de finir comme les autres.

– Les autres ? Quels autres ? questionne Bernard.

– Tous ceux qui sont là-bas, montre le jeune Bernard l’ermite avec sa grosse pince. Mes frères et ceux de mon âge.

Bernard regarde dans la direction indiquée et son cœur se serre. De là où il est, le spectacle est macabre. Au milieu des tas de détritus, des bouteilles échouées et des emballages plastiques, des centaines de petits Bernard l’ermite d’à peine six centimètres, gisent sans vie, racornis par les rayons du soleil.

– Comme moi, beaucoup n’ont pas trouvé de carapaces en sortant de l’eau après leur naissance (2) et sont morts en choisissant ces contenants pour abri.

Mmm… Je vois, dit Bernard. Ils se sont faits piéger…

– C’est ça… Mais comment faire autrement ?

Attiré par les cris des prédateurs qui volent au-dessus du grand nombre de cadavres de ses petits congénères, Bernard lève la tête vers eux.

– Ne restons pas là, dit-il. Les oiseaux marins nous ont flairés et la chaleur augmente vite. Allons à la forêt. Il y fera plus frais et j’y ai beaucoup d’amis adultes qui pourront nous aider.

Le jeune crustacé accepte de le suivre et agrippe sa carapace dépareillée avec ses pinces. Il a du mal à marcher avec son bouchon qui glisse, mais après avoir laborieusement traversé la plage en diagonale, ils atteignent le sous-bois où l’air est nettement plus respirable et la température moins haute.

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* mue = Changement qui affecte la carapace, la peau, le plumage, le poil, etc., de certains animaux à des époques déterminées ; cette époque.

* chélipède = pince des crustacés

* uropode = Appendice abdominal des crustacés.

1 Le bernard-l’hermite ne fabrique pas lui-même sa coquille, mais il peut l’agrandir et lisser l’intérieur de celle qu’il récupère pour s’y développer, à l’aide de ses pattes et en sécrétant des substances chimiques érosives.

2 Après accouplement, les femelles vont à la mer pour l’éclosion des œufs qui deviennent des larves nageuses. Celles-ci subissent plusieurs transformations avant de tomber au fond de l’eau et acquérir la forme de l’adulte. Après quoi, elles regagnent le rivage et la terre ferme.

Chapitre 2

La traversée a été éprouvante, surtout pour le petit Bernard l’ermite qui manque d’eau et n’est pas en grande forme. Bernard le laisse reprendre son souffle, l’entraîne vers un petit point d’eau dans lequel il se désaltère et mouille ses branchies, puis à l’aide de sa pince, il produit des sons qui alertent ses compagnons. En peu de temps, des centaines de Bernard l’ermite se rassemblent autour d’eux.

Ils sont de tous les âges, de toutes les tailles et de couleurs variées, allant du blanc au gris, en passant par le rouge, l’orange et le bleu. Le jeune Bernard l’ermite est très intimidé par ces crustacés qui font deux fois sa taille, et qui pour certains, lui semblent très âgés.

– Celui-ci est le plus ancien et on l’appelle « Grand sage », lui murmure Bernard en montrant un des plus gros spécimens de son espèce qui s’avance vers eux. Il a presque vingt ans et connaît beaucoup de choses.

– Bernard ! apostrophe l’ancien.

– Grand sage ! répond Bernard.

– Il y a longtemps qu’on ne t’avait pas vu ? Que t’arrive-t-il ?

Bernard explique la situation à l’ancien qui l’écoute attentivement avant de dire :

– Je suis au courant de tout cela mon ami et c’est une situation bien triste qui nous arrive.

– Nous ? s’étonne Bernard.

– Oui, nous, car nous que tu vois ici, nous voilà tous en quête de nouvelles coquilles depuis des jours. C’est devenu une denrée rare et à cause de cela, nous sommes en danger de mort.

– Mais comment ça ? interroge Bernard. Que s’est-il passé ?

– Il y a deux raisons à cela, explique l’ancien. Premièrement, notre population de Bernard l’ermite a considérablement augmenté depuis le coronavirus et la désertion des touristes en confinement. Deuxièmement, la pollution des mers et des océans s’est accrue et les fragments de plastiques surchargent de plus en plus nos rivages.

– Mais ce ne peut pas être aussi grave que ça ? s’exclame Bernard. Pas vrai ?

– Hélas, je crains bien que si, s’afflige l’ancien. La situation est dramatique pour nous et nos congénères qui faute de coquilles de protection, décèdent par milliers dans les atolls, les iles et les archipels, aux quatre coins du monde.

– Mais comment peux-tu en être aussi sûr ?

– Je le sais de source sûre. La communication est très rapide entre le monde marin et le monde terrestre.

– Mais, il doit bien y avoir des solutions, et puis des coquilles, j’en ai vu quelques-unes en venant jusqu’ici.

Mmm. Et dans quel état étaient-elles ?

Bernard hoche la tête.

– En mauvais état, je dois bien l’avouer.

– Voilà… rajoute l’ancien. Tout est dit.

– Mais… bafouille Bernard. Mais… Mais ça voudrait dire qu’on est tous voués à une mort certaine ?

– Je le crains, soupire l’ancien.

– Et ne pourrait-on pas déloger tous les propriétaires actuels de coquilles ? braille un Bernard l’ermite à côté d’eux.

– Et tous les tuer pour survivre ? interroge l’ancien.

– Et pourquoi pas ! rajoute-t-il.

Le grand sage désapprouve cette solution.

– Non, ce ne serait pas bien, explique-t-il. Ce serait un carnage et nous ne sommes pas de cette race-là. Et puis, cela nous prendrait beaucoup trop de temps et d’énergie, et nous n’y résisterions pas. Au final, nous aurions tué beaucoup pour un résultat minime. Ça n’en vaut vraiment pas la peine.

– Et alors ! rétorque le Bernard l’ermite. Nous tuons bien les plus gros pour récupérer leurs coquilles et échanger nos carapaces du plus grand au plus petit ! Ça fait déjà partie de notre nature et de notre fonctionnement (3) ! Et puis, ça vaut le coup d’essayer. Même s’il y a de nombreuses pertes parmi nous, les plus robustes et les plus vaillants survivront. C’est ça ou bien notre espèce va s’éteindre rapidement et il n’en est pas question !

– Il a raison ! agrée un autre Bernard l’ermite. Il faut que certains se sacrifient afin que d’autres restent en vie pour sauver notre espèce jusqu’à ce que la situation redevienne normale.

Ces discours divisent et deux groupes d’avis différents se forment alors. D’un côté, c’est un tonnerre d’applaudissements de pinces en faveur des contestataires. De l’autre, c’est un tapage de réprobations. Et dans les rangs, on entend :

« Allons en guerre ! Allons conquérir les coquilles pour sauvegarder les nôtres ! »

« Non, c’est de la folie ! »

– Vous êtes bien sûrs qu’il y a une pénurie de coquilles sur toute l’île, « Grand sage » ? s’enquiert Bernard.

– Absolument ! La colonie en fait le tour depuis des jours et il n’y a plus une coquille habitable dans le secteur.

– Bon, et bien il va falloir en chercher ailleurs qu’ici ! dit Bernard en se redressant sur ses pattes arrière.

– Mais comment ça ? Où comptes-tu aller, Bernard ? demande l’ancien.

– De l’autre côté de l’archipel !

– Mais c’est de la folie ! C’est beaucoup trop loin !

– J’en suis capable ! assure Bernard. Je peux me déplacer dans l’eau un certain temps et si je fatigue trop, alors je demanderai de l’aide aux tortues géantes. Je l’ai déjà fait et je suis sûr qu’elles se sentiront concernées par ce projet et me porteront sur leur dos. Il s’agit tout de même de l’avenir de notre écosystème !

– Ton plan est pure folie ! s’insurge le Bernard l’ermite protestataire. Tu n’y arriveras pas et tu vas nous faire perdre du temps ! Et du temps, nous n’en avons plus beaucoup ! Nous allons détrousser les coquilles pour sauver notre peau !

– J’y arriverai et je ferai vite, comptez sur moi ! garantit Bernard, qui sous les applaudissements de pinces et les huées contestataires, rebrousse chemin vers le rivage.

****

3 La « chaîne de vacances » = Un groupe de Bernard l’ermite part à la recherche d’une coquille inhabitée ou pas, qui ira au plus gros d’entre eux. Lorsqu’ils l’ont trouvée, il se mettent en file indienne, par ordre de grandeur, et le plus gros aband onne son ancienne coquille, qui si elle est encore en bon état, la passe à celui qui est derrière lui et qui est plus petit. Ce dernier l’enfile et passe à son tour son ancienne coquille à l’autre plus petit que lui. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que tous les crustacés aient trouvé chaussure à leur pied et qu’il ne reste que la plus petite coquille qu’ils délaissent.

Chapitre 3

L’heure a passé et le soleil tape. Bernard est à l’étroit dans sa vieille coquille abîmée qui lui blesse l’abdomen et souffre de la chaleur. Malgré tout, courageux et déterminé à aider les siens, il brave les difficultés et avance coûte que coûte. Par sécurité et pour reprendre son souffle, il s’octroie quelques pauses sous les palmiers et atteint le bord de l’eau où il trempe ses branchies avant de scruter l’horizon.

Au loin, exempt de détritus plastiques, la mer d’un bleu cristallin se confond dans le bleu du ciel. C’est magnifique ! Bernard s’émeut. Cette image paradisiaque lui fait verser une larme. Oh   combien,   il   aurait   aimé   que   ce   désastre   écologique   ne   soit   qu’un   simple cauchemar ! Pourtant… Hélas… C’est la triste réalité. Rien n’est plus comme avant.

Enfin, pas de sentimentalisme ! Pour l’heure, Bernard doit se concentrer sur sa mission et tenter de sauver sa communauté d’une mort certaine. Après une grande inspiration, il s’immerge dans l’eau. Ses pattes en mouvement et sa coquille sur le dos, il nage en crabe, puis se cache de certains poissons et crustacés qui pourraient faire de lui un bon repas. De temps à autre, il croise ses cousins Bernard l’ermite marin qui transportent sur eux des éponges de mer ou de belles anémones. Il les salue de la pince, mais il n’est vraiment pas à l’aise dans ce milieu aquatique, physiologiquement inadapté pour lui. Habitué à évoluer sur la terre ferme, Bernard s’épuise très vite sous l’eau. Par chance, il rencontre une tortue géante à qui il donne la raison de son périple et sollicite pour qu’elle le conduise jusqu’au prochain atoll. Sensibilisée au problème de l’extinction des Bernard l’ermite, elle accepte de le prendre sur sa carapace et de nager en surface pour lui permettre de respirer.

Et voilà notre Bernard accroché à la tortue qui aperçoit droit devant une petite île perdue et inconnue vers laquelle tous les deux se dirigent. Sur l’eau, la tortue se déplace plus vite que sur terre et, en moins d’une heure, Bernard accoste sur l’îlot. Reconnaissant, il remercie sa bienfaitrice qui replonge aussitôt sous l’eau, et sans attendre, il part à la chasse aux coquillages lorsqu’il renifle une odeur de grillades.

« Une activité humaine ici ? » s’interroge Bernard qui s’approche prudemment du fumet et découvre un homme à l’entrée d’une grotte et près d’un feu. Une frêle carrure, seulement vêtu d’un short usé, l’homme a une longue barbe et une tignasse ébouriffée.

Bernard s’étonne : « Cet homme ne ressemble pas aux touristes que j’ai l’habitude de croiser sur mes plages…et il ne me dit rien qui vaille… Est-ce que je dois l’aborder ou bien vaut-il mieux que je continue mon chemin ? »

À peine s’est-il questionné que l’homme le voit et lui fait signe de le rejoindre. Coincé, Bernard répond à l’invitation et se rapproche de lui, tout en gardant une distance de sécurité avec l’homme qui mange son poisson grillé.

– Qu’est-ce tu fais là ? lui demande-t-il en se curant les dents avec une arrête. Je n’ai jamais vu de bestioles comme toi dans le coin.

D’une voix tremblante, Bernard explique l’objet de sa présence ici à l’homme qui se gratte la barbe.

– Je vois… dit-il. Ta communauté risque de disparaître faute de coquilles…

– C’est bien ça… approuve Bernard, les yeux humides.

– Tu as faim ?

– Un peu… répond Bernard qui a une alimentation variée et se nourrit d’insectes morts, de coquilles d’oiseaux ou de tortues, de carcasses animales, d’os de seiche, d’algues, de feuilles tombées des arbres, de bois sec, de graines, de légumes, de fruits frais ou secs.

– Poissons ? Fruits ? Prends ce qui te fais plaisir, propose-t-il à Bernard qui s’avance vers les fruits et utilise ses chélipèdes* pour ramener la nourriture à ses pattes mâchoires et introduit dans sa bouche.

Bernard est heureux de manger. En vérité, il mourrait de faim et se remplit allégrement l’estomac, pendant que l’homme se confie à lui.

– Je m’appelle Raymond et moi aussi, je suis un ermite, l’informe-t-il en souriant. Tu peux donc m’appeler « Raymond l’ermite ».

Bernard rit à la blague et applaudit avec ses deux grosses pinces.

– Il y a dix ans que je vis ici, poursuit Raymond. Je participais à une course de bateaux, lorsqu’en pleine mer, mon embarcation a eu de sérieux problèmes mécaniques. Impossible pour moi de faire machine arrière et donner ma position à la radio qui ne fonctionnait plus. J’ai disparu des radars et j’ai dérivé pendant des mois, jusqu’à débarquer sur cette île minuscule et inhabitée. Au début, l’adaptation a été très difficile. J’ai dû apprendre à vivre à l’état sauvage, à dormir dans une grotte et me nourrir de ce que la nature me donnait. Puis, au fur et à mesure des mois, je me suis habitué à cette vie de solitude et de dénuement, et j’ai trouvé ici un vrai sens à ma vie. Moi qui venais de subir un divorce difficile et qui étais dans une recherche effrénée de réussites, j’ai apprécié d’être détaché de tout ça. Face à moi-même, j’ai enfin trouvé la liberté et le véritable bonheur.

Bernard ne perd pas une antenne de ce que Raymond lui confie sans partager son point de vue. Lui qui aime la compagnie des autres et a besoin de ses congénères au quotidien, a du mal à comprendre l’idée de solitude heureuse. Enfin, qu’importe ! Chacun est différent et Bernard l’accepte de bon gré.

– Le confinement à cause du coronavirus, en somme, vous le vivez toute l’année, dit-il à Raymond.

– Le coro quoi ?

– La  pandémie,  le  coronavirus,  renseigne  Bernard  qui  explique  ce  virus  chinois  qui  a bouleversé le monde entier et obligé les hommes à s’enfermer et s’isoler les uns des autres.

– Ça alors ? s’étonne Raymond. Je suis chanceux de ne pas avoir vécu ça !

– C’est sûr, dit Bernard. Ici, vous en êtes épargné.

– Vrai ! En plus, sur mon île, je suis le plus heureux des hommes. Je peux enfin me réaliser et donner libre cours à ma créativité. Je peux enfin accéder à mes rêves et faire ce que les miens m’avaient toujours refusé. Viens Bernard, je vais  te montrer de quoi il est question de l’autre côté de l’île  !

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* chélipèdes = pince des crustacés

Chapitre 4

Pour aller plus vite, Raymond propose de transporter Bernard dans sa main et celui-ci s’installe délicatement en prenant garde de ne pas lui blesser la paume avec sa grosse pince. Raymond marche rapidement, mais il maintient solidement Bernard qui tangue au bout de son bras et ne sait pas ce qui l’attend.

– Voilà ! lui dit Raymond en le libérant.

Face à Bernard, quelque chose d’incroyable. Admiratif, il ouvre grand sa bouche et se pâme devant une œuvre d’art qui brille sous le soleil.

– C’est mon sanctuaire ! l’informe Raymond qui lui explique avoir construit ce monument avec tout ce que la mer lui a ramené. J’ai aussi creusé une galerie à l’intérieur et j’ai sculpté la matière brute pour améliorer tout le bâti.

L’édifice qui ressemble à une petite cathédrale est décoré de bois flotté, de pierres sous- marines multicolores, de coraux et d’étoiles de mer séchées, mais il est surtout tapissé de milliers de coquillages.

– Des coquillages ! dit Bernard. Ce bâtiment en est couvert ! Mais comment c’est possible !

– Juste là, renseigne Raymond qui lui montre un banc de sable fourmillant de coquilles vides de toute taille et de toute forme. C’est ici que je m’approvisionne.

– Mais pourquoi y-a-t-il autant de coquillages de ce côté ?

– Probablement à cause des remous, de la force des vagues et des courants marins qui les entraînent jusqu’ici.

– Oui, je suppose, dit Bernard qui  réfléchit et se demande comment ramener toutes ces carapaces sur son île.

Il songe que tous les deux pourraient remplir les plus gros coquillages de troques*, de cérithes* et de natices*, et qu’ils les harnacheraient avec des fibres de palmiers aux larges carapaces des tortues. Bien sûr, il faudrait pour cela qu’un grand nombre de tortues participent à l’acheminement, et qu’en plus, elles fassent beaucoup d’allers-retours. La chose n’est pas aisée, mais Bernard se dit que ce plan ne doit pas être négligé, et prenant son courage à deux pinces, il  en parle à Raymond qui refuse d’emblée, car il n’a pas l’intention de donner ses matériaux précieux qu’il comptait utiliser pour agrandir et embellir son sanctuaire. Compréhensif, Bernard tente toutefois de le convaincre. Il lui explique que la mer charriera d’autres coquillages et renouvellera son stock comme elle le fait régulièrement depuis des années. Après réflexion et par affection pour celui qu’il considère comme son nouvel ami, Raymond finit par accepter de céder sa grande réserve à ciel ouvert pour sauver les Bernard l’ermite.

– Tu sais mon ami, dit-il à Bernard, j’ai une solution bien plus avantageuse que d’utiliser le dos des tortues. J’ai toujours mon bateau et il est amarré juste là, derrière ce nez rocheux. Bien sûr, le moteur ne fonctionne plus depuis longtemps, mais il peut transporter comme une remorque la tonne de coquillages en une seule fois. Les dauphins pourraient nous servir d’attelage et tirer le bateau jusqu’à chez-toi.

– Quelle bonne idée ! s’enthousiasme Bernard. Merci mon ami ! Oui, faisons cela et pressons-nous de tout charger dans le bateau, car il y en a des tonnes et mes compatriotes se meurent.

Aussitôt dit, aussitôt fait, les nouveaux amis se dirigent vers l’embarcation qui se balance au rythme des vagues et qui, au fil des ans, a vu sa coque s’écailler puis rouiller. Bernard est tout excité et encourage Raymond qui se démène sous le soleil brûlant pour charrier la majorité du trésor dans son bateau. À la nuit tombée, la soute, le pont et une partie de la cabine sont pleins à ras bord, et les deux amis se félicitent de ce si bon travail et de cet excellent partenariat.

– Va prévenir les dauphins, demande Raymond. Tu parles leur langue, puisque tu parles aux tortues. Pas vrai ?

– Si on veut, sourit Bernard.

****

* La Troque = gastéropode caractérisé par sa coquille conique à base plate. Certaines espèces sont comestibles, les plus grandes sont exploitées pour leur nacre.

* Le cérithe = mollusque gastéropode marin dont la coquille est en spirale très pointue. Il existe des espèces vivantes, et d’autres fossiles, que l’on rencontre notamment dans les calcaires de construction de la région parisienne.

* La natice = mollusque gastéropode marin dont la coquille ressemble à celle de l’escargot.

Chaopitre 5

Confiant, Bernard se dit qu’il saura se faire comprendre en passant par ses cousins, les Bernard l’ermite marin qui cohabitent depuis des millénaires avec les cétacés. Et sa pensée est la bonne, puisqu’après traduction inter-aquatique, Bernard parvient à ramener six valeureux dauphins. Heureux, Raymond se hâte de récupérer ses vieilles cordes de marin, encore en bon état, car protégées du temps dans la grotte qu’il s’est aménagé, puis attache les dauphins au bateau. Une fois l’attelage sauteur et énergique, bien harnaché à la proue, Bernard donne le top départ, puis salue de sa pince son ami qu’il n’a pu persuader d’embarquer avec lui et revenir à la civilisation.

Au petit matin, Bernard arrive sur son ile. Pas un bruit, personne aux alentours. Bernard en profite pour sectionner les cordes avec ses deux pinces aussi coupantes qu’un sécateur, et libère les dauphins qui retournent vers le large en sifflant. À la suite, il laisse le bateau porté par les vagues, s’approcher du rivage et s’échouer au milieu des détritus plastique ramenés par l’incessant ressac. Puis, sans perdre de temps, il file prévenir ses amis qui l’attendent dans le sous-bois et sont soulagés de le revoir sain et sauf. Malheureusement, une journée et une nuit se sont écoulées depuis son départ et les deux clans qui s’étaient formés la veille ont pris deux chemins différents. Comme redouté, Bernard ne retrouve que les adeptes du « Grand sage », qui est à la fois très content de le revoir, mais aussi très attristé par cette division au sein de sa communauté autrefois solidaire et soudée.

– Une partie d’entre nous a commencé à s’approprier de force les coquilles des autres crustacés, informe l’ancien. Mes éclaireurs m’avisent régulièrement de leurs crimes. J’apprends qu’ils volent et tuent à tour de pinces, et je suis vraiment chagriné par leurs attitudes. Oui, vraiment chagriné et très en colère !

Bernard secoue mollement la tête. Lui aussi est déçu par ce comportement criminel, même s’il reconnaît que cette manière de faire est dans sa nature, dans ses gênes. Toutefois, pour sa part, jamais Bernard n’a expulsé, tué et dévoré un crustacé encore vivant pour s’accaparer sa coquille. Non, cela n’est ni dans ses convictions ni dans ses habitudes. Bernard préférerait plutôt mourir de déshydratation que d’agir aussi cruellement et aussi sauvagement !

– On t’a attendu, murmure un Bernard l’ermite non loin de lui. On avait confiance en toi.

Bernard se retourne vers celui qui vient de lui parler et s’attendrit en découvrant que c’est le jeune Bernard l’ermite qui avait un bouchon plastique sur le dos, et qui faute de mieux, l’a troqué pour une tige de bambou.

– Comment vas-tu ? l’interroge Bernard.

– Ça va. Ici, je suis bien entouré et j’ai repris des forces.

– C’est bien, ajoute Bernard. J’en suis très heureux.

À la suite, Bernard explique son aventure, sa traversée avec les tortues, son arrivée sur l’île, sa rencontre avec Raymond l’ermite, la découverte de son sanctuaire et son bateau chargé de coquillages. Enthousiasmée par la bonne nouvelle annoncée, la colonie de Bernard l’ermite montre sa joie dans un tonnerre de sons de pinces.

– Allons au rivage ! enjoint le grand sage à toute la colonie.

Malgré la chaleur, toute la troupe rejoint le rivage en rang serré, puis s’humidifie les branchies dans l’eau avant de grimper dans l’embarcation remplie de tourelles* toutes plus belles les unes que les autres. C’est l’effervescence sur le bateau ! Chacun abandonne sa vieille carapace pour en revêtir une nouvelle, flambant neuve et adaptée à sa taille. Bernard est aux anges, quand soudain, au milieu de ce joyeux charivari, il la détecte avec ses antennes et la voit ! Elle est comme une apparition ! De l’avis de Bernard, c’est assurément la plus belle et la plus attirante demoiselle que le monde des Bernard l’ermite a porté. Et par chance, pas la peine de la séduire et de se fatiguer avec une interminable parade nuptiale, car cette jeune beauté le regarde avec des yeux énamourés et bat des antennes pour lui montrer son intérêt. Le cœur de Bernard chavire. C’est un véritable coup de foudre. Le voilà raide dingue d’amour pour une Bernadette l’ermite qui dévore des yeux le héros qu’il est pour elle et pour la communauté entière. Oui, Bernard est celui qui les a tous sauvés d’une mort annoncée !

Le  cœur  battant à  tout  rompre,  Bernard  se faufile  tant bien  que  mal  entre  les kilos de coquillages et rejoint Bernadette qui rougit davantage à mesure qu’il s’approche d’elle.

– Bonjour, jeune beauté, lui dit-il en baisant la pince qu’elle lui tend.

– Bonjour Bernard… chuchote la demoiselle qui cache ses yeux sous son nouveau et très joli coquillage ambré.

– Vous  êtes  assurément  la  plus  belle  créature  de  cette  plage  et  des  environs,  croyez- moi ! s’enhardit Bernard.

– Oh, vous m’intimidez cher Bernard. Et vous m’impressionnez aussi. Vous êtes si… Si…

– Si ?

– Si incroyablement intelligent, courageux et généreux. Vous êtes un héros. Mon héros !

– Si je suis votre héros, aimeriez-vous devenir mon héroïne pour la vie, ma chère Bernadette ?

– Avec plaisir, rougit à nouveau la demoiselle.

Bernard est fou de joie. Il monte avec sa promise sur la balustrade du bateau et annonce à la population de Bernard l’ermite en plein essayage de carapaces qu’il va épouser Bernadette ci- présente. Un tonnerre d’applaudissements de pinces salue l’heureuse nouvelle, et tous les deux sont acclamés comme les héros du jour. Emporté par l’euphorie du moment, Bernard gonfle son abdomen, puis s’écrie :

– Mes amis, lorsque tous ces coquillages seront entreposés au frais dans la forêt, en prévision des mois ou des années à venir, et dans l’attente d’une solution gouvernementale et pérenne pour la sauvegarde de notre espèce, alors nous remplirons ce bateau de tous ces déchets plastiques qui s’accumulent et qui fragilisent nos plus petits. Pour ce faire, nous demanderons la participation de la faune des plages et des forêts, ainsi que celle du monde aquatique ami et non ennemi. Puis, chaque fois que nécessaire, nous irons vider cette cargaison dégoûtante dans le gouffre d’une île désertique et caillouteuse sur laquelle rien ne pousse, et où personne ne peut survivre. Une île dont Raymond m’a parlé et dont il m’a indiqué la position. C’est d’ailleurs aussi lui qui m’a suggéré d’en faire notre « île poubelle » en attendant que la société prenne enfin conscience de ce désastre écologique et débarrasse nos habitats de toute cette pollution qui tôt ou tard, risque de décimer la population de nos archipels et tuera dans l’œuf, les générations futures.

****

* tourelles = coquillage

Épilogue

Quelques semaines plus tard, le mariage de Bernard et de Bernadette fut célébré en grandes pinces. Toute la communauté s’étant réconciliée grâce à l’abondance de coquilles, les deux amoureux furent honorés comme un roi et une reine par l’ensemble des Bernard l’ermite, tous rassemblés pour l’occasion. Après la cérémonie, Bernard emmena sa nouvelle épouse dans un coin ombragé, et derrière un rideau végétal qu’il tira, il lui révéla ce qu’il avait patiemment construit des jours durant, à la force de ses pinces.

– Ma chérie, voici notre demeure. Notre petit nid d’amour.

Bernadette en fut béate d’admiration. Devant elle, se dressait en miniature et à leur taille, la réplique quasi-exacte du sanctuaire de Raymond dont son mari lui avait tant de fois parlé et lui avait si souvent décrit.

Pour Bernard, Raymond était et resterait toujours son héros. Jamais, il n’oublierait ce qu’il avait fait pour lui et pour les siens. Il avait été l’homme providentiel. Celui dont il vantait les mérites à son épouse et pour qui il avait une pensée émue, chaque fois qu’il changeait de carapace.

Plus tard, Bernadette donna naissance à des milliers de petites larves qui, en grandissant, réclamaient tous les jours au coin du bois que leur père leur raconte l’histoire incroyable d’une rencontre improbable entre un homme et un crustacé que tout éloignait, que rien n’appelait à devenir amis pour la vie…

By Christ’in (tous droits réservés)

Vous pouvez télécharger cette histoire au format PDF sur mon site.

2 réflexions au sujet de “Bernard et Raymond (histoire pour enfant)”

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