Roman, Sylduria

Sylduria VI – La Tour Plogrov (21)

Chapitre XXI
Catacombes

Malgré les incantations de la grande prêtresse Judith, le Kalamata gagna Le Pirée sans naufrage et le professeur Komtatas rentra chez lui sans encombre.

Les jours passaient, Lynda rendait régulièrement visite au chantier de la tour. Chaque jour, elle gagnait quelques étages, on ne voyait pourtant ni grue ni ouvriers. Bizarre tout de même ! Ce monument est-il bâti par des humains ?

On raconte que, lorsqu’on construisit le pont de Beaugency, il était impossible de bâtir un tel ouvrage sur la Loire avec les moyens de l’époque ; on aurait donc demandé au diantre un bon coup de main. Or, comme celui-ci ne rend jamais de service gratuitement, il fut convenu entre les deux contractants que le premier mortel qui franchira ce pont aurait sa place réservée en enfer. Je vous laisse imaginer l’ambiance au moment de couper le ruban :

« À vous l’honneur, Monsieur le Maire.

– Je n’en ferai rien, Monsieur le Bailly, après vous, je vous en prie. »

Après une bonne demi-heure de politesses, un chat est passé dans les parages. Quelle chance ! enfin, pas pour le matou. Les bourgeois l’ont lâché sur le pont et lui ont lancé un chien aux trousses.

Lynda poursuivit son périple à travers la ville. Elle demeura un bon moment devant ce qui fut son église et dont le rideau, fraîchement tagué, demeurait irréversiblement baissé. Seules les églises orthodoxes sont encore autorisées à officier, mais une nouvelle loi leur interdit de propager leur foi, par quelque moyen que ce soit. Il leur est également interdit de pratiquer le baptême d’enfant ou d’adulte et d’accueillir de nouveaux adeptes, l’Église se trouvant ainsi condamnée à disparaître avec l’enterrement de son dernier membre. Enfin, la police des cultes est présente à toutes les célébrations, rendant compte à l’autorité de leur déroulement, mais surtout des paroles qui y sont prêchées.

Notre amie, résistante par nature, a décidé de se rendre à l’église dès le dimanche suivant, non pas à l’église autorisée, inféodée au nouveau pouvoir, mais à son église : celle qui a préféré la prison à la trahison.

Mais comment se rendre dans une église invisible ? Près d’un siècle de dictature athée dans ce qui fut l’Union des Républiques soviétiques socialistes a appris aux chrétiens à faire preuve d’inventivité. En s’imaginant qu’il suffit de fermer un bâtiment religieux pour empêcher les chrétiens d’exister, Dimitri Plogrov, lui, faisait preuve d’une grande naïveté.

Pour commencer, une visite chez Éva s’impose.

« Tu veux rejoindre l’église clandestine ? Je n’en attendais pas moins de toi. Ta participation renforcera notre courage. Tu ne devrais pas avoir de peine à nous retrouver, tu connais l’adresse.

– Je ne pense pas.

– Nous squattons discrètement une villa abandonnée, bien cachée dans le maquis, pas loin de la mer.

– Tu veux dire… chez Thanatos ?

– Chez lui-même. Après avoir été la maison du diable, elle est devenue la nôtre. Tout revient à Dieu. Mais ce qui est pratique, c’est que cette maison communique, comme tu le sais, avec tout un réseau de souterrains et d’anciennes galeries de mines. Il y a une salle suffisamment grande pour contenir trois cents personnes, et il y a de quoi s’égarer dans le labyrinthe, mais chacun de nous en a appris le plan par cœur.

– Il y a de la place pour trois cents personnes, alors que nous sommes un bon millier.

– Qu’à cela ne tienne, nous sommes bien plus nombreux, car d’autres communautés se sont jointes à la nôtre, et surtout, parce que la population chrétienne augmente rapidement. Notre adversaire se trompe lui-même par ses œuvres, et ça, ce n’est pas nouveau. Il suffit qu’on interdise aux gens d’avoir la foi pour que celle-ci se réveille dans les cœurs.

– C’est vrai. Mais, sur le plan pratique ?

– Sur le plan pratique ? C’est comme au cinéma, c’est permanent, tu viens quand tu veux, du dimanche au samedi, à n’importe quelle heure, il se passe toujours quelque chose, il y a toujours un prédicateur sur place. La plupart du temps, il n’a pas été formé, mais dans les circonstances exceptionnelles, Dieu emploie des moyens exceptionnels, et le message biblique est toujours apporté avec droiture. On a déjà vu de telles choses en Union soviétique ou en Chine, encore de nos jours. Et en Corée du Nord ! Personne ne sait ce qui s’y passe, mais la plus impitoyable des dictatures n’empêche pas l’Esprit saint d’agir dans les cœurs.

– Et toutes ces allées et venues devraient éveiller les soupçons de la police !

– Nous prenons nos précautions : nous ne venons pas tous au même moment, nous garons nos véhicules loin de la villa, les uns viennent en voiture, en autobus, à vélo, et même en bateau. Il est vrai que, malgré tout, il nous arrive d’avoir une mauvaise visite. Nous nous dispersons alors dans les galeries, et nos chasseurs rentrent bredouilles.

– Est-ce possible ?

– Ils ont les yeux aussi obscurcis que leur entendement. Tu connais l’histoire de Frère André, le contrebandier : il se présentait à la frontière soviétique avec sa coccinelle remplie de bibles et de littérature interdite, les douaniers lui faisaient ouvrir le coffre et, n’y voyant rien, le laissaient passer.

– Alors qu’attendons-nous pour y aller ? La communion horizontale avec les frères de Syldurie me manque autant que la communion verticale.

– Dans ce cas, allons-y maintenant. À pieds, à cheval ?

– À cheval ! Cela me changera de la motocyclette et c’est plus discret. »

Les deux jeunes femmes prièrent ensemble pour la protection divine sur cette prochaine aventure. Lynda et son mari s’organisèrent ainsi : aujourd’hui, c’est elle qui irait au culte souterrain, tandis que Julien se chargerait à la maison de l’enseignement de David et Léa, la fois suivante, c’est Julien qui descendrait aux catacombes tandis que Lynda assurerait l’école du dimanche. Ils ne voulaient pas engager de si jeunes enfants dans une entreprise aussi périlleuse.

Les voici toutes deux, chevauchant sur un sentier de campagne. Parvenues en vue de la maison, elles confient chacune leur monture au tronc d’un olivier, loin de la vue des passants, puis s’engagent sur le perron envahi de chardons et d’herbes parasites.

Après avoir descendu un escalier métallique en vrille, les voici dans un dédale de galeries mal éclairées. Lynda reconnaît l’ascenseur qui manqua de le conduire à la mort. Enfin, des chants dans le lointain guident leurs pas. Elles débouchent dans une large excavation. Lynda remarque avec inquiétude la mauvaise qualité des étais de bois, fendus, courbés et vermoulus.

« Fais confiance au Seigneur, lui dit sa sœur. Il veille sur son peuple. »

Les voilà sur place. Environ trois cents fidèles, debout, serrés, chantent et louent. On ne retrouve rien du confort de la salle de culte, ni de la décoration laissée au bon goût de l’artiste et pasteur Périklès, mais que d’enthousiasme et de ferveur ! Pour les chants et les lectures, pas non plus de vidéoprojecteur, auquel chacun s’était si bien habitué, d’ailleurs, il n’y a pas de prise électrique et finalement, tout le monde parvient à chanter sans toute cette technologie.

Pour la cène, une pierre plate sert de table. Il se trouve toujours un croyant qui a amené une miche de pain, l’autre un gobelet, l’autre un quart de vin rouge et, après la lecture de Matthieu 26.26, on improvise.

Après ce moment solennel, un jeune homme s’écarte du groupe, ouvre sa bible et prêche. Le thème de son message est le suivant :

« Jésus leur dit : Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : transporte-toi d’ici
 là, et elle se transporterait ; rien ne vous serait impossible.
– Matthieu 17.20 – Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore : déracine-toi, et plante-toi dans la mer ; et il vous obéirait. – Luc 17.6 – »

Un moment de prière conclut le culte, le jeune Moussa, qui a bien compris la prédication, profite d’un court silence pour élever la voix.

« Oui, Seigneur, tu viens de nous enseigner qu’il suffit d’avoir un morceau de foi de la taille d’un grain de mil pour déplacer des arbres, et provoquer des tsunamis en déracinant des montagnes et en les envoyant dans la mer, alors tu connais la mienne, qui n’est pas beaucoup plus grosse, mais par la foi et sur ta parole, j’ordonne à la tour de Plogrov de se déraciner de là où elle est et de se jeter au milieu de la mer. »

À peine eut-il conclu par un « amen » qu’on perçut un mouvement dans l’assistance. Les participants se dispersèrent dans le calme, avec ordre et efficacité. Lynda, Éva et Moussa se retrouvaient serrés entre deux parois, camuchés dans l’obscurité. Ils entendaient tout près d’eux un étrange dialogue.

« Eh bien ! Il n’y a personne ici.

– Négatif ! Ici il n’y a personne.

 – On nous avait pourtant assuré que les dissidents étaient là-dedans.

– Affirmatif ! Qu’ils étaient dedans, ces dissidents.

– Et les galeries sont vides.

– Affirmatif ! Elles sont vides, ces galeries.

– Ces brigands nous ont encore bernés.

– Affirmatif ! Ils nous ont encore bernés, ces brigands.

– Bon ! Nous n’avons plus rien à faire ici. Rentrons au bureau.

– Affirmatif ! Au bureau nous rentrons. »

« Huppim et Schuppim, murmura Éva à l’oreille de sa sœur.

– Le père Plogrov est bien secondé, avec cette paire de Dupondt. »

Aussitôt l’alerte passée, alors que la salle naturelle s’emplissait de nouveaux fidèles, Lynda et ses compagnons, encouragés par cette expérience, regagnèrent l’air libre.

Moussa jeta un coup d’œil en direction de la ville. La tour de Babel, qui maintenant dépasse les cinq cents mètres de hauteur, se voit de loin.

« Elle est toujours là ! dit-il avec une moue dépitée.

– La montagne qui se déplace, c’est une image : cela veut dire qu’avec un peu de foi, on peut réaliser des choses extraordinaires. »

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