Enfants, Prose

Mitskuko

Chapitre 1 – la première cérémonie.

Aujourd’hui, Mitsuko, qui fête ses sept printemps, doit être présentée au temple. C’est la troisième fois qu’elle fait cette cérémonie qui est une coutume dans son pays et se transmet de génération en génération. La première s’est déroulée cent jours après sa naissance et la deuxième à ses trois ans.

Pour cette occasion particulière, sa mère Mayoka lui a fait confectionner un kimono traditionnel en soie rose à larges manches, qui descend sur ses talons et lui va à merveille. Mitsuko se regarde dans la glace, réajuste son obi* et se trouve très jolie. La coiffeuse qui est venue tôt ce matin, lui a fait un beau chignon piqué de fleurs de lotus, a blanchi son visage, lui a dessiné des yeux de chat avec du crayon noir et a teinté sa bouche de rouge cerise.

*(large ceinture)

C’est le moment de partir !

Sa chère grand-mère et ses parents vêtus de costumes traditionnels, l’accompagnent à la cérémonie. Mitsuko s’en réjouit. Elle est heureuse que les trois personnes les plus chères à son cœur partagent avec elle ce moment très spécial pour les petites japonaises. Dans la voiture conduite par son père, Mitsuko est pensive. Demain, avec sa famille, elle va assister à une cérémonie beaucoup moins réjouissante. À Tokyo, la ville où elle est née, elle ira rendre hommage à ses proches disparus tragiquement dans un séisme, bien avant sa naissance. Enfin, demain est un autre jour. Pour l’heure, pas de tristesse, mais de la joie. Son père roule en direction du sanctuaire, où elle va vivre un moment joyeux et inoubliable en présence de ceux qu’elle aime.

Mitsuko s’impatiente à l’arrière. Il y a beaucoup d’embouteillages dans la ville surpeuplée et elle a très peur d’arriver en retard. Heureusement, son père connaît la mégalopole comme sa poche et emprunte quelques raccourcis qui leur permettent d’être à l’heure. Ouf ! Mais pas de temps à perdre, il y a déjà un long cortège de petites demoiselles de sept ans qui se pressent à l’entrée et il faut inscrire Mitsuko à la cérémonie Shinto. Les parents de la fillette s’occupent de faire la queue, pendant que sa chère grand-mère va à la boutique du sanctuaire et lui achète des bonbons au thé matcha dont elle raffole.

Dans la file d’attente, la famille fait quelques photos de Mitsuko qui se prête volontiers aux exigences de ses parents et pose dans son joli kimono. Le temps est long, mais après l’inscription, arrive le tour de la fillette. La voilà qui, sagement, fait face au prêtre qui invoque les dieux de la nature et de la région, puis demande une protection sur elle. Mitsuko est très intimidée et vit l’instant avec beaucoup de sérieux. L’office terminée, elle cède la place à la prochaine demoiselle de son âge et reçoit l’habituel petit présent ; un petit sac rouge en soie qu’elle met immédiatement à son épaule.

Dehors, tout le monde s’arrête sous l’arche d’entrée du temple décorée de lanternes. Yori, son père, lui demande à nouveau de prendre la pose avec son éventail, et Mitsuko s’exécute avec joie. Elle sourit à sa famille qui la photographie une dernière fois dans son kimono de fête, puis c’est le retour à la maison.

Chapitre 2 – Un foyer de béton

À l’inverse de la maison natale de ses parents et grands-parents qui s’entassaient dans une petite construction précaire soutenue par des piliers de bois dans la ville de Natori au nord-est de l’archipel, Mitsuko vit au nord-est de Tokyo, dans un immeuble en béton de vingt étages aux imposantes structures d’acier.

Dans le vestibule de l’appartement moderne, Mitsuko, ses parents Mayoka et Yori et sa grand- mère paternelle Makinou se déchaussent et mettent des sandales d’intérieurs. Puis, à petits pas, chacun va enlever son habit de cérémonie et enfile un yukata* avant de rejoindre la pièce principale en tenue plus confortable. Au salon, des nattes de jonc recouvrent le parquet vitrifié. Et même si la plupart des habitants de Tokyo ont délaissé ce type de revêtement, les parents de Mitsuko tiennent à cet aménagement traditionnel qui leur rappelle leur ancienne vie et apprécient ces tatamis qui gardent la chaleur aux saisons d’hiver et restent frais l’été. Le reste de la décoration est dépouillée. Deux petites aquarelles, une estampe japonaise, quelques bonzaïs, un paravent en bois et papier de soie, une table basse, un canapé futon, des coussins de sol et des livres dans une étagère en escalier qui supporte un téléviseur.

* (kimono de coton léger)

Mayoka prépare le repas. Pendant ce temps, derrière la cloison à glissière en papier blanc opaque, dans la chambre de sa petite fille, Makinou démaquille et recoiffe Mitsuko qui se laisse faire et retrouve bientôt ses joues rouges et rebondies. Yori, quant à lui, s’est installé sur le canapé, et avec un fond musical de chants traditionnels japonais, il s’informe des actualités régionales sur le journal local.

Dans l’appartement, ça commence à sentir bon. Mayoka fait cuire une soupe au miso, du riz blanc à la vapeur et des légumes croquants. Ces bonnes odeurs mettent tout le monde en appétit. Lorsque son repas est prêt, la maîtresse de maison dépose sur la table basse quatre paires de baguettes, quatre bols de soupe, quatre bols de riz et un plat de poisson cru. Puis, à petits pas contenus, Yori, Makinou et Mitsuko viennent s’asseoir par terre et s’installent en silence autour de la table que Mayoka agrémente de petites bougies cérémoniales.

Itadakimasu* Mayoka, disent tour à tour, Yori, Makinou et Mitsuko à celle qui leur a préparé à manger.

*(formule de politesse qui signifie « je reçois cette nourriture », pour remercier la personne qui a préparé le repas).

À la fin du repas, terminé par une tasse de thé pour les femmes et par un petit verre de saké* pour Yori, ils expriment à nouveau leur gratitude envers la cuisinière.

* (alcool de riz)

Gochisô sama deshita* Mayoka.

*(formule de politesse qui signifie « vous m’avez régalé »)

Chapitre 3 –  Les souvenirs

Le lendemain, Mitsuko se réveille songeuse. Ce jour qui s’annonce est spécial, mais pas spécial comme celui de la veille, mais spécial dans le cœur de ses proches qui vont commémorer un jour terrible et historique, celui du drame du 11 mars 2011. Ce jour où Natori, la ville natale de sa famille a été dévastée. Ce jour, où un très violent séisme de magnitude 8,9 sur l’échelle de Richter, a frappé la côte nord-est du Japon et a déclenché un tsunami meurtrier de dix mètres de haut qui a tout balayé sur son passage, maisons, voitures et bateaux.

Dans ce drame, Mayoka a perdu son père, sa mère et ses grands-parents. Yori, lui, a perdu ses deux meilleurs amis, quelques collègues de travail et surtout son père adoré, laissant Makinou, seule, démunie et désespérée.

Dans l’appartement, l’ambiance est pesante. Chacun se prépare pour aller rendre hommage à ses proches disparus dans d’atroces circonstances. Les uns et les autres se croisent avec des sourires tristes et se parlent à peine. Le cœur lourd, Yori, Mayoka et Makinou se rappellent ce moment où la terre a tremblé et la mer s’est soulevée. Ils ont encore en tête les images du désastre et sont encore hantés par les cris et les pleurs de douleurs de la population de Natori…

C’est l’heure de partir. Mitsuko dit au revoir à Nao, son poisson rouge et va rejoindre sa famille qui se chausse dans l’entrée. Sans trop se parler, ils vont jusqu’au parking souterrain et montent en voiture. Assise à l’arrière, à côté de sa petite fille qui lui tient la main, Makinou pleure doucement. Mitsuko est triste elle aussi, mais pas autant que peuvent l’être ses parents et sa grand-mère qui ont connu et aimé tous ceux qui ont péri sous leurs yeux.

Mitsuko tente de se changer les idées. Par la vitre, elle regarde sa ville qu’elle aime tant. Ce matin, il y a déjà beaucoup de monde qui s’active, qui va et vient dans les rues. On croirait une vaste fourmilière. Les yeux grands ouverts, la fillette s’émerveille des enseignes multicolores et lumineuses sur les façades des immeubles, puis tente de déchiffrer les idéogrammes tracés un peu partout. Oh oui, elle l’aime sa grande et belle ville de Tokyo ! Mais elle aime aussi les régions qui l’entoure, ainsi que la culture japonaise. Elle aime les tournois de sumo auxquels elle a déjà assisté deux fois avec Yori, son père. Elle aime les pique-niques en famille sous les arbres en fleurs à chaque anniversaire. Elle aime, à l’époque de la fête des garçons, les poissons colorés en tissu qui flottent sur les toits des maisons comme autant de cerfs-volants. Elle aime quand les seiches salées et fumées sont accrochées sur des fils à linge comme des centaines de chaussettes desséchées par le soleil. Elle aime sentir leur odeur forte et particulière, et adore les déguster grillées.

Chapitre 4 –  La commémoration

Ils arrivent sur le lieu du rassemblement en l’honneur des disparus du 11 mars 2011. Il y a une foule immense. Mitsuko est impressionnée.

Sur le chemin illuminé de lanternes jusqu’au mémorial, la famille se fraye un passage. Beaucoup se saluent en joignant leurs pieds, en inclinant le haut de leur corps et en posant leurs mains à plat sur leurs cuisses. Ses parents et sa grand-mère le font aussi, parce qu’ils partagent une douleur commune avec tous ces gens qu’ils croisent et qui, à leurs yeux, ne sont pas vraiment des inconnus. Ils partagent avec eux le traumatisme de la perte et le souvenir du drame.

Sur place, sur une estrade, quelques membres de la famille impériale sont assis. Derrière le micro, le Premier ministre débute son discours en parlant du Japon, aussi appelé « pays du soleil levant », parce qu’il se trouve sur un archipel à l’est du continent asiatique. Il parle de ce pays montagneux qui renferme de très nombreux volcans et qui est malheureusement secoué par de fréquents séismes. Puis, il évoque les villes sinistrées. Il énumère les villes durement touchées par cette tragédie du 11 mars 2011, et n’oublie pas tous ces petits villages qui ont été emportés, rasés, rayés de la carte en quelques minutes.

Mitsuko l’écoute religieusement, mais ses pensées dérivent vers Natori et ses environs, la ville et la région dont sa mère et sa grand-mère lui ont si souvent parlé. Entre larmes et sourires, elles ont su lui décrire les champs de rizières et les plants de riz repiqués par les paysans protégés du soleil par de grands chapeaux de paille. Elles ont aussi évoqué les pirogues de fleurs sur la mer à l’époque de la floraison des cerisiers, et les belles et riches maisons aux toits en pagode ornées pour l’occasion.

Mitsuko fait défiler les images dans sa tête, jusqu’à la minute de silence en mémoire des milliers de personnes mortes au Japon ce jour-là. Toute la foule est recueillie, mais non loin d’elle, s’entendent quelques sanglots retenus. Son cœur se serre. Puis, vient le moment où dans le ciel immaculé, des dizaines d’enfants habillés de blanc, lâchent des ballons en forme de colombes qui   contiennent des messages d’amour pour les victimes. Les yeux levés, Mitsuko est émerveillée par tous ces oiseaux en papier de soie qui volent en harmonie, alors qu’un chanteur vêtu d’un kimono doré qui se reflète dans les rayons du soleil, s’accompagne d’une guitare japonaise à trois cordes pour partager un chant d’espoir dont le refrain « Ganbarô Nippon »* est repris par la foule toute entière.

* (Tiens bon, Japon)

Après les remerciements du Premier ministre, c’est le retour à la maison. La tête pleine d’images, Mitsuko se souviendra longtemps de ces deux jours particuliers dans sa vie de petite japonaise à Tokyo.

FIN

By Christ’in (tous droits réservés)

Une histoire à retrouver également sur mon site au format pdf.

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