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Le piège

Réponse au défi d’écriture#13 Une fenêtre de justice, par Laura Moya

Il n’avait pas le droit de me toucher là. Je lui hurlai des insultes que je ne comprenais pas, je lui crachai ma colère pour lui montrer que je n’avais pas peur. Et pourtant, j’étais pétrifiée en moi-même ; prise au piège en un instant et marchant délibérément vers celui qui m’avait bouleversée.

J’étais dans une ruelle résidentielle qui reliait une grande place vide à une rue perpendiculaire à la mienne. Il restait deux minutes de marche jusqu’à la maison, où se trouvait probablement mon père. J’avais quinze ans, pas encore de portable, un pantalon violet, un peu moulé peut-être.

Ce cycliste avait déboulé de derrière. Je n’avais pas encore encaissé ce qui venait de se passer, qu’il avait déjà filé au bout de la rue. Il s’arrêta au Stop, ouvrit son pantalon, mit sa main dedans. Je fermai les poings et hurlai de plus belle, sans m’arrêter. Je balayai du regard les maisons bordant la rue. Fenêtres closes, portails fermés. Pas un grésillement de radio ou de cris de marmaille. Seuls les nuages placides se mouvaient dans le ciel. Courir ? À quoi bon, puisqu’il était en vélo ? Je n’osai pas faire demi-tour, cela m’éloignerait de la sécurité de mon foyer et je n’avais pas d’autre endroit où aller. Je ne voulais pas non plus entrer dans une maison au hasard, au risque de tomber sur un type encore pire. Cette rue était à la fois interminable et trop courte… Je me voyais me rapprocher de l’homme et sentais monter le désespoir jusqu’à ce qu’éclate un cri intérieur : « Seigneur, secours-moi ! »

Quelques secondes plus tard, je le vis se remettre en selle et filer. Un vrombissement venait de le faire fuir. Je dus moi-même me mettre sur le côté pour laisser un taxi noir passer. À moitié soulagée, je me mis à courir vers la fin de cette ruelle infernale. Avant qu’il ne me cherche, si jamais il devait revenir. Je m’engageai enfin dans ma rue, me précipitai vers le portail et me jetai dans la cour en refermant doucement derrière moi, les doigts moites et tremblants.

Mon père était assis sur le canapé, un journal à la main. Je lui racontai la scène, les yeux toujours embués de rage.

– A quoi il ressemblait ? Je donnerai son signalement à la police.

Je demeurai songeuse. J’avais beau l’avoir contemplé trop longtemps à mon goût, je ne pouvais pas dire quelle était la marque de son vélo, ni si sa caquette était verte ou bleue. Dégoûtée, je lui dis :

– Heureusement que je me sentais capable de me défendre, mais comment font celles qui n’osent pas, qui se laissent faire ? Je suis en colère pour elles aussi !

Après un moment de silence, il me dit :

– Les miracles semblent finalement très naturels, lorsqu’ils interviennent dans notre réalité. Jésus peut bien conduire un taxi.

Sur ces paroles mystérieuses, je partis prendre une douche pour me décrasser le corps et l’esprit des émotions de la journée. Je me sentais toujours indignée, en revivant encore et encore la scène, jusqu’à ce qu’une pensée se pose et m’apaise : Heureuses les abusées, car elles seront appelées filles de Dieu !

Je me rendais compte que si j’avais été protégée par Jésus, ce jour-là, moi dont le droit sur mon corps avait été bafoué, c’était parce que j’étais enfant de Dieu. Et que ce privilège-là était accordé à toutes celles qui se placeraient dans sa sécurité. Jésus lui voyait ce que personne ne voyait, ces mains baladeuses dans un bus, il entendait ce que personne n’entendait, ces surnoms intimes lancés au coin de la rue. Il était là pour moi, il était là pour elles, il sera toujours là pour nous. Je me rinçai, me séchai, me rhabillai, fraîche et renouvelée, confiante que la justice ne serait pas seulement pour demain, qu’elle était déjà toute proche et qu’elle faisait son travail.

Laura Moya

3 réflexions au sujet de “Le piège”

  1. Bonjour Laura ! Merci pour ce témoignage.
    Je suis heureuse que vous ayez pu échapper à votre agresseur. Merci Seigneur !
    Je voudrais cependant préciser que ce « privilège » n’est pas toujours « accordé à toutes celles qui se placeraient dans sa sécurité. » Je suis malgré tout certaine que le Seigneur nous expliquera pourquoi, un jour !
    Bonne continuation à vous !

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