Jephté·Rois, Soldats et Prophètes·Théâtre

Jephté – Acte premier (5)

Scène VI

LES MÊMES moins NAZAR

ASAËL

Merci, petite fille.

MYRIAM

                           Fini la farandole.

ASAËL

Aidez-moi, s’il vous plaît, à renverser l’idole.
(Asaël, aidé de Myriam, de Zakan et de quelques hommes, renverse la statue.)

MYRIAM

Honorez ce grand dieu, voyez comme il est fier,
Couché sur son séant les quatre fers en l’air.

ASAËL

N’avez-vous point appris, dans la loi de Moïse,
Ses encouragements et ses règles précises
En un rouleau fixés pour notre instruction ?
N’était-il pas écrit : prêtez attention
À ce que l’Éternel auprès de vous désire ?
Par les gens du pays ne vous laissez séduire,
Ne cherchez pas les dieux des anciennes nations,
Gardez-vous avant tout de leur profession.
N’allez pas imiter leurs ignobles pratiques,
Ni chanter de concert leurs infâmes cantiques.
Fuyez leurs onctions, leurs feux et leurs encens
Car ils ont répandu le sang des innocents,
Leurs filles et leurs fils au bûcher ils immolent,
Rendant ainsi leur culte aux sinistres idoles,
Vendent aussi le corps des femmes aux esprits.

OREM

Est-ce écrit dans la sainte Torah ?

ASAËL

                                                   C’est écrit.
Voulez-vous à toujours vivre dans l’ignorance
Et narguer le Seigneur par votre indifférence ?
Quand Josué mourut, le peuple des Hébreux
Dans la terre promise aurait pu vivre heureux,
Mais il avait déjà oublié la Parole,
Il adopta les mœurs perverses et frivoles
Des gens de ce pays qu’il lui fallait chasser.
Il rechercha leurs dieux, n’était-ce pas assez ?
Imitant des païens les coutumes futiles,
Sur les pieux sacrés ils répandaient de l’huile.
Alors, Dieu décida de les abandonner,
Mais c’est un Dieu d’amour, prompt à nous pardonner.
Quand le roi de Sumer engagea le carnage,
Et Richéathaïm les prit en esclavages,
Elohïm prit un juge, réveilla Othniel
Qui partit au combat pour sauver Israël.
Au bout de quarante ans sans péril ni sans guerre,
Le juge fatigué retourna vers la terre
Et le peuple aussitôt se détourna de Dieu.
Ce fut alors Eglon, ce gros prince orgueilleux,
Eglon qui vous saisit pour vivre à son service
Chargés pendant deux ans d’effroyables sévices.
Ce roi des Moabites, ce goinfre débauché
Fut occis d’une main par Éhud, le gaucher.
Mais, hélas ! Israël ne voulait rien entendre,
Les divines leçons n’a jamais su comprendre.
Avez-vous oublié la belle Déborah ?
Yaël qui transperça le front de Sisera
Armée d’un simple clou ?

MYRIAM

                                       Ça, c’était une femme !

ASAËL

Israël poursuivit ses pratiques infâmes.
Quand Gédéon battait le froment au pressoir,
L’ange de l’Éternel lui apparut un soir.
« Que Dieu soit avec toi, vaillant homme de guerre,
Dit-il. – Alors, pourquoi la cruelle misère ?
Dieu s’éloigne de nous et j’ai perdu la foi.
Où sont passés les grands miracles d’autrefois ?
Qu’est-il donc advenu de toutes ces merveilles
Qui dès les temps anciens chantaient à nos oreilles ?
– Saisis donc la puissance que j’ai placée sur toi,
Et va vers Madian pour combattre son roi.
– Mais de loin ma famille est la plus misérable
En Manassé ; je suis chétif et vulnérable.
– Avec toi je serai, je te rendrai vainqueur.
Tu battras Madian, j’en fais un point d’honneur. »
Convaincre ce garçon n’était pas trop facile,
Sa foi, pour obéir, n’est pas des plus dociles.
Avez-vous oublié ce que fit Gédéon ?

JÉRED

Autrefois je l’ai su.

ASAËL

                               Il prit une toison,
Disant à l’Éternel : « Il faut que tu m’éclaires.
Jusqu’à demain matin je la dépose à terre.
Si demain la rosée a lavé le gazon
Sans une goutte d’eau sur ma peau de mouton,
Et le surlendemain tu produis le contraire,
Je ne conteste plus, je n’aurai qu’à me taire. »
Mais avant, qu’a-t-il fait ?

JÉRED

                                      Ma foi, nous ne savons.

OREM

On me l’a raconté lorsque j’étais garçon.

ASAËL

Votre ignorance, amis, vraiment me désespère.
Il renversa de nuit l’idole de son père.
Les gens de son village, accablés de fureur,
Dirent : « C’est Gédéon qui a fait cette horreur.
Fais-nous sortir ton fils, Joas, il faut qu’il meure
Car il a profané Baal en sa demeure. »
Mais Joas répondit : « Baal est assez grand
Pour se défendre seul. Ce n’est pas un enfant. »
La suite du récit, vous le savez, j’espère :
Équipé de flambeaux dans des vases de terre,
Avec trois cents soldats lapant comme des chiens,
L’armée de Madian il réduisit à rien.

ZAKAN

C’est à n’en point douter une noble victoire.

ASAËL

Et que fit Gédéon, le front orné de gloire ?

OREM

Nous ne savons, prophète, mais tu nous le diras.

ASAËL

Du joug de Madian, donc, il nous libéra.
Hélas ! L’ambition, le pouvoir et l’envie,
Les honneurs de ce monde et l’orgueil de la vie…
Le fruit de ses batailles, des métaux précieux,
Tant d’or et tant d’argent, convoitise des yeux,
Gédéon s’en fit fondre une ignoble statue.
(montrant le Moloch renversé)
Pareille à celle-ci pour qui l’on viole et tue.
Nous changeons par nos lâches et viles actions
Tous les bienfaits divins en malédiction.

MYRIAM

Le peuple est à ce point dépourvu de mémoire
Que dès le premier vent il oublie son histoire ?

ASAËL

C’est vrai, ma belle enfant, le glorieux passé
Sur la cire du temps est trop vite effacé.

MYRIAM

Prophète, j’aimerais trouver de Dieu la grâce !
Pour la pauvre Myriam aurait-il une place ?
Je sais ce que je vaux. Je sais ce que je suis.
Je crois qu’un mauvais œil ma famille poursuit.

ASAËL

Un mauvais œil ! Allons ! Ne dis point de sottises !
Avons-nous oublié les victoires promises ?
Le Seigneur, crois-le bien, t’a prise en amitié.
D’Israël, en Gosen, n’a-t-il pas eu pitié ?
Aimez-vous à ce point les fers et l’esclavage
Que vous vous détournez du salut, pleins de rage ?
Mais, pour vous déchaîner, que fit donc l’Éternel ?

OREM

Nous ne le savons pas. Instruis-nous, Asaël.

ASAËL

Israël se courbait sous le fardeau pénible,
Accablé sous le fouet du monarque insensible.
Puni par Adonaï, le Pharaon cruel,
Par la grêle et le sang, des miracles mortels,
Le roi d’Égypte, enfin, devant Dieu capitule,
Privé de premiers-nés, le voilà qui recule,
Laisse partir Moïse et son peuple nombreux,
Mais son armée, déjà, poursuivait les Hébreux.
Devant Pi-Haïroth, au fond d’une vallée,
La multitude est face à la mer, acculée.
Ils regardent au loin, terrorisés, hagards,
Au sein de la poussière, Pharaon et ses chars.
« Nous allons tous périr ! Atroce violence !
– Dieu combattra pour vous, et gardez le silence ! »
On voit briller déjà les armures de fer.
Serein, Moïse étend son bâton vers la mer.
Le ciel est de charbon et le sable est de soufre.
Un vent impétueux dans les vagues s’engouffre.
La foudre, de son feu, éclaire tout le ciel.
Les flots s’ouvrent en deux au nom de l’Éternel.
Deux murailles d’argent dans l’onde se soulèvent.
Laissant derrière eux les soldats sur la grève,
Les Hébreux prennent pied sans crainte du trépas.
Vers la rive inconnue chacun presse le pas.
Et, sans un seul instant songer aux conséquences,
Le roi donne ses ordres et les soldats s’élancent.
Chevaux et cavaliers sont tous anéantis,
Les eaux, se refermant, les ont tous engloutis.
Avez-vous bien compris cet exemple, hommes frères ?
Comme Dieu vous délivre en la sombre misère ?
Comprenez que la mer qu’il a fallu franchir
Vous dit que de l’Égypte il faut vous affranchir.
Vous êtes au Dieu saint et séparés du monde
Et n’avez nulle part aux idoles immondes.

MYRIAM

Et le peuple fêta ce jour si glorieux,
Chanta pour son grand Dieu miséricordieux.
Face à la mer, Myriam, sœur aînée de Moïse,
Saisit le tambourin, et danse, et vocalise,
Et les femmes fidèles, louant leur grand vainqueur,
Aux hommes se mêlaient, improvisant un chœur :
(Elle chante : mélodie d’après Schubert.)

Chantez, chantez
Qu’il soit exalté
Car il est le Dieu de nos pères.
Louez, louez
Le Dieu d’éternité
Des prodiges il opère.
Il est notre grand guerrier.
Il est notre bouclier.

Quand le Pharaon, le Pharaon furieux
Poursuivant d’une rage immonde
Le peuple au cœur pur et pieux
Au cœur pur et pieux
Adonaï sépara les ondes.
Il sépara les flots et la mer des Joncs furibonde,
Et la mer furibonde
Et la mer furibonde
Les chevaux il a emporté.
Du Dieu vivant la grâce abonde
Et grande est sa bonté.

Il a renversé
Chevaux et cavaliers
Il est notre grand guerrier.

CHŒUR
Chantez, chantez.

MYRIAM
Louez, louez.
Louez le Dieu d’éternité.
De Pharaon la grande armée…

CHŒUR

De Pharaon la grande armée…

MYRIAM
Dans les flots fut précipitée.
Il est notre bouclier.

CHŒUR
Dans les flots fut précipitée.
Il est notre bouclier.

ZAKAN

Quelle voix merveilleuse !

JÉRED

                                         Oui, cette adolescente
Ne sait plus qu’inventer pour être intéressante.

© 2024 Lilianof

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