Xavier s’en approcha et la prit dans la main. Un porte-monnaie. Qu’est-ce qu’il y avait à l’intérieur ? Curieux, il l’ouvrit. Alors ses yeux s’exorbitèrent. Cinq cents francs ! Il y avait cinq cents francs à l’intérieur ! De quoi acheter un nouveau vélo. Pas aussi bien que le précédent, mais quand même un vélo pas trop mal. C’est peut-être la réponse de Dieu à ma prière ? se demanda-t-il en fourrant l’objet au fond de sa poche. Une fois dans sa chambre, il ouvrit le tiroir de son bureau, remua le désordre qui l’encombrait et cacha le porte-monnaie tout au-dessous.
Dimanche matin, Xavier monta dans la voiture des parents d’Hugo et Salomé. Les deux filles avaient pris place sur la dernière banquette, les trois garçons occupaient le deuxième rang, le père était au volant et Valérie, la maman, à côté. Xavier se réjouissait de ce premier dimanche à l’église. Il n’y connaissait presque personne, sauf ses amis et Mme Héritier, une femme de l’âge de sa grand-mère et qu’il appréciait beaucoup. Il se réjouissait de la revoir. Derrière lui, les filles discutaient.
– Liliane, demanda Salomé. Comment as-tu eu l’idée d’apprendre par cœur tout un livre de la Bible ? À l’école du dimanche, on ne doit apprendre qu’un verset de temps en temps.
– C’est à cause de ma maman spirituelle, expliqua la jeune fille. C’est grâce à elle que je me suis convertie. Elle s’appelle Cécile et elle sait plusieurs épîtres par cœur. Mais elle m’a expliqué qu’elle doit sans arrêt les réviser, sans quoi elle les oublie, parce qu’elle les a apprises à l’âge adulte. Les poésies qu’elle a apprises enfant, elle s’en souvient sans devoir les répéter. Alors elle m’a dit de profiter d’apprendre le plus possible de versets pendant que j’étais enfant. Parce qu’ils se graveraient mieux dans ma mémoire maintenant que plus tard.
– Mais tu dois avoir une bonne mémoire. Moi j’ai déjà du mal à apprendre un seul verset, se plaignit Salomé.
– Ben… Oui, quand même, j’ai de la chance, reconnut-elle. Cécile dit que Dieu m’a donné un don pour ça et que c’est chouette si je peux le mettre à profit.
– Moi j’ai l’impression d’avoir de l’asthme de mémoire…
Liliane regarda sa cousine avec affection. Elle-même souffrait d’un asthme important qui lui rendait l’exercice physique compliqué.
– C’est vrai que j’ai beaucoup d’asthme et que c’est embêtant pour le sport. Mais il y a des asthmatiques qui deviennent de bons sportifs. Moi, honnêtement, je n’aime pas ça. Liliane fit une grimace. Alors… les difficultés me découragent.
– Et pourquoi tu as choisi d’apprendre la première épître de Pierre ?
Liliane eut un petit rire.
– C’est l’épître préférée de Cécile. Elle m’en a tellement parlé que moi aussi je l’aime bien.
– Et tu en sais d’autres ?
– Le premier passage que j’ai appris, c’est le chapitre 12 de Romains. Et là, je viens de commencer Colossiens, mais j’en suis vraiment tout au début.
Xavier avait été prévenu que l’église dans laquelle ils se rendaient ne ressemblait en rien à une église avec clocher, nef et bancs de bois. Malgré tout, il fut surpris de pénétrer dans une grande salle tout à fait ordinaire aux chaises soigneusement alignées. La plupart d’entre elles étaient déjà occupées. Comme ils étaient légèrement en retard, ils s’assirent discrètement dans une rangée libre. Xavier regardait de tous ses yeux. Là-bas, il reconnut Mme Héritier. Peut-être pourrait-il lui dire bonjour à la fin du culte ? Il poursuivit son observation. Tout devant, il y avait une estrade, une espèce de pupitre et une croix en bois. Un homme en costume se tenait derrière le pupitre et lisait un passage de la Bible. Ensuite, ils entonnèrent plusieurs chants. Xavier ne connaissait pas les mélodies, mais il suivait les paroles dans le livre de cantiques. Au bout d’un moment, les enfants furent invités à se rendre dans une salle annexe. Xavier se leva et suivit le mouvement. Il réfléchissait à quel vélo il achèterait avec les 500 francs trouvés la veille.
Après les présentations, les salutations et un chant, les enfants récitèrent le dernier verset qu’ils avaient appris : Ne sois pas vaincu par le mal, mais vainqueur du mal par le bien[1].
– Ce verset, expliqua la monitrice, m’a fait penser à une histoire vraie que j’ai entendue[2]. Cette anecdote est arrivée à un chrétien nommé Dapozzo et l’histoire se passe dans les années 1920 dans la région parisienne. Sa famille avait une entreprise de construction. Entre autres machines et matériaux, ils possédaient de belles planches d’échafaudage. Ces planches avaient pris beaucoup de place dans son cœur. Il avait 16 ans.
Elle s’interrompit un instant.
– Il y a toutes sortes de choses qui peuvent prendre beaucoup de place dans nos cœurs…
Mon vélo, pensa Xavier avec amertume. On me l’a volé.
– Mais je continue : Un lundi matin, très tôt, il rentrait d’une tournée d’évangélisation quand il a vu devant sa maison ses planches, oui, mais surtout trois voleurs de planches, qui lui volaient ses planches à lui, ses chères planches ! Il a vite filé au jardin pour réfléchir. Que faire ? Une petite voix lui murmurait : C’est épouvantable, Dapozzo, ce sont tes planches ! C’est toi qui les as payées ! Il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds, après tout. Il faut te défendre ! Ou bien est-ce que les chrétiens ne sont que des paillassons ? Il était prêt à aller à la cabine téléphonique pour appeler la police quand il s’est demandé : Que dit la Bible ? Que ferait Jésus à ma place ? Dans la Bible, il y a sûrement une solution pour mes planches…
Elle s’interrompit à nouveau.
– Vous voyez une solution, vous ?
Elle les regarda chacun et Xavier baissa les yeux. La petite voix dont elle avait parlé, il la connaissait bien. Elle lui soufflait à peu près la même chose à propos de son vélo. Mais un vélo, ça vaut plus que de bêtes planches ! Quoique… Ce vélo, je l’utilise pour m’amuser. Par contre, construire une maison sans planches d’échafaudage, c’est impossible. Ils devaient être vachement embêtés après ça pour faire leur travail et pour gagner de l’argent. Et je ne connais pas la situation économique de l’époque, mais elle était sûrement moins facile que maintenant.
– Dapozzo s’est souvenu de quelque chose, continua-t-elle. Il a pensé : Ah oui ! Il est écrit : « aimez vos ennemis ».
Xavier releva la tête. Même les voleurs de vélo ? Vraiment ?
La monitrice poursuivit son récit sans se douter de son trouble :
– Il s’est dit : Il n’est pas écrit : « aimez vos ennemis excepté les voleurs de planches ! » Aimez vos ennemis, point final. Il a eu l’impression que Jésus lui demandait : Qu’est-ce qui t’est plus cher, Dapozzo ? Ces planches qui peuvent pourrir, ou les âmes éternelles de ces trois hommes ? Tu pourrais aussi être un voleur de planches, si je ne t’avais pas sauvé… Alors il a prié une courte prière : Je te remercie Seigneur Jésus que ton amour est dans mon cœur par le Saint-Esprit, amen. Sa prière s’est immédiatement réalisée. Il a eu dans son cœur de l’amour pour ces trois voleurs. Alors il les a abordés : Camarades, vous fauchez des planches ? Je peux peut-être vous aider ? Ils ont répondu : Euh… Oui, volontiers ! Alors Dapozzo les a aidés à entasser les planches sur leur charrette à bras. Il était heureux. Heureux que le diable avec ses mauvais conseils ait perdu la partie. Il ne comptait même plus les planches qu’ils chargeaient, alors qu’au début, il les comptait toutes. Les planches étaient lourdes et ils étaient tous les quatre en sueur. Le travail fini, il leur a dit qu’il connaissait bien la cave de cette maison. Est-ce qu’il pouvait leur offrir un verre de cidre ? Oh ! Bien volontiers ! Mais il devait se dépêcher pour ne pas être vus… Il est allé chercher le cidre du dimanche – même si c’était lundi – et trois beaux verres en cristal. Après tout, on choisit le meilleur pour ses invités ! Ils ont bu le cidre et lui ont dit : T’es un fameux coquin, tu sais même où ils cachent le cidre ! Il a répondu : Mais oui, camarades. Car vous savez, c’est mon cidre – oups ! – et ce sont mes planches – oups !Alors il leur a dit de ne pas avoir peur de lui, il leur a parlé de l’Évangile et les a invités à revenir une fois à la maison, écouter le culte évangélique qui se tenait là tous les dimanches à 15 h 00. Les voleurs sont partis avec les planches, tête basse et honteux. 16 ans plus tard, l’un d’entre eux est venu à l’un de ces cultes et s’est converti. Une âme sauvée vaut bien plus que toutes les planches du monde – et bien plus que le monde entier. Mais Dieu n’oublie rien, même pas les planches. Quelques années plus tard, quand il est rentré des camps de concentration, à l’époque de la deuxième guerre mondiale, il a reçu d’un chrétien qu’il ne connaissait pas 14 mètres cubes de planches pour construire un logement pour sa famille. Pile au bon moment.
Xavier pensa encore longtemps à cette histoire. La monitrice avait expliqué qu’il y avait deux manières de triompher du mal par le bien. La première, c’était dans nos propres pensées. Parfois, elles sont mauvaises et nous poussent à faire le mal. On les appelle des tentations. Le meilleur moyen de ne pas faire le mal qu’on a envie de faire, c’est de faire le bien opposé. Si on a envie d’être égoïste, essayer d’être généreux. Si on a envie de mentir, s’efforcer à dire toute la vérité. Si on a envie de dire du mal de quelqu’un, dire plutôt du bien de lui. Si on a envie de garder 500 francs trouvés dans un porte-monnaie, soupira Xavier, faire son possible pour rendre le tout à son propriétaire… La deuxième manière, c’était de faire du bien à ceux qui nous font du mal. Dur, dur, soupira Xavier. Je suis plutôt en colère. Quand il entra dans sa chambre, il fouilla son tiroir et en sortit le porte-monnaie. Il l’ouvrit et chercha la carte d’identité. Léon Salamin. Connais pas, mais c’est un nom valaisan. Peut-être qu’il vit même au village ? Comme il n’avait pas envie de parler de cette situation à ses parents, il alla chercher l’annuaire téléphonique et se mit à parcourir les noms de la commune. Voilà. Salamin, Léon. Il vit au bout du village…
Tard le soir, il s’agenouilla au pied de son lit et pria pour retrouver son vélo, si Dieu était d’accord, et de lui donner le courage de rendre le porte-monnaie avec tout l’argent à l’intérieur. Il repensa à ce qu’il avait entendu et pour clore sa prière, reformula pour lui-même celle de Dapozzo : Seigneur Jésus, je te remercie de l’amour que tu mets dans mon cœur par le Saint-Esprit. Amen. Xavier resta encore un moment les yeux fermés. Il se sentait mieux. Sa colère avait fondu et il éprouvait un sentiment étrange, paisible et consolateur. Oui, il rendrait le porte-monnaie le lendemain.
[1] Romains 12.21
[2] Vous trouverez l’enregistrement audio « les voleurs de planches » sur www.dapozzo.com/la-joie-du-Seigneur
