Chrétiens en URSS·La Grappe de raisin·Théâtre

La Grappe de raisin – Acte II (5)

Scène V

BORIS – IVAN – FRIDA – OLIA

FRIDA

Revoilà notre satyre, accompagné de son acolyte, Lepkine.

OLIA

Ils vont encore nous importuner. Faisons demi-tour.

FRIDA

Depuis quand reculons-nous devant l’ennemi ?

OLIA

Ils sont deux.

FRIDA

Chacun le sien. Moi, je me suis déjà occupée de Boris. Et je suis fière d’avoir calmé ses ardeurs pour longtemps.

OLIA

Qu’est-ce qu’il a sur la figure ?

FRIDA

Je lui ai signé un autographe.

OLIA

Comme tu y es allée ! Avais-tu peur qu’il t’oublie ?

FRIDA

J’ai seulement voulu lui apprendre que je ne suis pas sa jument.

OLIA

Crois-tu qu’il a saisi ton enseignement ?

FRIDA.

Je l’espère pour lui, sinon il aura droit à une interrogation écrite.

OLIA.

Tes ongles ont déchiré sa fierté aussi bien que son épiderme. Ils ont l’air bien penaud.

BORIS.

Regarde-les, ces deux petites pintades ! Elles sont en train de se moquer de nous. Si elles savaient la vengeance que je leur ai réservée !

IVAN

D’ici deux minutes, elles sauront qui sont les maîtres.

OLIA

Bonjour, Ivan Ivanovitch. Bonjour, Boris Alexandrovitch. Mais qu’avez-vous donc à la joue ? C’est votre chat qui vous a griffé ?

FRIDA

À moins que ce soit une lionne en furie ?

BORIS

Amusez-vous bien, petites bécasses !

FRIDA

Allons bon ! Il y a une heure, j’étais une colombe, ensuite une pouliche, et maintenant une bécasse.

BORIS

Mademoiselle, vous m’avez traité d’une façon indigne et j’exige des excuses publiques.

FRIDA

Des excuses ! Vous voulez rire ! Je vous ai traité selon vos mérites. Et quand les habitants du kolkhoze verront votre visage, ils sauront que Frida Traube est une fille que l’on respecte.

BORIS

Vous ne voulez pas me demander pardon ?

FRIDA

Jamais de la vie ! Si vous étiez un homme, c’est vous qui me demanderiez pardon, ainsi qu’à Tatiana Michaïlovna.

IVAN

Elle ne manque pas d’aplomb.

BORIS

Frida, je t’aime, tu le sais. Accède à mes désirs et je fermerai les yeux sur ce que tu m’as fait. N’oublie pas que je suis le directeur de ce kolkhoze et que j’ai le bras très long.

OLIA

Décidément, il a l’intelligence raccourcie ! Veux-tu que je l’enseigne, moi aussi ?

FRIDA

Essaie toujours, mais lentement et en articulant. C’est qu’il a le cerveau engourdi, le camarade directeur.

BORIS

Olia ! Qu’est-ce que vous faites ? Non ! Ne m’approchez pas ! Arrêtez !

FRIDA

Aurait-il peur d’une petite pouliche, le héros du travail socialiste ?

OLIA

Une jeune fille sans défense le met en fuite.

IVAN

Il suffit ! Taisez-vous ! Votre petit jeu a assez duré. Vous voulez nous ridiculiser, mais nous avons les moyens de vous calmer.

FRIDA

Ah oui ?

IVAN (Il donne la lettre à Frida.)

Lis-moi ça ! Pimbêche !

FRIDA

C’est affreux !

OLIA

Qu’y a-t-il ?

IVAN

À haute voix, petite teigne ! Je veux que ta sœur l’entende.

FRIDA

 « Camarade,

Je viens d’apprendre de source sûre et avec une grande consternation qu’un groupe de dissidents d’une secte luthérienne participe, sur le territoire de votre kolkhoze, à des réunions interdites.

Je m’étonne de votre laxisme inadmissible et vous enjoins de faire cesser sur-le-champ leurs activités et de prendre contre eux des mesures disciplinaires. »

OLIA

Qu’allons-nous devenir ?

IVAN

Alors ? Qui sont les chiens et qui sont les maîtres, à présent ?

BORIS

Vous n’avez plus envie de rire ? Nous ne sommes plus aussi drôles ?

IVAN

Je vous rappelle, petites folles, que c’est moi le secrétaire du Parti. C’est moi qui exécute les ordres. Je vais donc constituer un dossier bien étoffé qui permettra de dissoudre votre assemblée illégale et d’en faire incarcérer les meneurs.

FRIDA

Nous irons donc en prison ?

IVAN

Non, vous n’irez pas en prison. De jolies filles comme vous ! Ce serait vraiment gaspiller la marchandise. J’ai dit les meneurs. Votre père sera arrêté, et il finira sa vie dans un goulag. C’est ce que méritent les agitateurs comme lui.

FRIDA

Je vous en supplie, camarade Lepkine. Mon père est très malade, vous le savez bien. Les mines de Vorkouta ont gravement nui à sa santé. L’envoyer dans un camp de travail, c’est l’envoyer à la mort.

BORIS

Tant mieux pour lui ! Sa détention sera moins longue.

IVAN

Tu n’as pas de cœur, Boris Alexandrovitch.

FRIDA

Envoyez-moi à sa place. Je suis jeune. J’ai de la résistance, je peux travailler.

IVAN

C’est impossible, ma belle enfant. Croyez que je ferais tout pour épargner votre père, si cela était en mon pouvoir.

FRIDA

Je ferai tout ce que vous voudrez, je serai votre esclave, mais n’envoyez pas mon père au goulag. Ne rédigez pas votre rapport.

IVAN

Tu ferais tout ce qu’on te demande ?

FRIDA

Tout.

IVAN

Malheureusement, je ne peux rien pour toi. Je ne suis qu’un pion dans l’administration. Je suis bien obligé d’obéir aux natchalniki.[1]

BORIS

C’est sa liberté contre la nôtre.

IVAN

Nous sommes impuissants.

BORIS

Totalement.

IVAN

Cela me déchire de voir de si beaux yeux baignés de larmes.

BORIS

Mais ses yeux sont encore plus séduisants quand elle pleure.

IVAN

J’aimerais tant calmer son chagrin.

BORIS

Mais nous ne pouvons rien faire.

IVAN

Rien.

BORIS

J’entrevois une solution.

IVAN

Laquelle ?

BORIS

Tu sais que j’ai des amis très haut placés.

IVAN

Tu nous le dis assez souvent.

BORIS

Je n’ai qu’à saisir le combiné du téléphone. J’appelle mes amis du Kremlin. Je leur explique bien la situation, et ils me couvrent. Nous n’avons reçu aucun courrier du Politburo ; les postiers l’ont perdu et nous étouffons l’affaire.

FRIDA

Boris Alexandrovitch ! Je n’oublierai jamais votre bonté.

IVAN

Bien entendu, ce service n’est pas gratuit.

FRIDA

Je suis prête à payer le prix.

IVAN

Le tarif n’est pas très élevé ; mais il faudra payer sans délai. Tu sais, belle Frida, combien ta sœur et toi agitez nos convoitises. Nous vous demandons juste un petit effort à chacune d’entre vous. Olia pour moi, toi pour Boris.

(Frida frappe Lepkine, qui en perd l’équilibre.)

BORIS

Je t’avais prévenu : elle a de petites mains, mais elle frappe fort.

OLIA

Frida, ma grande sœur ! Comme ton enseignement est percutant !

IVAN

Frida Traube, sais-tu qui tu viens de frapper ?

FRIDA

Un ignoble individu.

IVAN

Ivan Ivanovitch Lepkine. Secrétaire du Parti. Je n’aurai aucune pitié ni pour toi, ni pour les tiens, ni pour ton église de demeurés. Ton père finira sa vie misérable au goulag. Nous interviendrons avec la milice chaque fois que vous vous réunirez pour prier. On vous traînera par les cheveux dans la rue. On vous rossera. On vous imposera des amendes qui vous contraindront à mendier. Nous vous détruirons. Nous vous anéantirons. Nous vous piétinerons. Nous vous tuerons. Et nous en serons récompensés. 

BORIS

À moins, charmante petite Frida, que tu deviennes raisonnable. Et toi, douce Olia, seras-tu plus intelligente que ta sœur qui espère être canonisée parmi les saints martyrs ?


[1] Chefs

© 2025 Lilianof

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