Chrétiens en URSS·La Grappe de raisin·Théâtre

La Grappe de raisin – Acte III (3)

Scène IV

BORIS – NADIA

(Nadia entre, venant de l’appartement.)

NADIA

Vous m’avez appelé, camarade Ismaïlov ? Me voici. Soyez patient.

BORIS

Tu me donnes du « vous » et du « camarade », à présent. Je ne suis plus ton Borouchka chéri.

NADIA

Mais, cam… Borouchka ! Vous m’avez pourtant dit : dans le bureau, c’est camarade Ismaïlov, et dans la chambre, c’est Boris.

BORIS

Alors, imagine que ce bureau soit ma chambre. Il n’y a pas d’heure ni de lieu pour nous aimer.

NADIA

Mon pauvre Borouchka ! Tu veux que je te console par mes caresses et mes baisers. Tu as encore un gros chagrin.

BORIS

Charmante Nadia ! Combien j’ai besoin de toi ! Nadia la bien nommée, tu es mon espérance et ma joie.[1]

NADIA

Assez de compliments, Boris ! Il n’y a pas cinq minutes que tu bonimentais ton Allemande, et tu lui parlais de mariage.

BORIS

Elle écoute aux portes, la chipie ! Qui donc t’a enseigné de telles manières ?

NADIA

Je n’écoute pas aux portes. Mes oreilles passaient dans les environs, par hasard.

BORIS

Ainsi tu es jalouse de la Frida ?

NADIA

Il y a de quoi !

BORIS

Dans ce cas, tes oreilles ne t’ont pas tout dit. Il n’y a plus d’Allemande, plus de Frida. J’en ai terminé avec elle.

NADIA

Comme tu as eu raison ! Cette blonde m’aurait fait mourir de dépit. Tu passais tant de temps avec elle !

BORIS

Tu avais bien tort de ronger tes jolis ongles. Elle a eu ce qu’elle voulait. J’ai laissé son vieux père en liberté et son équipe de moines en paix. J’ai eu, moi aussi, ce que je voulais. J’en suis rassasié. De toi je n’aurais jamais assez, ma colombe, mon bel oiseau des steppes. Regarde-toi dans ce miroir. Comme tu es magnifique. Vois ces saphirs et ces diamants qui scintillent sur ta poitrine. À qui d’autre ai-je fait un tel présent ?

NADIA

À personne.

BORIS

Sais-tu combien il m’a coûté ?

NADIA

Boris ! On ne doit pas le dire.

BORIS

Faut-il que je tienne à toi ! Je t’offrirai encore bien d’autres choses.

NADIA

Boris, je te veux pour moi seule. Le comprendras-tu un jour ? Tu m’offres un collier à faire pâlir la reine d’Angleterre, tu me donnes tout l’argent dont j’ai besoin pour réaliser mon rêve et moi, si jeune, je sacrifie à tous tes désirs. Tu m’as débarrassée de l’Allemande, mais cela ne me suffit pas. J’en ai assez d’être une de tes pouliches. Je voudrais être ta femme ?

BORIS

Pour le moment, je suis marié à Tatiana.

NADIA

Tatiana ne vivra plus longtemps. Ce n’est qu’une question de patience. Tu seras bientôt libre de m’épouser.

BORIS

Et qui te dit que j’épouserai de nouveau ? Et qui te fait croire que ce sera toi ? D’autres m’ont déjà tenu le même langage.

NADIA

Je n’aurai aucune pitié de mes rivales. Je les anéantirai. Je leur crèverai les yeux. Je les rendrai laides.

BORIS

Tu es une vipère, Nadia. Aussi perverse que moi, aussi cruelle. C’est ainsi que je t’aime.

(Agitation et cris à l’extérieur.)

Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?

Voix d’HELENA, qui martèle violemment la porte.

Boris Alexandrovitch ! Ouvrez-moi ! Ouvrez par pitié !

BORIS

Retourne chez toi, Nadia chérie. Nous nous retrouverons plus tard.

(Nadia sort par la porte de l’appartement. Boris va ouvrir. Helena entre en pleurs, une lettre à la main.)


[1] Nadia est le diminutif de Nadiejda, qui signifie « espérance ».

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