Scène VI
BORIS – IVAN
IVAN
On ne peut même plus dormir en paix dans cette maison ? Que signifie tout ce bruit ?
(Silence.)
Quel air sombre ! Qu’y a-t-il ? Un événement grave ?
BORIS
Frida est morte.
IVAN
Quoi ?
BORIS
Elle s’est pendue.
IVAN
Mais pourquoi ?
BORIS
Elle a laissé cette lettre sur son lit.
IVAN
Et que dit-elle ?
BORIS
Ouvrons-la.
(Boris ouvre la lettre et lit.)
Pauvres de nous ?
IVAN
Eh bien ?
(Boris donne la lettre à Ivan, qui lit à son tour.)
La petite roulure !
BORIS
J’aurais dû l’étrangler moi-même.
IVAN
Ses accusations sont lourdes.
BORIS
Et surtout, elles sont vraies.
IVAN
Elle n’omet aucun détail.
BORIS
La façon dont nous avons contraint, sa sœur et elle, à se donner à nous.
IVAN
Les débauches dans lesquelles nous les avons entraînées.
BORIS
Nos orgies avec Nadia et ses amies.
IVAN
Quant à nos orgies de trésorerie !
BORIS
Elle travaillait au kolkhoze comme comptable. Elle dévoile toutes nos malversations.
IVAN
Vingt millions de roubles.
BORIS
Quel beau paquet d’argent !
IVAN
Le plaisir n’a pas de prix.
BORIS
La confession de cette nonne dépravée va nous conduire directement à Sakhaline.
IVAN
Mais je croyais que tes relations devraient nous tirer d’affaire, une fois de plus.
BORIS
Pas cette fois-ci. Les accusations de Frida sont trop graves. Lorsqu’on touche à des filles si jeunes…
IVAN
Mais pourquoi tant se mettre en peine ? Une lettre ? Et alors ? Voici mon briquet : la question sera vite réglée. Le témoignage de Frida réduit en cendres : plus d’accusations, plus de procès.
(Il commence à brûler la lettre.)
BORIS
Mais que fais-tu imbécile ? Arrête !
IVAN
Je détruis la preuve et purifie nos consciences.
BORIS
Pas ainsi, crétin ! Il faut trouver une autre solution.
IVAN
Je trouvais la mienne excellente.
BORIS
As-tu réfléchi ? Helena Traube a mis tout le kolkhoze en émoi. Tous l’ont vue avec cette enveloppe en main. Ils savent tous qu’elle est en notre possession. Ils savent qu’elle contient la raison de la mort de Frida. Ils voudront savoir.
IVAN
C’est juste.
BORIS
Nous sommes perdus.
IVAN (relisant la lettre.)
C’est étrange.
BORIS
Quoi ?
IVAN
Frida avait la même écriture que moi. Exactement la même. Je ne l’avais jamais remarqué.
BORIS
C’est le moment opportun pour m’importuner avec la graphologie !
(Après un moment de réflexion.)
Qu’est-ce que tu dis ?
IVAN
Je dis seulement que Frida avait exactement mon écriture.
BORIS
Voilà le détail qui nous sauve. Ivan Ivanovitch, tu es un génie !
IVAN
Il y a dix secondes, j’étais un crétin accompli.
BORIS
Tu n’as pas encore compris ! Détruis-moi ce torchon, puisque cela te fait tant plaisir. Mais conserve l’enveloppe.
(Ivan détruit la lettre.) C’est parfait. Maintenant, prends une feuille, écris de ta plus belle écriture : celle de Frida.
(Ivan prend une feuille et s’apprête à écrire, sous la dictée de Boris.)
Inutile d’écrire un chapitre. Soyons concis, précis et percutants.
« Ma chère mère, ma chère petite Olia.
Je sais que je vais vous causer énormément de chagrin, mais le choix ne m’a pas été donné. Je ne puis continuer à vivre dans la honte et le déshonneur. Sachez seulement que notre père, dans un moment d’égarement et de folie, m’a fait violence et que je porte en moi le fruit de ce crime. Dans l’incapacité d’affronter la vie après une telle déchéance, j’ai pris la décision de mettre fin à mes jours.
Je vous aime. »
N’oublie pas de signer : « Frida Traube. »
IVAN
On ne nous croira jamais.
BORIS
On nous croira. Les gens croient tout ce qu’on leur dit.
IVAN
Tout de même ! Ton hameçon est plus gros qu’un crochet de boucher. Un prêcheur qui saute à pieds joints sur sa fille. Nous ne sommes plus au temps des Borgia.[1]
BORIS
Tout le monde croira à cette histoire, personne ne recherchera la vérité. Pas même les bigots ! Pas même la femme de Traube ! Tous le condamneront. Et nous lui ferons un procès bien étoffé pour qu’il meure au goulag. D’ailleurs, ils sont tous prêts à mordre à ce crochet de boucher. Souviens-toi de cette secte évangélique qui avait crucifié une jeune fille au cours d’un rituel.
IVAN
Les évangéliques ont osé faire cela ?
BORIS
Bien sûr que non ! C’était un coup monté, une mise en scène. Le KGB n’a pas trouvé d’autre moyen de les empêcher de prêcher et d’influencer la population. Les dirigeants ont été arrêtés.
IVAN
Tout le monde y a cru.
BORIS
Tout le monde croit ce que disent les journaux. Mieux encore : un long métrage va bientôt paraître en salle, lequel relatera l’événement à grand renfort d’horribles détails. Voilà de quoi consolider la haine du peuple contre popes et patriarches. Les gens croient plus facilement encore ce qu’ils voient sur un écran. D’ici quelques années, le moindre moujik du fin fond du Kamtchatka aura son poste de télévision. Nous inculquerons au peuple les images et les idées. Il croira aux mensonges. C’est ce que l’on appelle la propagande, et la propagande, c’est l’avenir.
IVAN
Inculquer des mensonges ?
BORIS
Le pouvoir soviétique est fondé sur le mensonge. Tu es secrétaire du Parti et tu ignores ces choses ? Allons sans tarder porter cette missive au juge. Grâce à cette merveilleuse machination, le vieux pasteur ira me remplacer au goulag. C’est lui qui paiera ma dette et subira mon châtiment.
IVAN
Boris Alexandrovitch ! Homme sans conscience et sans parole ! Frida a acheté la liberté de son père au prix de son honneur, et maintenant au prix de sa vie ! Qu’as-tu fait de ta promesse ?
BORIS
Frida morte, je suis libéré de cette promesse. Elle ne peut plus rien me donner en échange.
[1] Alexandre Borgia était sans doute le pape le plus débauché de l’histoire. Il a commis un inceste sur l’autel de ST. Pierre.
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