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Mourir… mourir… ou peut-être mourir…

Voici l’extraordinaire aventure que mes trois amis et moi-même avons vécue.
Tout ce que je vais vous raconter se passe en une seule journée. 

Nous sommes en 846 avant JC, selon la manière dont vous datez les événements.
Les troupes du roi de Syrie, Ben-Hadad, sont en train d’assiéger notre ville. Samarie est bien protégée sur une colline élevée, entourée de puissantes murailles. Cette situation stratégique privilégiée a obligé le roi de Syrie à éviter l’attaque frontale et à mettre en place un siège pour faire plier la ville par un blocus économique.

La situation est critique dans Samarie : plus moyen de se ravitailler dans la vallée fertile qu’elle domine. De ce fait la famine s’est installée ! Tout est très cher. Imaginez ! Une tête d’âne vaut quatre-vingts pièces d’argent et une livre de crottes de pigeon, qui servent de combustible, cinq pièces d’argent. La tête des animaux ne se mange pas et de plus l’âne est un animal impur et la loi nous interdit d’en consommer.  Mais en ce temps de crise sévère on ne s’embarrasse plus de ce que prescrit la loi et des produits minables et impurs atteignent des sommes astronomiques ! Une pièce d’argent correspond à plus d’un mois de salaire.
La détresse est immense… terrible…

Voici l’événement qui a tout déclenché en cette fameuse journée. Elle vous fera comprendre la misère et la détresse de nos compatriotes…Le roi Joram passe sur le rempart, probablement pour voir où en sont les troupes syriennes qui encerclent Samarie. Une femme lui crie :« Viens à mon secours, mon seigneur le roi ! »
Il lui répond :
« Si l’Eternel ne vient pas à ton secours, comment pourrais-je te secourir ? Je n’ai ni blé, ni vin à te donner. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
En larmes elle lui raconte son histoire en désignant une seconde femme près d’elle qui essayait de passer inaperçue :
« Cette femme-là m’a proposé : « Donne ton fils ! Nous le mangerons aujourd’hui, et demain ce sera le tour du mien. »  Nous avons donc fait cuire mon fils et nous l’avons mangé. Mais le lendemain, quand je lui ai dit : « Donne ton fils pour que nous le mangions », elle l’avait caché. »
En entendant le récit de cette femme le roi Joram est tellement bouleversé par cette situation qu’il en déchire ses vêtements en signe de consternation. Il est totalement désemparé. Il est bouleversé et le montre extérieurement, mais son cœur reste dur et sec. Il ne cherche pas de solution auprès de Dieu, ce Dieu qui l’avait pourtant délivré, lui et son peuple, peu de temps auparavant.
Il oublie le secours miraculeux apporté par Dieu à travers le ministère d’Elisée.
Il oublie que cette situation d’intense malheur est le résultat de sa désobéissance, de son idolâtrie, de son péché et de celui de son peuple.
Il oublie ce que Dieu avait annoncé par la bouche de Moïse avant que le peuple n’entre dans le pays promis.
Joram n’est pas homme à se laisser interpeller par la situation de sa ville et de son peuple.
Il faut dire qu’il a de qui tenir !
Il n’est pas le fils d’Achab et de Jézabel pour rien !
Au lieu de se souvenir des paroles de Dieu et de reconnaître le péché, il rend Dieu responsable de la situation et veut faire mourir Elisée son serviteur fidèle. Face au désespoir il déverse sa fureur contre Dieu sur un innocent. Il envoie un messager à Elisée pour lui faire dire :
« Tout ce mal vient de l’Eternel ! Que puis-je encore attendre de lui ? »
Il ignore que Dieu n’a pas oublié Samarie, qu’il n’abandonne pas son peuple qui l’a pourtant abandonné et rejeté pour adorer des idoles. Dieu met dans la bouche d’Elisée un message d’espérance malgré le contexte désespéré.
« Ecoutez ce que dit l’Eternel. Voici ce qu’il déclare : Demain, à cette heure, sur la place de Samarie à la porte de la ville, on vendra dix kilos de fine farine pour une pièce d’argent et vingt kilos d’orge pour le même prix. »  
C’est complètement fou !
Surabondance de nourriture ? 
Les prix qui s’effondrent ?
Même y penser en rêve relève de la pure folie !
Une seule pièce d’argent pour 10 kg de farine ou 20 kg d’orge ? On est loin de la tête d’âne à 80 pièces d’argent !!!!
Personne n’arrive à croire cela.
Encore moins l’aide de camp du roi qui l’accompagne et qui exprime son incrédulité à Elisée :
« Même si l’Eternel perçait des trous dans le ciel, comment pareille chose pourrait-elle se réaliser ? »
Elisée ne se laisse pas démonter et lui réplique :
« Tu le verras de tes propres yeux, mais tu n’en mangeras pas. »

Voilà ce qui se passe à l’intérieur de la ville.
Nous, nous sommes à l’extérieur.
Des amis nous tiennent informés depuis le haut de la muraille !
Car nous quatre ne pouvons pas entrer dans la ville… vous avez dû le deviner… nous sommes lépreux !
De par notre maladie nous sommes exclus de la société et ne pouvons pas profiter de la protection des murailles de la ville. D’après la loi du lévitique nous sommes déjà considérés comme morts. En temps normal nous vivons de la générosité des habitants de Samarie qui nous lancent des victuailles par-dessus la muraille.
Mais la ville n’a plus rien à nous offrir !
Nous tenons conseil, tous les quatre, près de la porte de la ville de Samarie. Nous nous disons l’un à l’autre :
A quoi bon rester ici à attendre la mort ? Nous avons trois solutions : mourir, mourir ou peut-être mourir !
Si nous décidons d’entrer dans la ville, nous y mourrons, car la famine y règne. Chercher notre salut à Samarie il ne faut même pas y penser !
Si nous restons ici, nous mourrons également. Rester sur place, ne rien faire pour s’en sortir et attendre la mort n’est pas une solution non plus !
Si nous descendons au camp des Syriens et nous rendons à eux ils nous laisseront peut-être vivre et s’ils nous font mourir, eh bien ! nous mourrons ! Peut-être qu’en tant que prisonniers de guerre aurons-nous la vie sauve ? Au moins aurons-nous essayé !

Nous avons donc décidé de nous rendre aux Syriens. Il faut dire que chez les Syriens la lèpre n’est pas considérée comme une maladie répugnante et discriminatoire… Souvenez-vous de Naaman qui, avant sa guérison, vivait au milieu de sa famille, de ses serviteurs et servantes, qui menait des combats avec ses troupes, qui continuait à accompagner au temple son roi qui s’appuyait sur son épaule.
Donc après la tombée de la nuit, nous nous préparons à descendre au camp des Syriens. Arrivés à la limite du camp nous ne voyons personne.
Par la suite nous avons appris que les Syriens avaient eu des hallucinations ! Le Seigneur leur avait fait entendre le bruit d’une grande armée venant avec des chars et des chevaux. Voulant sauver leurs vies, ils se sont enfuis à la tombée de la nuit, abandonnant leurs tentes, leurs chevaux, leurs ânes et laissant leur camp tel quel. Une aubaine pour nous !
Nous entrons dans une tente, où nous mangeons et buvons ce que nous y trouvons. Puis nous emportons de l’argent, de l’or et des vêtements pour les cacher.
De retour nous pénétrons dans une autre tente, y prenons tout pour le cacher à nouveau.
Après plusieurs manèges de ce genre nous nous regardons et nous nous disons :
« Ce n’est pas bien, ce que nous faisons là ! Ce jour est un jour de bonne nouvelle, un jour de bénédiction inattendue et imméritée.  Si nous gardons cette bonne nouvelle pour nous et si nous attendons qu’il fasse jour pour la publier, le châtiment nous atteindra. Nous savons que nous sommes redevables devant Dieu de nos actions. Tôt ou tard les habitants de Samarie découvriront le départ des Syriens et toute perte de temps mettra la vie des gens en danger. Et les Syriens risquent de revenir s’ils constatent que nous ne réagissons pas. Allons donc prévenir le palais royal. »
Nous retournons donc à la ville et appelons les sentinelles.
Nous leur crions : 
« Nous avons poussé jusqu’au camp des Syriens, et voici qu’il n’y a plus personne, on n’y entend plus une seule voix humaine ; il reste seulement des chevaux et des ânes attachés, les tentes ont été abandonnées telles quelles avec tout leur contenu. »   
Alors les sentinelles de la porte transmettent la nouvelle au palais royal. Il faut réveiller le roi au milieu de la nuit. Il ne croit pas cela possible et, très sceptique, il dit à ses ministres :
« A mon avis, c’est une machination des Syriens. Ils savent que nous sommes affamés, c’est pourquoi ils ont quitté leur camp pour se cacher dans la campagne. Ils doivent se dire que nous allons sortir de la ville, et qu’ainsi ils pourront nous saisir vivants et pénétrer dans la ville. »    
Pourtant l’un de ses ministres a envie de nous croire et propose d’envoyer quelques hommes et les cinq chevaux qui restent encore dans la ville. Il dit :
 « Nous n’avons rien à perdre. Au pire ils connaîtront le sort qui nous est réservé à tous. Envoyons-les donc et nous verrons bien. » 
Le roi envoie donc une patrouille à la recherche de l’armée syrienne dont elle suit les traces jusqu’au Jourdain. Les hommes rencontrent une route toute jonchée de vêtements et de matériel que les Syriens ont abandonnés dans leur précipitation.
Ils reviennent faire leur rapport au roi.

Alors se produit une scène incroyable !
Le peuple de Samarie se précipite vers le camp des Syriens pour le piller.
Le roi a chargé son aide de camp de surveiller la porte de la ville, mais celui-ci meurt piétiné là par la foule, comme Elisée l’avait annoncé.
Et c’est ainsi que l’on peut acheter dix kilos de fine farine ou vingt kilos d’orge pour une pièce d’argent, comme l’Eternel l’avait dit.

Voilà comment Dieu s’est servi de nous quatre, lépreux mais pourtant porteurs de bonne nouvelle !

Quelle délivrance formidable, non ?
Quel grand Dieu nous avons !

Photo: Détail du Transi de Ligier Richier
Eglise Saint-Etienne à Bar le Duc

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