C’est l’heure de l’histoire, assise sur les genoux de ma grand-mère. Je me réjouis de ce moment si doux dans mes souvenirs. Elle sentait si bon, un mélange de bergamote et de poudre de riz. Je me blottissais contre sa généreuse poitrine, prête à l’écouter. Chaque soir, j’avais droit à un chapitre du livre Heidi. Je me sentais proche de cette petite fille si astucieuse et pleine de générosité.
Ce matin, un minuscule livre attire mon attention dans sa vitrine :
— Grand-maman, c’est quoi ce petit livre ?
Elle ouvre délicatement la porte grinçante de cette vieille armoire et en sort le petit bibelot.
— Ce petit livre, dit-elle, c’est une Bible…
Elle commence à me raconter l’histoire de sa grand-mère qui cachait cette Bible dans son chignon à une époque où la lecture de celle-ci était interdite. J’observe avec attention ce magnifique ouvrage à la couverture blanc nacré, serti d’une toute petite serrure dorée. Il faut prendre la loupe pour découvrir les mots qu’il contient. Je souhaite le garder, mais grand-maman le repose dans la vitrine.
— Quand tu seras plus grande, je te la donnerai. En voici une autre…
Elle sort de cette même vitrine-bibliothèque un énorme livre noir dont l’écriture m’est illisible. Elle m’en délivre le secret :
— Il s’agit d’une Bible datant de 1720, écrite en allemand gothique. Je la conserve précieusement, c’était sa Bible de mariage. Ma grand-mère l’avait également cachée dans un tiroir à double fond, dont j’ignorais l’existence. Mais un jour, le vieux meuble vermoulu a fini par craquer et s’écrouler ; c’est alors que nous avons découvert ce grand livre.
Nous le feuilletons ensemble : il est illustré de gravures anciennes représentant des scènes bibliques. Nous découvrons l’image des disciples d’Emmaüs. Je demande :
— Mais pourquoi fallait-il cacher les Bibles ?
Elle me relate alors toute l’époque où la lecture de la Bible était défendue : la Réforme, les dragonnades… (voir lien ci-dessous). Cela m’effraie un peu du haut de mes six ans.
Les années passent. Je n’ai plus ni père, ni mère, ni grand-mère, ni grand-père, et je me retrouve seule avec une cousine à débarrasser cette grande maison familiale, habitée depuis plus d’un siècle et jamais déménagée. Malgré les aides ponctuelles, nous sommes épuisées.
Sur le trottoir d’en face, une benne regorge de vieux habits, lits, sommiers, matelas, tapis ou autres mobiliers inutilisables. C’est avec nostalgie que nous regardons cette demeure désormais vide et chargée de grands souvenirs. Le plancher grince toujours au même endroit et je me plais à y passer et repasser. Une odeur plane encore, celle de ma grand-mère, dernière survivante de cet endroit. Je me « shoote » une dernière fois en fourrant mon nez dans un vieux manteau mité, malgré la naphtaline, avant de le jeter.
Un passant âgé se promène par là et voit le spectacle :
— Oh ! Vous videz cette belle bâtisse ! Je connaissais Louis, Mathilde, sa sœur, et les enfants. Plus personne n’habite ici maintenant ?
— Non, plus personne !
— J’étais le livreur de charbon !
— Ah oui ? À propos de charbon, il en reste plein dans la cave. Nous n’avons pas eu le courage de le débarrasser, et nul ne chauffe au charbon maintenant !
— Moi si !
— Ah, mais servez-vous ! Il vous sera toutefois difficile de le récupérer sans l’aide de quelqu’un.
Le lendemain, le vieil homme revient accompagné de son fils, avec un camion-benne et des sacs à charbon en toile de jute. Nous les escortons jusqu’à la cave en les éclairant d’une lampe torche, sublimant la faible lueur de l’ampoule restante. À l’aide d’une pelle, le jeune homme remplit les sacs de boulets d’anthracite et le tas diminue.
Au bout d’un moment, il en sort un livre, certes poussiéreux et noirci, mais intact ! Il me le tend :
— Ça vous dit quelque chose ?
— Encore une Bible que la grand-mère a enfouie !
Autour d’un verre, je leur raconte à mon tour l’histoire des Bibles cachées de notre aïeule. Les deux hommes sont interloqués et intéressés.
— Aujourd’hui, dit le jeune homme, j’ai environ une dizaine de Bibles chez moi, dans toutes les versions possibles : la Thompson, la Segond, la Darby, la Français courant…
Le vieux monsieur ajoute :
— Et tu lis tout sur ta tablette !
— Pas faux !
Je les interroge :
— Vous êtes chrétiens aussi ?
— Depuis quatre générations, madame ! dit le vieux monsieur.
— Comme moi !
Ma cousine garde le silence, un peu embarrassée par cette conversation inhabituelle à ses oreilles. Songeuse, elle commence à feuilleter cette Bible charbonnée. Bien qu’un peu brunies, les feuilles écornées et agglomérées sont restées lisibles, et les boulets de charbon ont absorbé l’humidité de cette cave en terre battue.
Une page s’ouvre sur une fleur séchée qui pointe vers le verset : « L’herbe sèche et la fleur se fane, mais la parole de Dieu subsiste éternellement. » Une deuxième page s’entr’ouvre, et une autre fleur séchée indique le verset : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. »
Elle ne peut s’empêcher de me dire :
— Oh ! Tu as vu ça ?
Nous sommes toutes deux endeuillées par la perte d’êtres chers. Cette découverte nous réconforte et nous rapproche. Assises sur un vieux banc en fer forgé, nous passons de longues heures à discuter et à évoquer les moments de notre enfance passés dans cette maison.
Nous nous imprégnons des odeurs rémanentes du jardin. Les ronces encerclent le prunier et le poirier, mais nous pouvons encore cueillir des framboises et quelques dahlias qui émergent des hautes herbes. Nos habits sont couverts de poussière et nos visages noircis. Nous nous moquons l’une de l’autre en nous observant et en nous barbouillant mutuellement. Une bonne douche s’impose.
Nous quittons à regret ce lieu qui sera mis en vente et rénové.
Nous sommes aussi renouvelées par cette pensée : des bien-aimés meurent, mais les bons souvenirs restent gravés dans nos mémoires et nous animent. J’ai gardé chez moi la micro-Bible de chignon et la grande Bible en gothique, que je me plais à déchiffrer. Ma cousine repart avec la Bible sortie du tas d’anthracite, rassérénée par les paroles qu’elle a lues. Ces Bibles ont traversé quatre générations et reprennent vie dans la famille.

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