Scène IV
BORIS – IVAN
IVAN
Boris ! Boris ! Enfin je te trouve ! Je t’ai cherché partout. J’ai besoin de toi. Mais, comme te voilà bien arrangé ! Tu t’es coupé en te rasant ? Ah ! Non ! Je comprends, camarade, tu viens de te mesurer à un animal hybride, moitié pouliche, moitié panthère.
BORIS
Fais-moi grâce de tes sarcasmes, Ivan Ivanovitch. Tu n’imagines pas comme ça brûle. Je souffre le martyre.
IVAN
Quelle est donc la terrible amazone qui t’a charcuté de la sorte ?
BORIS
Frida.
IVAN
J’aurais dû m’en douter.
BORIS
Mais elle va le regretter. Tu peux me croire. Je veux cette garce, et je l’aurai, morte ou vive.
IVAN
Si j’étais à ta place, je l’oublierais avant qu’elle te crève un œil. Sur ce coup, tu n’es pas à la hauteur.
BORIS
Pas à la hauteur ? Mais c’est ce que nous verrons ! J’ai perdu une bataille, mais je n’ai pas perdu la guerre, comme disait si bien le général Deux Perches.
IVAN
De Gaulle.
BORIS
Oui, c’est ça. Je te trouve mal placé pour te moquer de moi. Tu n’as guère plus de succès avec sa petite sœur Olia.
IVAN
Olia m’a souvent réchauffé les joues, mais elle ne m’a pas encore défiguré.
BORIS
Attends un peu qu’elle ait grandi.
IVAN
Ne te fâche pas, camarade. Nous aurons tout le loisir de parler des filles Traube et de leurs jolis ongles. Pour l’heure, nous avons une affaire ennuyeuse. C’est pour cette raison que je cours derrière toi.
BORIS
Ne t’ai-je pas toujours tiré d’affaire ? De quoi s’agit-il ?
IVAN
D’une lettre du Politburo.
BORIS
Et que dit-elle, cette lettre ?
IVAN
La voici.
BORIS (lisant la lettre)
« Camarade,
Je viens d’apprendre de source sûre et avec une grande consternation qu’un groupe de dissidents d’une secte luthérienne participe, sur le territoire de votre kolkhoze, à des réunions interdites.
Je m’étonne de votre laxisme inadmissible et vous enjoins de faire cesser sur-le-champ leurs activités et de prendre contre eux des mesures disciplinaires.
Je crois devoir vous prévenir qu’au cas où vous ne tiendriez pas compte de cet avertissement, vous seriez vous-même sévèrement sanctionné.
Si les dissidents persévèrent dans leur rébellion, constituez un dossier susceptible d’être transmis au ministère public. »
Et alors ?
IVAN
Comment « et alors » ?
BORIS
Je ne comprends pas ce qui t’inquiète.
IVAN
Tu ne vois pas ce qui m’inquiète ?
BORIS
Non.
IVAN
Es-tu vraiment inconscient ? Nous sommes bons pour la Sibérie.
BORIS
À moins que nous ne livrions les bigots.
IVAN
Et la belle Frida.
BORIS
Et ta charmante Olia.
IVAN
Elle ne te griffera plus.
BORIS
Cela me déchirerait le cœur de me séparer de Frida.
IVAN
Cela m’arracherait les entrailles de perdre Olia.
BORIS
Il ne faut pas les livrer.
IVAN
Comment faire ?
BORIS
Mais c’est très simple.
IVAN
Tu retombes toujours sur tes jambes.
BORIS
Un petit cadeau à ce stupide bureaucrate et le tour est joué. Tant que j’ai mes entrées au Kremlin, je suis invulnérable. Je détourne les fonds en toute impunité, je soudoie les fonctionnaires, le camarade détruit le dossier. Nous sommes tranquilles.
IVAN
Toi qui as tant de ressources, pourrais-tu trouver un moyen de livrer les vieux et garder les filles ?
BORIS
Tu affines peut-être un peu trop.
IVAN
Ce n’était qu’une question au hasard.
BORIS
Les filles ! Mais oui ! J’aurais dû y penser !
IVAN
Quoi ?
BORIS
Nous les tenons, Vania, nous les tenons. Elles sont à nous.
IVAN
À quoi penses-tu encore ?
BORIS
J’ai un plan génial. Champagne et caviar ! Cette nuit, les sœurs tant convoitées nous appartiendront. Et je serai vengé de leurs ongles cruels.
IVAN
Si je puis enfin gagner Olia, j’entre dans ton plan sans aucune réserve.
BORIS
Les voilà. Elles nagent droit vers nos filets.
(Frida et Olia s’approchent.)
© 2025 Lilianof
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