Enfin j’aperçus les murailles de la ville…
Ces journées de marche avaient été épuisantes.
Le chemin avait été long, très long depuis l’autre côté du Jourdain…
Il avait fait chaud… il avait fait soif…
En face de moi la ville blanche m’éblouissait ; et à ma gauche, vers l’ouest, la mer d’un bleu profond scintillait à perte de vue…
Du temps où je courais dans les collines près de Tichbé je ne connaissais que le bleu du ciel… je ne savais pas qu’il existait de si grandes étendues d’eau, de si grandes villes, des murailles aussi hautes… Mes parents adoraient le Seigneur, le Dieu de leur peuple. Ils m’avaient donné un nom qui signifie « L’Eternel est mon Dieu ! »
Bien sûr, j’avais entendu parler d’idoles et du méchant roi qui nous gouvernait, mais tout cela semblait si loin de mon petit village, dans le pays de Galaad, région montagneuse et rude, à l’est du Jourdain…
Mais un jour tout a changé… le jour où le Dieu de mon peuple me poussa hors de la sécurité de cet environnement pour m’envoyer vers le roi d’Israël, à une des époques les plus sombres de l’histoire du peuple d’Israël.
Achab était un roi méchant et cruel. En cela il tenait de son père Omri qui avait été un roi sans foi ni loi… comme la majorité de ses prédécesseurs.
Mais pas que…
Il était surtout sous l’influence de sa femme Jézabel. Celle-ci lui avait totalement retourné le cerveau… Elle était la fille du roi de Sidon, ville cananéenne au bord de la Méditerranée. Depuis qu’elle était mariée avec Achab, qui était un homme faible, irrésolu et mou, elle faisait de lui ce qu’elle voulait. En fervente adoratrice de Baal, d’Astarté et d’autres divinités encore, elle avait voulu effacer tout ce qui concernait l’Eternel, le Dieu d’Israël, et elle avait fait supprimer tous ses prophètes. Le roi Achab devint ainsi un adorateur de tous ses dieux et incita son peuple à faire de même.
Imaginez ma crainte quand l’Eternel m’envoya auprès de lui. Je n’étais pas différent de mes compatriotes ; je n’étais pas un surhomme. Je tremblais de trouille ! Mais Dieu a fait de moi un farouche défenseur de son honneur !
Je ne pouvais pas y aller en douce, incognito…
En effet, je portais « l’uniforme » des prophètes exécrés par la reine Jézabel : un manteau fait d’une étoffe grossière en poils de chameau, retenu par une ceinture en cuir qui le relevait pour pouvoir marcher à l’aise. On me reconnaissait de loin…
Moi, Elie le Tichbite comme on m’appelait, je devais me présenter devant Achab et lui prédire des années de sécheresse et de famine. Je risquais d’y laisser ma peau et pas en mourant de faim et de soif !
Mais mon Seigneur me donna la force de lui obéir et d’aller chez lui pour proclamer sa sentence avec hardiesse et autorité :
« Aussi vrai que l’Eternel, le Dieu d’Israël que je sers, est vivant, il n’y aura ces prochaines années ni rosée ni pluie, sauf si je le demande. »
Ces paroles étaient un affront terrible à Achab et Jézabel, non seulement parce que je me présentais au nom du Dieu d’Israël, mais aussi parce qu’en annonçant l’absence de rosée et de pluie je mettais en doute la puissance de Baal qu’ils adoraient et qu’ils considéraient comme le dieu de la pluie et de la fertilité et sur lequel ils comptaient pour s’assurer de bonnes récoltes. Baal, celui qu’on appelait le « chevaucheur des nuées » ou encore « le maître de la foudre » mis en échec par le Dieu que Jézabel exécrait ? C’était tout simplement inconcevable !
Immédiatement après cela le Seigneur m’envoya loin d’Achab et de Jézabel pour me mettre à l’abri. Il me dit :
« Quitte ce lieu, va vers l’est et cache-toi dans le ravin du torrent de Kerith à l’est du Jourdain. L’eau du torrent te servira de boisson et j’ai ordonné aux corbeaux de te nourrir là-bas. »
Je suis donc retourné à l’est du Jourdain où le ravin de Kérith m’offrit la fraîcheur de la belle eau claire du torrent qui y coulait et aussi l’abri de ses grottes ! Matin et soir, des corbeaux passaient au-dessus de moi et lâchaient du pain et de la viande pour me nourrir !
Des corbeaux !
Ces animaux impurs et abominables selon la loi, répugnants par excellence, qui mangent à peu près tout, même des détritus et des charognes, ont été les messagers de la fidélité généreuse et sans limite de mon Dieu.
Je n’ai pas pu m’empêcher, pendant ces heures de solitude, de penser au peuple hébreu dans le désert. Comme lui, je dépendais entièrement de la providence du Dieu qui nourrit et désaltère. Je vivais en quelque sorte une aventure identique !
Peu à peu le torrent devint un calme ruisseau, chaque jour un peu plus étroit, jusqu’à ce qu’il ne fournisse plus qu’un mince filet d’eau… et un matin il fut à sec ! L’absence de pluie avait fini par faire effet aussi dans ces montagnes. Ma foi a été mise à rude épreuve… Plus d’eau, plus de vie ! Qu’allais-je devenir ? En voyant ce ruisseau rétrécir jour après jour je suis passé par toutes les étapes de la crise de foi !
J’ai appris que dans ma faiblesse j’étais entièrement dépendant de Dieu et de son secours.
J’ai appris à vivre dans le lieu de Dieu sans connaître la suite l’histoire !
J’ai appris l’obéissance dans l’humilité et l’attente de la délivrance.
Mais mon Dieu ne m’abandonna pas. Il s’adressa à moi en me disant :
« Mets-toi en route et va à Sarepta, dans le pays de Sidon, et installe-toi là-bas. J’ai ordonné à une veuve de là-bas de pourvoir à ta nourriture. »
Je me mis en route…
Je dus traverser à nouveau le Jourdain, cette fois-ci vers l’ouest, car Dieu m’envoyait vivre dans le fief de Baal, dans le pays de ma pire ennemie, le royaume du père de Jézabel qui était aussi prêtre d’Astarté ! Quelle ironie !
J’ai eu le temps de ruminer mon indignation et bien des questions durant ce long et pénible trajet. Je ne comprenais pas le comment ni le pourquoi de ce déplacement en pays idolâtre. Que voulait donc m’apprendre mon Dieu à travers cet exil au pays des adorateurs de Baal ?
Une étrangère devait me nourrir ? Après avoir été nourri par des corbeaux, animaux impurs par excellence, plus rien ne m’étonnait ! Dieu m’avait-il envoyé à Kérith pour me préparer à cette nouvelle étape ?
Une veuve pour me nourrir ? C’était un non-sens ! « Veuve » et « pourvoir à ma nourriture » étaient deux choses tout à fait incompatibles ! Car dans le pays de Sidon les veuves ne devaient pas être mieux loties qu’en Israël. Souvent elles étaient les personnes les plus faibles de la société, avaient très peu de moyens et vivaient seulement de la générosité de leur entourage…
Durant mon trajet j’ai rencontré bien des gens en souffrance, qui pourtant m’offraient l’hospitalité, et bien des paysages dévastés par la sécheresse.
Et très certainement le pays de Sidon où je me rendais devait lui aussi souffrir du manque de pluie… celle-ci ne s’arrêtait pas à la frontière…
Et c’est ainsi que je me retrouvai au bout d’une longue et éprouvante marche devant les murailles de Sarepta au bord de la mer Méditerranée, entre Sidon au nord et Tyr au sud. Face à l’inconnu et aux dieux de Jézabel !
En m’approchant des portes de la ville je vis une femme qui ramassait quelques bouts de bois… Au vu de ses habits elle était veuve ! Etait-ce MA veuve ? Le Seigneur me le montrerait bien…
Les règles de l’hospitalité étaient les mêmes dans tout le bassin méditerranéen. Le seul moyen pour un homme d’entrer en communication avec une femme était de lui demander de puiser de l’eau pour lui. Je l’ai interpelée :
« S’il te plaît, va me puiser un peu d’eau dans une cruche pour que je puisse boire. »
Sans hésitation elle est partie en chercher.
Alors je l’ai rappelée :
« S’il te plaît, apporte-moi aussi un morceau de pain. »
A cette demande j’ai vu pâlir son visage et j’ai senti un grand combat en elle car ses yeux se sont remplis d’une insondable détresse.
Elle me répondit :
« Aussi vrai que l’Eternel, ton Dieu, est vivant, je n’ai pas le moindre morceau de pain chez moi. Il me reste tout juste une poignée de farine dans un pot, et un peu d’huile dans une jarre. J’étais en train de ramasser deux bouts de bois. Je vais rentrer et préparer ce qui me reste, pour moi et pour mon fils. Quand nous l’aurons mangé, nous n’aurons plus qu’à attendre la mort. »
Les nouvelles se répandaient vite, même d’un pays à un autre. Dans tout le territoire de Sidon tout le monde devait savoir qu’Israël était tombé dans l’idolâtrie et qu’il adorait les dieux de Jézabel. Alors pourquoi utilisait-elle cette formule de serment de chez nous « Aussi vrai que l’Eternel, ton Dieu, est vivant » ? Elle avait bien sûr vu en moi un Israélite… mais comment avait-elle reconnu en moi un serviteur de Dieu ? A mon accoutrement ? Mon coup d’éclat devant Achab avait-il traversé la frontière ?
Il est vrai que les frontières ne sont pas hermétiques aux récits des miracles du Dieu des Israélites. Cette veuve avait dû avoir vent de certains de ses exploits extraordinaires, mais elle devait considérer cela comme de belles histoires réservées au peuple de Dieu.
Que pouvais-je répondre à cette femme qui semblait être au bout de sa vie ? Je lui avais demandé de me donner tout ce qui lui restait, à elle et à son fils… Je me sentais mal face à cette situation sans issue ! S’était-elle résignée à mourir sans un dernier maigre repas ? Mourir pour mourir, autant que ce soit le plus vite possible ?
C’est là que le Seigneur, dans sa bienveillance, m’a inspiré une réponse absolument extraordinaire :
« Sois sans crainte, rentre, fais ce que tu as dit. Seulement, prépare-moi d’abord, avec ce que tu as, une petite miche de pain et apporte-la moi ; ensuite, tu en feras pour toi et pour ton fils. Car voici ce que déclare l’Eternel, le Dieu d’Israël : Le pot de farine ne se videra pas et la jarre d’huile non plus, jusqu’au jour où l’Eternel fera pleuvoir sur le pays. »
Cette parole demandait à cette veuve un énorme acte de foi, même si elle était pleine d’une promesse d’abondance future. Elle devait me croire sur parole qu’avec une poignée de farine, un peu d’huile et les quelques bouts de bois qu’elle avait ramassés, mon Dieu ferait des miracles… mais d’abord elle devait utiliser ses dernières ressources pour me nourrir en premier…
Pas facile… mais elle le fit…
Elle rentra chez elle et fit cuire un pain pour moi… avant de constater que malgré le pot qu’elle avait vidé et le reste d’huile qu’elle avait utilisé, le niveau n’avait pas baissé, ni dans le pot, ni dans la jarre !
Et les niveaux dans le pot et la jarre ne baissèrent pas… jusqu’au retour de la pluie ! Cette abondance n’avait pas été donnée pour seulement quelques jours de survie, mais jusqu’à la fin de la famine ! Pendant les trois années qui suivirent !
Trois années passées à Sarepta dans la maison de la veuve et son fils, où une chambre, appelée chambre haute normalement utilisée pour les réserves, avait été aménagée en chambre d’hôte pour m’accueillir…
Trois années pendant lesquelles mon peuple avait connu la faim et la soif parce qu’il avait abandonné son Dieu pour adorer Baal et chercher ses réponses chez les idoles…
Trois années pendant lesquelles, dans la petite maison de la veuve, nous vivions un miracle quotidien !
La monotonie ronronnante de cette vie fut rompue par un coup de tonnerre dans un ciel bleu, la maladie, puis la mort du fils.
« Que me veux-tu, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour me rappeler le souvenir de mes fautes et causer la mort de mon fils ? »
Je pouvais imaginer l’incompréhension et le ressentiment de cette femme quand elle m’a dit ces paroles de reproches. Elle me rendait responsable de la mort de son fils.
En même temps, en parlant de ses fautes, se sentait-elle coupable car elle avait conscience de son état de péché devant Dieu ? Se situait-elle à un autre niveau dans sa relation avec Dieu ? Nous avions eu l’occasion, durant les mois passés, de parler de beaucoup de choses à propos de Dieu, de ses exigences, mais aussi de son amour et de son appel à se tourner vers lui. Son cœur avait-il été remué au point de sentir le poids du péché ? Avait-elle besoin d’une preuve supplémentaire pour pouvoir discerner qui vraiment était Dieu ?
Moi-même j’étais désemparé !
Je me suis isolé avec l’enfant dans ma chambre sur la terrasse. Je l’ai étendu sur mon lit et ai imploré le Seigneur :
« O Eternel, mon Dieu, cette veuve m’a accueilli chez elle. Est-ce que vraiment tu lui voudrais du mal au point de faire mourir son fils ? »
Je me suis allongé trois fois sur lui tout en continuant à prier :
« Eternel, mon Dieu, je t’en prie, veuille faire revenir en lui le souffle de vie de cet enfant ! »
L’Eternel m’exauça et l’enfant se remit à respirer. Je descendis avec lui et appelai sa mère :
« Viens voir, ton fils est vivant ! »
Elle s’écria :
« Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu et que la parole de l’Eternel que tu prononces est vraie. »
Maintenant elle savait que je parlais réellement de la part du Dieu tout-puissant à qui elle pouvait faire confiance en toutes circonstances.
Bien des semaines plus tard, alors qu’il n’était pas tombé une goutte de pluie depuis plus de 3 ans, l’Eternel me parla à nouveau :
« Va trouver Achab, et je ferai pleuvoir sur ce pays. »
Je suis allé affronter Achab, les prophètes de Baal et la colère de Jézabel mais j’ai pris peur et je me suis enfui devant ses menaces de mort.
Mais cet épisode de ma vie je vous le raconterai une autre fois…
Car le Seigneur allait encore m’utiliser bien des fois et mes démêlés avec Achab et Jézabel n’étaient pas terminés…
Mais ce que je veux affirmer c’est que Dieu m’a utilisé malgré mes faiblesses, mes peurs, mes périodes de doute et de dépression pour accomplir de grandes choses !
Il cherche des personnes petites et faibles pour en faire des personnes exceptionnelles, non pas parce qu’elles le méritent, mais parce que lui le mérite !
