Réécritures·Récits, dialogues

Un messager fidèle

Ce soir-là, le vent se met à souffler dans la plaine de Samarie. Dans leur maison de briques sèches éclairée par une lampe à huile, la mère et les deux frères, Jabal et Élias, viennent de terminer leurs galettes d’orge.
Dans la pièce du fond, Jabal a allumé une bougie. Debout, il sourit bêtement au fragment de miroir qu’il tient dans sa main.
N’est-ce pas que je suis beau ? Si le vent cesse, et il va cesser, je monterai là-haut dans la nuit ! Rejoindre mes amis dans la ville… M’amuser un peu. On s’ennuie tellement dans cette maison !
– Comment tu peux faire ça  Jabal ?! Participer à ces orgies et adorer le dieu Baal ? !
– Oh Élias ! Tu sais bien que c’est le roi d’Israël lui-même qui a construit ce temple pour adorer le Dieu Baal !

Le visage d’Élias s’assombrit. Il sait bien que le roi Achab qui règne à Samarie, s’est détourné de l’Éternel…
– Tu es trop sérieux Élias… Et puis on dit que rendre un culte à Baal amène la pluie pour les récoltes, pour nos oliviers Élias !… alors tu vois ! Il n’y a rien de mal à ça !
– Mais si c’est mal Jabal ! Tu oublies les commandements de l’Éternel ? Comment tu peux te prosterner devant une idole ? Une statue de bronze ? Alors que nous avons un Dieu qui nous parle !

Jabal hausse les épaules. Il s’allonge sur son matelas, s’enroule dans sa couverture et se tourne vers le mur. Bientôt il se met à ronfler… Élias soupire. Il s’assied sur une petite caisse de bois adossé au mur et reste là. Et puis il lève les mains vers son Dieu et il prie à mi-voix :
Éternel, tu vois comment le roi se livre au péché et entraine le peuple, tu vois comment mon frère et ses amis participent à l’idolâtrie et aux orgies… Éternel ton bras n’est pas trop court pour délivrer ton peuple !
Apaisé et confiant, Elias s’allonge sur son matelas et s’endort. Dans la nuit il entend son frère se lever, et sortir. Le vent avait cessé.
À l’aube, Jabal est venu s’affaler sur son lit après sa nuit agitée. Élias, lui, s’est levé pour aller ramasser les olives tombées pendant la nuit.

De son champ planté d’oliviers, il voit la route qui monte à Samarie. Au fil des heures, Élias voit passer des hommes et des femmes à pied, ou juchés sur des ânes, ou sur des charrettes, chargés de marchandises de toutes sortes. Là-bas, à la porte de la ville, les paysans, les artisans, les colporteurs, les musiciens, les changeurs de monnaie, et autres marchands se bousculent, et interpellent la foule.
Au milieu de cette foule, un homme, un bâton à la main, vêtu de vêtements de poil et de peau de bête, portant une besace en bandoulière, avance sans un regard vers les échoppes ou vers les marchands. Il se dirige vers le haut de la ville, sur l’esplanade où s’élève en immenses colonnes de calcaire le palais du roi. Bientôt, des gardes se dressent devant lui.
Qui es-tu ?
Je suis Élie, le prophète, conduisez-moi vers le roi !
Élie suit les gardes à travers le palais. Mais il ne jette pas un regard vers les hauts-reliefs sculptés, vers les tentures aux couleurs chatoyantes ou sur les meubles précieux incrustés d’ivoire.

Le voilà devant le roi.
Pourquoi viens-tu jusqu’ici ? lui demande abruptement le roi
Pour te délivrer un message : L’Éternel, le Dieu d’Israël, dont je suis le serviteur est vivant ! Il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie, sinon à ma parole.
À ces mots, le visage d’Achab se décompose, son corps se fige. Élie a déjà tourné les talons. Alors qu’il franchit la dernière porte du palais, il entend un hurlement de rage :
Saisissez-le !
Heureusement, Élie réussit à échapper aux gardes d’Achab. Il passe la porte de Samarie en se fondant dans la foule. Puis, plutôt que de prendre la route, il se faufile entre les bosquets et les pierres dans la pente pour rejoindre la plaine où Élias, au milieu de ses arbres, est encore en train de ramasser les olives tombées pendant la nuit. Élie se dirige vers l’est du pays.

Élie marche plusieurs heures à travers monts et vallons ; et puis le paysage devient de plus en plus sauvage et nu. Le soir tombe lorsqu’il s’arrête au bord d’une gorge profonde dans la montagne. Il sait qu’au fond du ravin, un torrent se fraie un passage à travers les joncs et les roseaux. Alors en s’appuyant sur son bâton dans la pente abrupte, il rejoint tout au fond du ravin quelques gros rochers qui longent le torrent. Il accroche sa besace à une encoignure de la roche, pose son bâton et s’approche de l’eau pour se rafraichir et pour débarrasser son corps de la poussière. Il coupe quelques tiges de roseaux qu’il va déposer près des rochers pour se faire une couche plus confortable. Il sort de sa besace une sorte de couverture, et un petit sac en toile qu’il pose près de lui en s’asseyant sur la roche. La nuit est tombée. Élie est seul, il se cache, et il prie. Personne ne peut l’entendre.
Éternel mon Dieu, je te remercie de m’avoir gardé, de m’avoir indiqué ce torrent de Kerith, ce lieu désert et loin de tout, où je peux rester en sécurité. Je te remercie pour ce bout de pain et ce morceau de fromage qui me restent dans ce petit sac. Tu as ordonné aux corbeaux de venir me nourrir, alors je m’attends à Toi. Ma confiance est en Toi, Tu es ma force et Tu es mon bouclier.
Après avoir mangé ce peu qui lui restait –le pain et le fromage- Élie s’est enroulé dans sa couverture sur les tiges de roseaux au milieu des rochers et il s’est endormi. La journée a été dure, elle a été longue… Qu’en sera-t-il de demain ?

Ce sont des cris qui réveillent Élie. Les cris des vautours, bien reconnaissables à leur tête déplumée et à leurs grandes ailes largement déployées. Élie s’assied et les regarde voler ; presque glisser dans le ciel au sommet des roches. Son attention est attirée par des mouvements dans la falaise : c’est un couple de pigeons qui a élu domicile dans une cavité du rocher. À l’aplomb de la roche au bord du torrent, des lauriers roses étalent leurs fleurs dans un rayon de soleil qui s’est glissé entre les flancs du ravin. Élie se met en marche vers les lauriers roses. Mais voilà qu’il remarque à ses pieds une colonie de fourmis qui a ouvert un passage dans la poussière et les cailloux. Soudain apparait comme une ombre, une nuée de corbeaux qui se dirige tout droit vers Élie. Avec de grands croassements, les oiseaux laissent tomber de leur bec à ses pieds, du pain et de la viande. Élie lève les bras vers le ciel et il remercie son Dieu, pour sa fidélité. Mais déjà les fourmis se sont agglutinées autour de la nourriture.
Holà ! je ne vais pas faire de réserves, s’exclame Élie, vous vous empresseriez de les emporter ! Grâce lui soit rendu, mon Dieu m’a promis un repas servi directement du ciel deux fois par jour… je n’ai besoin ni d’argent, ni de marmite !
Élie ramasse le pain et la viande, il s’assied sur une pierre au bord de l’eau et mâche sa nourriture avec application. Puis il se lève, et lentement, à pas comptés il longe le torrent. Peut-être repense-t-il à sa visite au roi Achab ? Qui donc oserait défier ainsi le roi d’Israël, sinon à l’ordre de l’Éternel ? Les heures s’écoulent, le soleil tourne… et disparait … Et les corbeaux livrent à Élie son repas du soir : du pain et de la viande. Élie regagne ses rochers et ses tiges de roseaux où il passe sa deuxième nuit.

Élie reste longtemps au bord du torrent… des jours, et des semaines, et des mois, entouré de roches et de quelques végétaux, avec les oiseaux et les insectes pour compagnons. Il passe de longues heures à murmurer, à chanter, à prier…Il arpente la rive du torrent dans un sens, et puis dans l’autre. Il observe le ciel et les changements de lumière, les ombres qui avancent, et les ombres qui reculent. Il se protège du soleil en plein midi et goûte à la fraicheur du soir et du matin. Il suit le vol des vautours et les amours des pigeons… Et les corbeaux matin et soir sont toujours au rendez-vous avec du pain et de la viande…

Au fil des jours, la chanson du torrent se fait murmure. Les saisons passent, la pluie ne tombe pas. Les lauriers n’ont plus ni fleurs, ni feuilles… les roseaux et les joncs ne sont que tiges sèches… La chanson du torrent se fait chuchotement. Élie ne sait plus combien de mois ou combien d’années se sont écoulées ! Parfois, Élie retrouve un oiseau mort sur les cailloux qui ont fait place à l’eau… de plus en plus souvent… les oiseaux viennent là, pensant trouver dans ce lieu habituellement abreuvé, cette eau qui manque cruellement dans tout le pays ! Entre les pierres il reste ça et là, un peu d’eau qui ne coule pas. Où sont les vautours et les pigeons ? Mais les corbeaux, chaque matin et chaque soir, assurent fidèlement la distribution du repas, du pain et de la viande. Alors Élie parle aux corbeaux :
Je suis si content de vous voir. Tant que vous êtes là à m’apporter mon repas, je sais que mon Dieu ne m’oublie pas. Il me voit dans cet endroit désert et solitaire et il sait que bientôt je n’aurai plus une goutte d’eau pour me rafraichir…! Et Élie regarde les corbeaux s’envoler au loin… Il sait qu’ils reviendront le lendemain.

Un matin, alors que le soleil est déjà haut dans le ciel, Élie va s’asseoir sur une grosse pierre, là où jadis, coulait le torrent. Autour de lui, tout n’est que silence et pierres sèches. Il prend sa tête dans ses mains et reste là. Mais voilà qu’il redresse le buste, relève légèrement la tête et ne bouge plus… comme s’il écoutait. Puis il se dresse et les mains levées vers le ciel il s’écrie :
Éternel je te remercie d’avoir pris soin de moi dans ce lieu si aride. Je vais partir vers la ville de Sarepta comme tu me le demandes, et je trouverai cette veuve dont tu me parles et qui me donnera à manger.
Élie s’en va chercher sa besace et son bâton et il part vers Sarepta en marchant dans le lit du torrent sur les cailloux brûlants. Dans ce lieu désertique, Élie, cet homme de la même nature que nous, a pu traverser ces moments de sécheresse et de solitude, parce que de tout son cœur et de toute son âme il a placé son espérance et sa foi dans le Dieu Éternel…

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