Vie des pères de l'église

Vie de Valentin, le prêtre qui mariait les soldats

NdA -L’homme qui donna le nom à la St Valentin est un personnage dûment enregistré dans les martyrologues romains. L’histoire originelle parle bien de la guérison de Julia. Au moyen-âge s’est rajouté la légende du soldat marié. Il y a trois versions de l’histoire de St Valentin, ce qui oblige à certains choix littéraires.

Nous étions en 269, sous le règne de Claude II le Gothique. L’empire romain venait de subir une suite de tempêtes, et s’apprêtait à en subir un autre. Encore quelques années et l’empire allait disparaître pendant plusieurs décennies. Nous étions à une époque où la seule force qui existait n’était plus la loi, mais le glaive, et l’empereur désirait un glaive acéré. Il avait donc interdit à ses soldats de se marier, afin d’avoir à sa disposition un glaive sans fourreau, toujours dégainé, jamais reposé. Et de fait ses soldats ne se mariaient pas. Ils consommaient les prostituées, ils avaient des maîtresses, ils violaient les filles de ferme, mais ils ne se mariaient pas.

Sauf Sabin. Sabin était un centurion dans l’armée romaine, un des derniers vrais latins de l’armée. Un homme honnête. Païen, mais honnête. Une meilleure stature en tout cas que la plupart de ses germaniques de collègues.

Et il y avait Serapina. Fille de Christ. Tous les jeunes hommes de son église étaient mariés, et sa famille était d’accord pour qu’elle épouse un homme comme Sabin. Après tout, il était bon d’avoir comme gendre un soldat dans l’armée de l’empereur, ne serait-ce que comme caution citoyenne. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés et liés avant que le décret ne tombe. La veille ils se fiancaient en vue de se marier. Le lendemain Claude le leur interdisait.

Valentin de Terni était le pasteur local de Serapina. C’était un évêque sans éclat particulier, au caractère égal, attaché plus que toute chose à l’autorité des écritures et du Christ sur la vie de son église. Lorsque Sabin et Serapina vinrent le voir pour lui demander quoi faire, il répondit simplement:

« L’empereur n’a pas son mot à dire sur une institution créée et désirée par Dieu. Qui donc établit l’union sacrée du mariage? L’empereur ou l’église? Sur ce point, je ne lui dois aucune obéissance. »

Et c’est ainsi que Sérapina devint épouse de Sabin, ce qui évidemment ne pouvait passer inaperçu, surtout dans l’armée même de l’empereur Claude. Sabin fut puni sévèrement, et Valentin fut arrêté par Placido, le préfet en charge. Valentin subit quelques violences dans son arrestation -les collègues de Sabin profitant de l’occasion pour montrer leurs muscles- et fut amené devant ledit préfet.

Ce dernier, un grec originaire de Tarente, affichait une bedaine gênante avec son armure d’apparat, et avait tendance à suer plus que ne le pouvait expliquer la température de l’air.  Il finit posément une lettre qu’il avait commencé, la confia à son secrétaire, et s’intéressa à son prisonnier, qui avait une arcade sourcilière encore saignante.

« Alors, Valentin… Savez vous pourquoi vous êtes ici? »

« Je suis ici parce que j’ai obéi à la volonté de mon Seigneur. »

« Au contraire, tu as désobéi aux ordres de ton empereur. »

« Il n’est pas mon Seigneur. »

Pour un homme qui était en très mauvaise posture, et qui en plus venait de se prendre quelques mandales, ce genre d’obstination était surprenante. Placido savait déjà quel serait le résultat de l’entrevue, mais piqué au vif par la remarque de Valentin, voulut pousser plus loin la question:

« On m’a effectivement dit que vous les chrétiens vous considérez votre Jésus comme supérieur à l’empereur. Comment est-ce possible qu’un charpentier mort comme un esclave sans armée ni soutien puisse être considéré par vous comme plus puissant que notre maître, qui plusieurs dizaines de légions à ses ordres? »

« Claude a toute ses légions, mais quand l’ange de la mort viendra le chercher, aucune ne pourra le secourir. Mon maître, en revanche, n’est allé dans la tombe que pour mieux en ressortir. Claude a vaincu les usurpateurs, Jésus a vaincu la mort. Comprends-tu, honorable préfet, pourquoi je suis attaché à mon Seigneur Jésus? »

« Tu as l’air bien convaincu que ton maître peut faire de grandes choses par delà la mort. »

« Il peut! Il peut guérir les malades, faire des miracles, et accorder même la résurrection, maintenant qu’il a vaincu la mort. »

« Ah oui? Vraiment? »

Placido eut un sourire suffisant. Il avait pensé à une chose qu’aucun guérisseur, aucun haruspice, aucun prophète et aucun mage n’avait réussi à faire pour lui jusqu’ici.

« J’ai une fille adoptive, Julia, qui est aveugle de naissance. Ton Jésus serait-il capable de la guérir elle? »

« Jésus a plus de pouvoir que n’importe quel empereur. Amène-là, et je demanderai la guérison pour elle. »

Placido frappa dans ses mains et commanda à ce que Julia vienne. Au bout d’un quart d’heure, Julia arriva, guidée par la main par un esclave.

« Julia chérie, viens ici. Il y a là un petit évêque chrétien. Il prétend être capable de te guérir. »

« Oh je t’en prie, père! Arrête tous tes efforts inutiles! La mauvaise expérience des mages égyptiens de la dernière fois ne te suffit donc pas? »

« Tais-toi. Soldats, détachez le prisonnier. »

Valentin se releva, prudemment, essuya son front couvert de sang et se frotta les poignets. Puis, sans hésiter ni attendre, il imposa les mains sur les yeux de la jeune aveugle.

« Par l’Esprit du Dieu vivant, que tu puisses voir! »

Placido avait eu jusque là un sourire narquois. Il disparut bien vite quand une forte lumière sortit des mains de Valentin pour rentrer dans les yeux de Julia. Cette lumière devint très vite éblouissante, et Placido dut couvrir ses yeux. Sa fille hurlait. Et au bout de quelques secondes, la lumière disparut.

« Père! Père! Je vois! Je vois! »

Julia était en train de pleurer abondamment. Ses yeux avaient cessés de regarder le néant, ternes et gris. Ils étaient à présent bleus clairs, et regardaient son père avec intensité.  Placido le préfet se leva, titubant à moitié de bonheur et de stupeur. Il pleurait abondamment lui aussi. Ce qu’aucun mage, aucun savant, aucun médecin ni aucun prêtre n’avait jamais réussi à obtenir, un évêque ennemi avait accompli sans aucun effort.

« Ma fille! Ma fille voit! »

Et il étreignit Julia, s’abandonnant à une passion toute romaine. Valentin, à côté, attendit immobile comme une statue de marbre, avec une posture de vainqueur. Il se passa de longues minutes de stupeur, où l’on entendait uniquement les pleurs de joie du préfet et de sa fille. Puis le préfet sembla comme se rappeler de l’existence de Valentin, et d’un geste lui donna congé. C’était le maximum qu’il pouvait faire pour lui. Les soldats, médusés, regardèrent l’évêque de Trévi repartir du palais du préfet sans regarder en arrière.

L’affaire n’en resta pas là hélas. Après avoir marié un soldat et fait encore du bien à un préfet, Valentin était devenu un homme odieux à Claude le Gothique. Au lieu de le remercier et de lui rendre honneur, l’empereur envoya directement un détachement de soldats arrêter le pasteur Valentin, l’amener sur la via Flaminia, et en dehors de tout procès et de toute loi, il fut battu et décapité. Ce ne fut que deux jours plus tard que Sabin retrouva le corps du pasteur qui l’avait marié.

Lors de l’enterrement, dans les catacombes, Sabin le soldat romain vint à son tour se mettre devant la tombe, tenant par la main son épouse Sérapina. Il dit alors:

« Seigneur Jésus-Christ, Dieu de Valentin, mon Dieu… accorde à ton fils la force morale de cet évêque. »

 

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