Sylduria – Lynda la Rebelle (3)

Chapitre VII
La leçon de grec

Maître Wladimir salua les jeunes filles. Il feignit de ne pas remarquer les marques que les coups et les larmes avaient produites sur le beau visage d’Éva. Puis il s’installa à son bureau et sortit les copies corrigées de sa sacoche de cuir havane.

« J’espère, dit-il, que Vos Altesses se sont conduites comme des enfants bien sages et qu’elles ont un peu révisé leur leçon en attendant mon arrivée.

– Oh ! Oui ! maître ! » répondirent-elles à l’unisson.

« Très bien ! Nous allons pouvoir reprendre notre cours. »

Il tendit quelques feuillets en direction d’Éva :

« Je tiens particulièrement à vous féliciter, princesse Éva. Votre thème est excellent. Toutefois, soyez attentive aux esprits et aux accents. Ces petits signes au-dessus des voyelles ont une réelle importance. Leur omission pourrait vous faire sottement perdre des points aux examens. »

Puis il se tourne vers Lynda en lui rendant sa copie :

« Quant à vous, princesse Lynda, je voudrais, avec votre permission, m’entretenir avec Votre Altesse en particulier. Je suis surpris et inquiet de votre absence de progrès, je dirais même, de votre régression. “Etrékhété kalos, tis umas anekophen”.

– Hein ? Quoi ? Comment ? Pardon ? Pouvez répéter ?

– Je cite les paroles de l’apôtre Paul : “Vous couriez bien, qui vous a arrêtée ?”

– Je ne sais pas. Un point de côté.

– Alors, je vous conseille de vous entraîner sérieusement si vous souhaitez monter un jour sur le podium. Vous avez encore beaucoup de difficultés avec les déclinaisons. Voilà qui devrait être acquis depuis longtemps. Pourquoi inversez-vous toujours le nominatif et le vocatif ? C’est pourtant très facile : Si je dis : “Lynda est une petite peste.” C’est le nominatif. Mais si je vous dis : “Lynda, vous êtes une petite peste.” C’est le vocatif. Avez-vous saisi ?

– J’ai surtout saisi le compliment.

– J’associe l’éveil de la conscience à l’enseignement du grec. Me promettez-vous de vous ressaisir et de travailler ?

– Non.

– Comment non ?

– Comme ça non.

– Et pourquoi non ?

– Parce que non.

– Et depuis quand non ?

– Depuis que non !

– Le grec est pourtant une langue merveilleuse. Elle devrait vous captiver.

– Eh bien moi non.

– Sa Majesté votre père m’a confié l’honneur d’instruire Vos Altesses, il se fait beaucoup de soucis à cause de vous, princesse Lynda. Il est très attristé par vos écarts et votre désobéissance. Que va-t-il dire quand je lui apprendrai qu’à présent vous refusez d’étudier ?

– Il dira ce qu’il voudra. Moi, je danse la polka ! »

Éva se remit à sangloter, et quitta précipitamment la pièce.

« Je m’en vais. Ça me fait trop honte et ça me fait trop mal. »

« Et voilà ! s’écria Lynda en sautillant de bonheur. Puisque les chastes oreilles de ma sœur Éva ne traînent plus dans la région, je vais vous livrer franchement le fond de ma pensée : J’en ai ma claque du kappa, du lambda, du psi et de l’oméga, ras la casquette de l’aoriste et jusqu’aux oreilles du datif et du génitif.

– Altesse ! dit le professeur indigné.

– L’enclitique et le proclitique me rendent neurasthénique et me donnent la colique.

– Altesse !

– J’ai décidé d’en finir avec ces études casserotulesques. Et d’ailleurs vous aussi, vous me cassez les rotules. »

Elle prononçait ces paroles irrévérencieuses en attaquant le maître de son invincible regard.

« Votre Altesse met mes nerfs et ma patience à l’épreuve, répondit Wladimir en réfrénant sa colère. Que ne suis-je plutôt professeur de politesse ! J’aurais de la matière à vous enseigner. A-t-on jamais vu une princesse se conduire de la sorte ? Cette insolence ! Ce langage de charretier ! Cette attitude de bouvier ! Mais regardez-vous donc ! Et ces mains dans ces poches ! Est-ce que c’est correct ? Enlevez-moi vos mains de vos poches !

– Si je sors mes poings de leur étui, ce sera pour m’en servir, et vous allez en sentir les effets.

– Alors là ! Votre Altesse pousse le cochonnet un peu trop loin !

– Je vous ai offusqué ? J’en suis marrie. Voyez-vous, cher maître, vous ne m’inspirez ni crainte ni respect. Vous êtes vieux et rempli de science, moi je suis jeune et pleine de vigueur. Je pratique l’équitation, la natation, l’escrime, le tir à l’arc, le judo, le kung-fu et le karaté. J’ai une immense envie de vous casser la figure, mais ce serait vraiment trop facile. Il m’en faudrait quatre-vingt-dix comme vous rien que pour m’échauffer. Je commence par un solide coup de poing dans votre gros estomac bourré de savoir. Vous voilà plié en deux, vous ne pouvez plus respirer. J’en profite pour vous démolir les mandibules à coups de genou. Pendant que vous rampez par terre à ramasser vos dents, je vous termine avec un bon atémi dans les cervicales, et pour signer mon chef-d’œuvre, je vous plante un talon bien pointu dans la colonne vertébrale. Cela vous convient-il, comme programme ? »

Pour la première fois, maître Wladimir perdait son sang-froid, face aux provocations de Lynda.

« J’ai de sérieuses lacunes en bastonadologie, dit-il d’une voix tremblante d’émotion. Mon jugement importe peu. Ce qui importe, c’est ce que Sa Majesté votre père dira de votre attitude inadmissible et inqualifiable. »

Ne pouvant plus contenir sa fureur, il se précipita au-dehors.

« Très bien ! Va cafter à papa, il me donnera la fessée ! » lui cria-t-elle en projetant contre la porte la sacoche que, dans sa fougue, il avait oubliée.

Un sentiment de victoire envahissait Lynda, le sentiment d’avoir enfin pourfendu celui qu’elle haïssait sans véritables raisons. Elle aurait sans doute préféré le briser physiquement, mais elle l’avait brisé avec des mots, et certains mots, sortant de sa bouche, sont aussi tranchants que des poignards et aussi contondants que des masses d’armes.

« Excellente journée ! pensait-elle en se frottant les mains. J’en ai démoli deux dans la même demi-heure : ma sainte nitouche de sœur et ce vieux prétentieux de Wladimir. »

Puis, après la satisfaction, vient la méditation :

« Tout le monde me hait dans cette maison, et je le leur rends bien. Il faut d’ailleurs avouer que je ne fais pas beaucoup d’efforts pour être aimée. On me demande pourquoi je suis si méchante : c’est dans ma nature. J’aime faire souffrir. J’aime faire pleurer ma sœur. J’aime mettre Wladimir en colère. J’aime torturer les animaux. J’aime apprendre des gros mots au mainate. J’aime faire tourner mon vieux père en bourrique. Ce n’est pas ma faute, je m’ennuie tant dans ce palais. Je le déteste. Je déteste ce royaume, ses traditions millénaires, cette galerie des rois de Syldurie, ces vieilles armures à tous les coins du palais qui me donnent des cauchemars, ces gardes royaux qui portent le même uniforme depuis Sigismond Premier. »

Après la méditation, la rêverie :

« Si seulement je pouvais m’évader, loin de cette monarchie moyenâgeuse, loin de ces courtisans hypocrites, loin des leçons de morale de papa, loin des études bibliques en famille ! Ah ! Partir ! Partir loin ! Très loin ! Quel avenir y a-t-il pour moi dans ce terrier à lapin ? Pour Éva, ce n’est pas compliqué : elle deviendra reine, elle épousera un prince, elle lui fera de petits princeaux et de petites princelles dont l’aîné deviendra roi, et ainsi va la vie. »

Après la rêverie, la désillusion :

« Mais moi, je ne le trouverai jamais, le prince charmant. Je suis pourtant une jolie fille, mais dans tout le royaume, on m’appelle “la petite peste”. Même s’il vient, le beau prince, quand je lui aurai bien cassé les rotules, il s’en ira. Même qu’il risque de passer le mur du son avec son cheval blanc. »

Après la désillusion, la décision :

« Je ne veux plus rester ici. Il faut partir, le plus loin possible de la Syldurie. N’importe où. À New York, ou à Paris. Oh ! Oui ! Paris ! La tour Eiffel, les Champs-Élysées, la Tour d’Argent, l’hôtel Georges Vé. Ça c’est la vie ! C’est décidé, j’enfourche ma Harley et je fonce sur Paris. Et je cloue sur place cette bande de lourdauds. »

Après la décision, l’échafaudage de plans :

« Avec quel argent ? Ah ! Oui ! C’est un détail important. Je n’ai pas d’argent. Mon père en a, mais moi je n’en ai pas. Je vais le lui voler. Non, ça ce n’est pas bien. Il va m’en donner. Ça c’est mieux. Évidemment, ce n’est peut-être pas le jour. En ce moment il doit fulminer comme un dragon. C’est égal, je sais comment le manipuler. Un de mes numéros de charme dont j’ai le secret, et je te le retourne comme une crêpe, le papounet. Il me donnera tout l’argent que je veux. »

Mais un bruit de pas dans le couloir tira la jeune fille de ses réflexions. Wladimir n’avait pas tardé à informer le roi de sa dernière incartade. À la vivacité de sa démarche, elle comprenait bien que son père n’allait pas la traiter à la légère.

« Je l’entends qui arrive avec ses gros sabots. Quand on parle du dragon ! C’est l’heure de la fessée. »

Chapitre VIII
La rupture

Fermement décidé à ne pas se laisser séduire, ce qui lui arrivait si souvent, Waldemar donnait au ton de sa voix le plus d’autorité qu’il lui était donné d’en prendre.

« Lynda, qu’ai-je encore appris sur ton compte ? Non contente de molester ta sœur aînée, tu refuses d’étudier, tu manques de respect à ton précepteur, et pour comble d’insolence, tu profères contre lui des menaces. Quelles excuses vas-tu me trouver cette fois ?

– Je ne sais pas, moi. J’avais besoin de casser quelqu’un pour me défouler, répondit-elle avec un sourire effronté.

– C’est tout ce que tu trouves à dire ?

– Non, je peux encore en ajouter. Éva m’énerve du matin jusqu’au soir, elle me traite comme une petite fille : “C’est à cette heure-ci que tu rentres ? Où est-ce que tu es allée traîner ? Et qu’est-ce que c’est que cette tenue ?”

– Elle a raison : qu’est-ce que c’est que cette tenue ? On ne paraît pas à la cour de Syldurie vêtue comme une beatnik. Ce n’est pas convenable. Va te changer tout de suite. Non. Reste ici. Je veux entendre tes explications d’abord.

– Pour ma sœur, je te l’ai déjà dit : elle m’agace, elle m’énerve, elle m’horripile, elle m’exacerbe le tempérament. C’est une petite grue, une sainte nitouche, une grenouille de bénitier, une dinde, une oie, une mijaurée, une cafteuse, une hypocrite, une grosse saucisse, une andouille, une cruche, une gourde. Et puis, ce ne sont pas trois gifles qui vont la tuer.

– Tu lui en as donné une bonne douzaine.

– Vingt sur vingt en arithmétique ! Même quand je la cogne, elle compte les coups. L’écolière modèle !

– Ça suffit ! Je vais perdre patience. Et pour ce qui concerne Wladimir ?

– Wladimir ! C’est un vieux croulant, un vieux fossile, un vieux schnock…

– Fais-moi grâce des titres de noblesse ! maître Wladimir est très mécontent de ton travail et de ta conduite. Il dit que tu es une fille perdue et que c’est le fruit de la mauvaise éducation que je t’ai donnée. Quelle humiliation pour ton vieux père !

– Si tu m’avais éduquée autrement, je serais tout de même une fille perdue. Tu n’as pas à te sentir coupable.

– Est-il vrai que tu lui as manqué de respect ?

– Je l’ai juste un petit peu secoué. Cela ne peut lui être que bénéfique. Il ne bouge pas assez. Il s’encroûte.

– Est-il vrai que tu l’as agressé et que tu l’as menacé physiquement ?

– Oh ! Non ! Je ne l’ai pas menacé, encore moins agressé. Comprends-tu ? J’ai tellement envie de lui servir une tourlousine à ma façon que j’en rêve la nuit. Parfois même j’en rêve le jour et je parle en dormant. Alors, il m’a entendue parler au moment où je rêvais que je lui administrais la correction de sa vie. C’était une déculottée virtuelle. Il n’empêche que cela m’a bien amusée.

– Tes écarts de conduite n’amusent que toi. Tu mérites une sévère punition.

– Je ne recommencerai plus.

– Promesse d’ivrognesse. Tu me l’as déjà dit sept cent mille fois.

– C’est promis pour de bon.

– Je l’espère bien. Tu es allée trop loin dans ta rébellion.

– Je regrette.

– Cette fois-ci, je ne te céderai pas.

– Pardon, père.

– Tu m’as poussé à bout.

– Je suis navrée.

– Tu nous presses tous comme des pamplemousses.

– Je suis confuse.

– Tu n’échapperas pas à la correction.

– Je me repens.

– Je vais te dresser.

– Père !

– Je vais te mater.

– Papa !

– Je vais te frotter les côtes.

– Mon petit papa !

– Je vais t’apprendre le respect.

– Mon petit papounet !

– Je vais te briser. »

Lynda enroula ses bras autour du cou de son père, puis plaça sa tête contre son épaule.

« Mon petit papa chéri ! »

« Petite rouée ! pensa Waldemar, elle va encore me faire fondre comme une livre de beurre. »

Puis, répondant à sa fille, s’efforçant de garder un ton autoritaire :

« Il n’y a pas de petit papa chéri qui tienne. Je suis très mécontent.

– Mon pauvre petit papa ! Je t’ai fait de la peine, une fois de plus et je le regrette sincèrement. J’irai présenter des excuses à maître Wladimir, je t’en fais la promesse. Et puis j’irai demander pardon à Éva, et je lui demanderai de me rendre la douzaine de baffes que je lui ai collées. S’il te plaît, papa, ne me punis pas cette fois-ci. Je sais que tu es un père juste et bon, que tu donnerais ton royaume et ta vie pour tes filles. Et moi je te rends mal ton amour : je réponds par la méchanceté. Ce n’est pas vraiment ma faute : c’est la vieille nature qui est en moi. Mon cœur n’est pas régénéré. Un jour, tu verras, je vais changer, et je deviendrai la gentille petite fille que tu voulais. »

Telle un petit enfant, Lynda s’était blottie contre son père. Son regard, si souvent chargé de haine et de cruauté, brillait maintenant d’une lueur de tendresse et de supplication.

« Cette fois encore, tu as vaincu ma colère. Je te pardonne.

– Oh ! Merci, Père ! Je savais que tu le ferais. Tu me pardonnes toujours tout. Tu es vraiment un père adorable. Je t’aime, papa, tu sais, je t’aime vraiment très fort.

– Quand tu te frottes comme ça contre moi, c’est que tu as une faveur à me demander. Inutile de louvoyer, dis-moi ce qui te ferait plaisir.

– Tu sais, dit-elle d’une voix tendre, tout en continuant de le caresser, je n’ai plus envie d’étudier. C’est pour cela que je me suis fâchée contre maître Wladimir. Je ne serai jamais une helléniste. Pourquoi vouloir persévérer à pratiquer une discipline pour laquelle je n’ai reçu aucun don, alors que je pourrais mettre en valeur mon talent naturel ?

– Et qu’aimerais-tu faire ?

– Du cinéma, je veux devenir actrice. C’est le rêve de ma vie et je veux commencer maintenant. Je suis jeune, dans dix ans, il sera trop tard. »

D’où lui était venu le désir de plonger dans la piscine du septième art ? C’est bien la première fois qu’elle en parlait. On dit que la jeunesse est souvent versatile. Ou bien avait-elle nourri ce choix dans son cœur et l’avait-elle laissé mûrir jusqu’à maintenant. Ou peut-être encore imaginait-elle qu’un physique agréable était une garantie de réussite. Toujours est-il que le roi s’en trouvait aussi surpris que nous.

« Du cinéma ? Quelle étrange idée ! A-t-on déjà vu une princesse devenir actrice ?

– À Monaco, par exemple.

– C’est là que tu fais erreur, à Monaco, c’est une actrice qui est devenue princesse. Mais si c’est ce que tu veux, je connais à Arklow un très bon professeur d’art dramatique.

– Oh ! Non ! Papa ! S’il te plaît ! Pas un nouveau Wladimir, j’ai eu ma dose ! Ce que je veux c’est partir loin d’ici. Je veux aller à Paris, la ville lumière. Une carrière radieuse m’attend là-bas. Je le sais, je dois partir.

– À Paris ? Es-tu bien sûre ? La vie n’est pas si facile dans les grandes villes.

– La vie est difficile quand on n’a pas d’argent. Il m’en faudrait un petit peu… un peu… un grand peu… beaucoup, quoi…

– Je peux t’avancer dix mille couronnes. Tu me les rendras quand tu pourras. Cela te convient-il ?

– Non, Père, cela ne me convient pas.

– Comment ? »

Lynda avait brusquement cessé d’étreindre son père.

« Décidément, tu ne m’as pas comprise. C’est normal, tu ne me comprends jamais. Tu ne comprends jamais rien. Je ne m’en vais pas visiter le Musée du Louvre. Je m’en vais, je te quitte, je pars : P.A.R.S. Je ne remettrai plus jamais les sandales dans ce palais délabré. Tu m’entends ? J’en ai assez ! Assez de tes leçons de morale ! Assez de me faire belle le dimanche pour t’accompagner à l’église ! Assez de cette monarchie poussiéreuse ! Assez des courbettes et des révérences, des “Votre Altesse” par-ci et “Votre Altesse” par-là ! Assez de l’extinction des feux à dix heures du soir. Moi, je veux vivre ! Je veux aller danser autre chose que la valse et le menuet. Je veux aller dans les grands restaurants, je veux boire du champagne, et même du whisky. J’en suis saturée de tes bondieuseries ; tout ce que ta vieille foi chrétienne nous interdit, je veux m’en remplir jusqu’à satiété. Alors, je veux de l’argent pour vivre ma vie. Et de l’argent tu en as et tu ne sais pas quoi en faire.

– Arrête ! Arrête ! Tais-toi ! Tu me fais trop mal. Enfonce-moi une épée au travers du corps, cela me fera moins souffrir. »

Waldemar sentit ses jambes l’abandonner. Son cœur battait dans sa poitrine comme un marteau de forgeron. Il s’affaissa sur une chaise, resta prostré, tenant la tête dans ses mains, comme pour cacher son désespoir. Sa fille venait de l’assassiner de la façon la plus impitoyable et la plus sournoise. Tandis qu’une main le couvrait de caresses et que ses yeux lui manifestaient de l’amour, l’autre main serrait le couteau qu’elle lui plongea dans les entrailles.

Puis il redressa enfin son visage crispé par la douleur.

« Laisse-moi reprendre mes esprits. Bon, combien veux-tu ?

– J’ai fait un calcul approximatif : un jour tu vas rejoindre “ta patrie céleste”, comme tu le dis si bien ; ta chère fille Éva va recevoir le royaume en héritage et moi, qui ne suis pas appelée à régner, – sauf s’il arrivait un malheur à ma grande sœur – je recevrai de grands biens en compensation, dont la valeur devrait s’estimer à environs deux milliards de couronnes syldures. Il me paraît inutile d’attendre un hypothétique héritage : donne-les-moi maintenant !

– Tu n’es pas douée pour le grec, mais tu te rattrapes sur le calcul ! Deux milliards ! Tu me tranches la gorge.

– Fermes et non négociables. »

Le cours de la couronne syldure n’est pas très élevé, mais tout de même ! Deux milliards ! Comme elle y allait !

« Deux milliards ! C’est donc le prix à payer pour te perdre ? As-tu bien réfléchi ? C’est là ton choix ?

– Oui, Père.

– Viens, suis-moi. »

Tel un galérien entravé dans les chaînes, Waldemar, marchant à pas lents et le dos voûté, conduisit sa fille dans son bureau. Il sortit d’un tiroir un feuillet à en-tête de la couronne. Il écrivit quelques mots, puis le cacheta à la cire.

« Incroyable, pensait Lynda, il a signé ! Quel drôle de roi que ce roi-là ! Mon père est vraiment un homme sans volonté ! »

« Voilà ! lui dit le roi, présente-toi munie de ce document au trésorier royal. Il te remettra la somme que tu désires. »

Lynda lui arrache pratiquement des mains le précieux manuscrit.

« Enfin la liberté ! »

Elle sortit de la pièce en courant.

« Pas un merci, pas un adieu, soupira le roi, cela pourrait érafler ton orgueil. »

Il resta longtemps seul, désemparé.

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