Prose·Récits, dialogues

Restaurations…

Comme chaque année nous étions revenus passer l’hiver à Suze, une des capitales de l’empire perse.
La citadelle fortifiée abritait le palais royal et dominait la vallée ensoleillée du Tigre. Sa situation, son ensoleillement, son climat doux en faisaient une résidence d’hiver idéale pour les empereurs.
En qualité de haut fonctionnaire de l’empire je suivais le roi Artaxerxès dans ses déplacements quand il changeait de palais au fil des saisons. J’occupais une position de confiance… mais dangereuse aussi ! J’étais chargé de lui servir les boissons à sa table et je devais les goûter avant lui pour m’assurer qu’elles n’étaient pas empoisonnées. En effet, comme dans toute cour royale il y avait des jalousies, des intrigues, des complots. Le père d’Artaxerxès avait été assassiné dans son lit !

Nous étions au mois de Kislev, c’est-à-dire en novembre de l’année 446. J’eus la surprise de voir arriver mon frère Hanani qui revenait de Jérusalem, accompagné de quelques hommes de Juda.
Hanani et moi, nous sommes nés en exil.
Nos ancêtres faisaient partie des survivants du terrible massacre lors de la prise de Jérusalem par l’empereur Nabuchodonosor. Celui-ci a éliminé sans pitié, jeunes et vieux, hommes et femmes, enfants et vieillards. Il emporta à Babylone tous les objets et trésors du temple de Dieu et du palais du roi. Il fit incendier Jérusalem, son temple et ses palais, et démolir la ville et ses murailles. Il fit déporter à Babylone les survivants pour en faire ses serviteurs. Ce fut une période épouvantable que Dieu avait permise car son peuple l’avait abandonné et avait refusé de se repentir et revenir vers lui.
Il l’avait pourtant averti durant des décennies… mais ils n’ont pas voulu écouter les appels des prophètes, ses porte-parole.

Les empereurs se sont succédé… les années ont passé… les Perses ont pris le pouvoir aux Babyloniens… En 538 Cyrus, l’empereur de Perse qui venait de conquérir Babylone, a proclamé la fin de l’exil des Juifs par ces paroles :
« L’Eternel, le Dieu du ciel m’a donné tous les royaumes de la terre et m’a chargé de lui construire un temple à Jérusalem en Juda. Quels sont ceux d’entre vous qui font partie de son peuple ? L’Eternel leur Dieu sera avec eux ; qu’ils partent à Jérusalem en Juda pour reconstruire le temple de l’Eternel, le Dieu d’Israël ! »
Cyrus a rendu aux Israélites tous les objets du temple que Nabuchodonosor avait emportés.
Je n’étais pas né lors de cette proclamation que Cyrus avait faite presque 100 ans avant cet hiver à Suze. Artaxerxès avait remplacé Cyrus vingt ans auparavant.

Les Israélites ne se sont pas tout de suite précipités à Jérusalem en foule. La nouvelle génération était née ici et y avait ses racines et ses habitudes. Le retour a pris du temps…
C’est ainsi qu’en 459, il y a 13 ans, Esdras était parti avec un groupe d’Israélites pour aller reconstruire le temple à Jérusalem.
Nos parents nous avaient élevés dans la crainte de l’Eternel, le Dieu du ciel et je connaissais bien l’histoire de mon peuple. J’étais un haut fonctionnaire à la cour de l’empereur, mais je me sentais solidaire de ce peuple qui avait fait l’expérience de l’exil, mais aussi de la présence et de l’action de Dieu, même en terre étrangère.

Hanani, mon frère, avait pu se rendre à Jérusalem et revenait donc me voir à la citadelle de Suze, accompagné d’un groupe d’hommes de Juda pour m’informer de ce qui se passait là-bas. J’avais hâte qu’ils me donnent des nouvelles des Juifs revenus d’exil.
Ils me firent un triste rapport :
« Ceux qui ont survécu à la captivité et qui vivent dans la province de Juda se trouvent dans une grande misère et dans une situation humiliante ; il y a des brèches dans la muraille de Jérusalem et ses portes ont été détruites par le feu. »

Leur récit fut un véritable coup de poignard dans mon cœur ! Je me suis assis et j’ai longuement pleuré. Des jours durant ! Je jeûnais et je priais… Je faisais bonne mine lorsque je travaillais, car devant l’empereur je n’avais pas le droit de montrer mes états d’âme.
Dès que j’étais seul je retombais dans mon abattement. Je souffrais pour mon peuple humilié à Jérusalem toujours en ruine, humilié de vivre à la merci de qui voudrait les attaquer. Je criais à Dieu tous les jours. Je savais que je m’adressais à un grand Dieu digne de ma louange et de mon adoration en lui disant :« Ah ! Eternel, Dieu du ciel, Dieu grand et redoutable, toi qui restes fidèle à ton alliance et qui conserves ta bienveillance à ceux qui t’aiment et qui obéissent à tes commandements, prête attention à la prière de ton serviteur ! »
Je n’avais jamais autant ressenti ma solidarité avec ce peuple dans ses désobéissances et ses espérances que dans ces moments de prière et de supplications :
« Que tes yeux soient ouverts pour voir que je suis en prière devant toi en ce moment, jour et nuit, pour intercéder en faveur de tes serviteurs les Israélites et pour confesser leurs péchés. Car nous avons péché contre toi. Oui, moi et mon peuple, nous avons péché. Nous sommes vraiment coupables envers toi, car nous avons désobéi aux commandements, aux ordonnances et aux lois que tu as donnés à Moïse, ton serviteur. »
Je repassais dans mon cœur l’histoire de mon peuple, les avertissements de Dieu, mais aussi ses promesses.
« Souviens-toi, cependant, je te prie, de ces paroles que tu as ordonné à ton serviteur Moïse de prononcer : « Lorsque vous serez infidèles, je vous disperserai parmi d’autres peuples.Mais si vous revenez à moi pour obéir à mes commandements et les appliquer, alors, même si vous vous trouvez éloignés jusqu’aux extrémités de la terre, je vous rassemblerai, et je vous ramènerai de là au lieu que j’ai choisi pour y établir ma présence. »
Ils sont tes serviteurs et ton peuple, que tu as délivrés par ta grande force et par tes interventions puissantes.Je t’en prie, Seigneur, veuille prêter attention à la prière de ton serviteur et à celle de tes autres serviteurs qui désirent te craindre ! De grâce, fais réussir aujourd’hui la démarche que je vais entreprendre et que cet homme m’accueille avec compassion !

Cela dura quatre mois ! Jusqu’au mois de Nisan de l’année suivante, c’est-à-dire jusqu’en en mars 445, j’ai jeûné, pleuré, prié, réfléchi devant Dieu, élaboré un plan. Peu à peu, dans ces moments forts dans la présence de Dieu, un projet fou a germé dans mon cœur.
Je n’ai pas pu continuer à faire bonne figure devant l’empereur bien plus longtemps et ce qui devait arriver arriva ! Artaxerxès a remarqué que quelque chose ne tournait pas rond chez moi, que j’avais l’air absent, moins concentré sur mon travail, que je n’étais pas dans mon assiette. Il m’a interrogé à ce sujet :
« Pourquoi as-tu mauvaise mine ? Tu ne me sembles pourtant pas malade ; ce ne peut être qu’un chagrin de cœur ! »
C’était effectivement un chagrin de cœur…
… mais pas celui qu’il devait imaginer !

Je sentis que c’était le moment de parler, de lui confier mon souci. Mais en même temps j’avais une grande peur en moi. L’empereur avait droit de vie et de mort sur ses serviteurs, même les plus hauts placés comme moi. Si nous lui causions une quelconque contrariété cela pouvait nous coûter la vie !
Je pris mon courage à deux mains et lui dis :
« Que l’empereur vive toujours ! Comment n’aurais-je pas un air triste alors que la ville où sont enterrés mes ancêtres est en ruine et que ses portes ont été détruites par le feu ? »
« Que veux-tu donc ? », me répondit-il.
J’avais capté son attention. C’était le moment de me lancer. J’adressai une rapide, mais fervente prière vers mon Dieu et je répondis à Artaxerxès :
« Si tel est le bon plaisir de l’empereur et si tu agrées ton serviteur, veuille m’envoyer en Juda, dans la ville où sont enterrés mes ancêtres, pour que je puisse la rebâtir. »
Dans ma réponse j’ai essayé de ménager sa susceptibilité de souverain régnant sur tous les royaumes de la terre, lui conférant le rôle de celui qui envoie et je n’ai pas prononcé le nom de Jérusalem.
Je savais que l’empereur n’avait pas forcément envie de se séparer de moi, même temporairement, car il appréciait mon travail, mais je savais aussi qu’il avait beaucoup d’estime pour moi, ainsi que l’impératrice Damaspia qui était à ses côtés. Je pense qu’elle a été pour beaucoup dans la décision de son mari.
Quand il me demanda combien de temps durerait mon absence je sus que j’avais gagné la partie. En lui indiquant un délai que je jugeai nécessaire et raisonnable pour réaliser mon projet je ne savais pas encore que je serais absent pendant 12 ans !
Je me suis même enhardi à lui demander de me donner des lettres de recommandation pour les gouverneurs des provinces à l’ouest de l’Euphrate afin qu’ils me laissent passer sans encombre jusqu’en Juda, ainsi qu’une lettre pour l’intendant des forêts impériales pour la fourniture du bois de charpente pour la reconstruction de la citadelle de Jérusalem et des murailles de la ville, mais aussi pour la construction de la maison où j’habiterai.

Il accéda à toutes mes demandes et je sentis que Dieu agissait avec bonté en ma faveur.
Les préparatifs de ce voyage prirent de longues semaines. Pourtant j’espérais être à Jérusalem en août ! Le jour du départ finit par arriver. J’étais confiant car je savais que je n’étais pas seul, que mon Dieu m’accompagnait.
En tant que haut fonctionnaire, l’empereur m’a fait escorter par des officiers de l’armée et de cavaliers pour assurer ma protection. Enfin, nous traversâmes la Samarie et la Transjordanie et je présentais mes lettres de recommandation aux gouverneurs Sanballat le Horonite et Tobiya l’ammonite. Ils ne furent pas heureux de m’accueillir. Ils étaient même mécontents d’apprendre que quelqu’un venait pour œuvrer pour le bien de Jérusalem et des Israélites.  Avaient-ils peur que je leur fasse de l’ombre ? Je pressentais qu’ils seraient mes principaux adversaires dans les temps à venir. En effet, sans relâche, ils combattront mon action pour de sombres raisons politiques. 

Mon arrivée à Jérusalem fut un grand moment d’émotion !
Enfin je foulais la terre de mes ancêtres, celle de la ville choisie par l’Eternel Dieu pour y installer son temple, la demeure de sa présence, la ville où David avait régné sur le peuple d’Israël. Mis à part l’empereur, personne ne connaissait mon projet pour Jérusalem. Aux yeux des chefs de la ville, des prêtres et des notables, j’étais un exilé, un haut fonctionnaire qui avait quitté Babylone pour retrouver ses origines juives. Pour eux j’étais un exilé parmi tant d’autres exilés qui revenaient au pays !

Au bout de trois jours durant lesquels je suis resté à l’intérieur de la ville, je sortis de nuit, escorté par quelques hommes. Je n’avais toujours confié à personne le projet que Dieu m’avait mis sur le cœur en faveur de Jérusalem.
Je sortis de la ville sur ma monture par la porte de la Vallée située au sud-ouest de la muraille que j’ai longée sur sa partie sud jusqu’à la porte du Fumier. A la joie d’être dans la ville sainte se mêlait la tristesse de voir ses murailles éventrées, les brèches béantes et les portes brûlées ! Ma monture fut bloquée par des décombres au niveau de la Porte de la Source dans l’angle sud-est des remparts… j’ai donc remonté la vallée du Cédron, à l’ouest de Jérusalem… j’examinais toujours l’état désastreux des murailles. Puis je fis demi-tour et rentrai par le même chemin.
Le lendemain je décidai de dévoiler mon projet aux responsables locaux, chefs, notables et prêtres. Je m’adressai à eux en ces termes :
« Vous voyez vous-mêmes quel est notre malheur ! Jérusalem est en ruines et ses portes ont été détruites par le feu ! Allez, reconstruisons le rempart de Jérusalem pour que nous ne soyons plus dans cette situation humiliante ! »
Personne ne me connaissait ni d’Eve ni d’Adam. J’aurais été un parfait étranger si je n’avais pas été Juif comme eux. Je leur demandais de se mettre à l’ouvrage pour travailler à la reconstruction de Jérusalem ! J’étais sûr qu’eux-mêmes avaient dû souvent rêver à ce projet sans jamais avoir les moyens de le réaliser.
Pour appuyer mon exhortation et pour ne pas me poser en donneur de leçon je leur ai raconté dans le détail comment Dieu m’avait mis ce fardeau sur le cœur après le récit de mon frère Hanani, comment Dieu avait conduit ma réflexion, comment Dieu avait disposé favorablement l’empereur à mon égard pour mon voyage et comment Dieu m’avait entouré de sa bienveillance et sa bonté.
Ils furent tous enthousiasmés par mes propos et se sont écriés :
« Levons-nous et effectuons les travaux de reconstruction. »
J’ai été l’étincelle qui a allumé le feu d’un élan de ferveur et de courage.
Maintenant il n’y avait plus qu’à…

Par la suite rien ne fut facile !

Nous n’avions pas encore démarré le chantier que la nouvelle s’était propagée comme une traînée de poudre dans les provinces voisines. Sanballat, le Horonite, Tobiya son adjoint ammonite et un troisième comparse, Guéshem l’Arabe, ne se sont pas privés de commentaires quand ils l’apprirent ! Ce ne furent que mépris et moqueries :
« Qu’êtes-vous en train de faire ? Vous voulez vous révolter contre l’empereur ? »
Mauvaise réponse et mauvais angle d’attaque ! Ils avaient pourtant lu la lettre de recommandation du roi Artaxerxes ! Ils ne pouvaient ignorer que l’empereur était favorable au projet et que c’était avec sa bénédiction que j’avais enclenché le processus de reconstruction ! Ils voulaient m’intimider !
Ils ignoraient surtout que nous avions à nos côtés le plus puissant des alliés !
Je leur répondis donc :
« Le Dieu du ciel fera réussir notre entreprise. Nous, ses serviteurs, nous nous mettrons à l’œuvre et nous reconstruirons la ville. Quant à vous, vous n’avez aucune propriété ni aucun droit dans Jérusalem, et personne ne s’y souviendra de vous avec considération ! »

Alors j’ai organisé les travaux. J’étais retourné souvent, de jour cette fois, inspecter les murailles et j’avais bien repéré toutes les réparations à faire, les différents secteurs à restaurer. J’avais maintenant bien en tête le plan de la muraille
Ce sont les prêtres, sous l’impulsion d’Eliashib, le grand-prêtre qui, les premiers se sont mis au travail ! Ils remirent en état la porte des Brebis dans l’angle nord-est de la muraille. Ils ont posé des battants neufs et organisèrent une cérémonie d’inauguration et de dédicace pour bien signifier que Jérusalem était à nouveau la ville sainte, choisie par Dieu !
La porte achevée, ils se lancèrent dans la réparation et la reconstruction de la partie nord des remparts.
Les Israélites ont retroussé leurs manches pour participer à la restauration : des orfèvres, des parfumeurs, des prêtres, des notables, des chefs de district et même quelques femmes. Ils furent rejoints par des habitants de Jéricho, Téqoa, Gabaon, Mitspa, Zanoah et de quelques autres villages des alentours venus pour leur prêter main forte. Ils ont tous travaillé d’arrache-pied, les habitants de Jérusalem qui habitaient près des remparts oeuvraient souvent en face de leur maison. Chacun savait exactement la tâche qu’il devait accomplir, que ce soit pour rebâtir la muraille ou pour rénover une porte en posant la charpente et le toit, en montant les battants avec les verrous et les barres pour la bloquer.

La logistique n’était pas simple… il fallait fournir les matériaux, les outils, les repas, un logement à ceux qui venaient des villages environnants.
Je pourrais vous parler de Malkiya, Shalloum, Mérémoth, Shemaya, Tsadoq et les autres !
Je pourrais vous dire avec précision où chacun a travaillé, quelle a été sa tâche à accomplir, quel a été son compagnon d’ouvrage à sa droite et à sa gauche.
Ce serait fastidieux et vous seriez très vite lassés d’entendre mes longues énumérations de noms de personnes que vous ne connaissez pas, et mes répétitions de termes comme « côte à côte… », « à côté de… », « à sa suite… », « plus loin… », « au-delà… ».
Mais sachez que chacun a mis du cœur à l’ouvrage et travaillait avec ardeur et ferveur !

Comme il fallait s’y attendre, tout cela déplaisait fortement à Sanballat et ses comparses Tobiya et Gueshem ! En voyant l’avancement des travaux, Sanballat se mit dans une colère noire et, devant ses compatriotes et son armée il tint des propos offensants envers nous :
« Qu’est-ce que ces minables Juifs veulent donc faire ? S’imagineraient-ils qu’on va les laisser agir et qu’en offrant des sacrifices à leur Dieu ils viendront maintenant à bout d’une telle entreprise ? Redonneront-ils vie à des pierres ensevelies sous des monceaux de poussière et calcinées ? »
Tobiya, l’Ammonite, qui comme toujours le suivait comme un toutou, ajouta son grain de sel :
« Ils n’ont qu’à bâtir ! Si un renard s’élance contre leur muraille de pierre, il la brisera. »
Je n’entrai pas dans leur jeu en essayant de justifier notre action. Ils insultaient avant tout le Dieu du ciel.
J’ai préféré prier et parler au Tout-Puissant. Lui seul était juge :
« Ecoute, ô notre Dieu, comme on nous méprise ! Fais retomber sur eux l’humiliation qu’ils nous infligent et livre-les au pillage sur une terre d’exil.Ne pardonne pas leur faute et n’efface pas leur péché, car ils ont offensé ceux qui rebâtissent les remparts. »

Tout cela ne nous a pas découragés et nous avons continué à bâtir la muraille, à combler les brèches, si bien que bientôt, sur tout le pourtour, elle fut réparée jusqu’à mi-hauteur, car chacun avait pris ce travail à cœur.
Mais Sanballat ne lâcha pas prise. Il excita les Arabes, les Ammonites et les Ashdodiens contre nous. Ensemble ils formèrent une coalition dans le but de nous attaquer par surprise en nous encerclant et de semer le désordre dans Jérusalem. Les Juifs qui vivaient parmi eux nous avaient avertis à plusieurs reprises de leur complot et la crainte s’empara de beaucoup. Il m’a fallu toute ma force de persuasion pour motiver le peuple à ne pas se décourager face à cette menace. Nous avons prié et organisé notre sécurité. J’ai placé des gardes armés d’épées, de lances et d’arcs, tout autour de la muraille tout en exhortant chacun à ne pas avoir peur et à faire confiance au Seigneur grand et redoutable.
L’attaque n’eut pas lieu !
Sanballat et ses comparses apprirent que leur projet avait été éventé et y renoncèrent.

Nous avons donc repris notre travail de reconstruction ; chacun est retourné à son poste. Mais à partir de ce jour-là la moitié des hommes travaillaient alors que ceux de l’autre moitié étaient en alerte, vêtus de cuirasses et armés. Et même ceux qui bâtissaient ne travaillaient que d’une main, portant une arme dans l’autre et ils avaient une épée attachée à leur hanche. Un homme, à mes côtés, était toujours prêt à sonner du cor pour donner l’alerte. Les journées de travail ont été rallongées, de l’aurore jusqu’à l’apparition des étoiles. J’ai encouragé tout le monde à passer les nuits dans Jérusalem ; nous dormions habillés, les armes à portée de main.
Sanballat et les autres ont continué à vouloir m’intimider. Ils m’ont proposé par quatre fois des entrevues, mais j’ai décliné chaque fois arguant que j’étais trop occupé et qu’il m’était impossible d’interrompre mon travail pour les rencontrer.
Ils m’ont menacé de répandre le bruit d’une révolte que j’aurais fomentée pour devenir roi de Juda. Ils ont soudoyé un faux-prophète pour m’entraîner dans le temple, un acte interdit par la loi, pour que je pèche et qu’ainsi ils puissent me faire une mauvaise réputation et me discréditer. Pendant le même temps beaucoup de notables et de Judéens continuaient à entretenir des liens étroits avec Tobiya et lui rapportaient toutes mes paroles.

Malgré toutes les oppositions la reconstruction de la muraille fut achevée au bout de cinquante-deux jours ! Nous étions fin septembre 445.
Nos ennemis ont très mal pris la chose. Ils ont dû admettre, malgré leur humiliation, que tout cela n’avait été possible que grâce à l’aide du Seigneur.
Une fois toutes les portes posées j’ai délégué en toute confiance le commandement de la ville à mon frère Hanani et au gouverneur de la citadelle, Hanania.

Dans le même temps j’ai dû commencer à gérer deux autres chantiers et pas des moindres. En effet au fil des jours j’ai constaté qu’il n’y avait pas que la muraille et les maisons qui avaient besoin d’être restaurées, mais aussi la vie sociale et la vie spirituelle du peuple.
Très vite, en tant que gouverneur du district de Juda, j’ai pris conscience des difficultés économiques. J’étais submergé de plaintes et de réclamations de la part des plus démunis qui étaient exploités par les Juifs aisés qui avaient pris en gage leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers, leurs maisons, et parfois même leurs fils et leurs filles pour en faire des esclaves. Ils étaient pris à la gorge par ces dettes et aussi par l’impôt impérial qui pesait sur eux. J’ai été très en colère en apprenant que des Juifs augmentaient leur patrimoine en lésant les plus pauvres et en exploitant leurs frères, ici, dans leur pays, alors qu’en exil les Juifs fortunés avaient toujours eu à cœur de racheter aux païens ceux de leurs compatriotes qui avaient dû se vendre comme esclaves, afin qu’ils puissent retourner dans le pays promis.
J’ai rassemblé les notables et les chefs du peuple pour traiter ce cas !
Je leur ai reproché leurs comportements contraires à la loi qui interdit de profiter de la pauvreté de son semblable pour s’enrichir. Je les ai exhortés à remettre leur dette à leurs frères démunis et à leur rendre leurs biens ainsi que ce qu’ils avaient prélevé sur leurs récoltes.
Ils ont promis de faire ce que je leur demandais et je leur ai fait prêter serment en présence des prêtres.
Moi-même j’ai mis un point d’honneur à donner le bon exemple dans le domaine de l’argent et des richesses. En effet, durant les douze années où j’ai exercé ma fonction de gouverneur à Jérusalem, je n’ai jamais demandé les revenus qui auraient dû m’être versés. Je savais que les gouverneurs précédents avaient pressuré le peuple et je me sentais responsable devant Dieu de la manière dont j’assurais ma fonction et administrais la population qu’il m’avait confiée. J’étais venu pour servir et non pour m’enrichir ! J’étais redevable de mes actes devant Dieu et je devais vivre de telle manière que mes actes soient en cohérence avec ma foi.

Le chantier de la restauration de la relation avec Dieu s’avéra bien plus difficile que la reconstruction de murailles et de portes. En effet, ce peuple était dans une énorme misère spirituelle. Il avait besoin de redécouvrir son Dieu et la loi qu’il lui avait donnée, de vivre en communauté les fêtes qu’il avait instaurées.
La fête des trompettes, en octobre 445, seulement quelques mois après mon arrivée à Jérusalem, sera l’occasion idéale de remettre le peuple en lien avec la parole de son Dieu. Esdras, spécialiste de la loi et prêtre, apporta la loi devant l’assemblée du peuple rassemblant hommes, femmes et enfants en âge de comprendre. Il lut dans le livre depuis l’aube jusqu’à midi. Les lévites qui entouraient Esdras sur l’estrade expliquèrent la loi au peuple au fur et à mesure qu’ils la lisaient. Le peuple pleurait en entendant les paroles données par Dieu à Moïse. Mais avec Esdras et les lévites j’invitai le peuple à être dans la joie :
« Ce jour est un jour de fête, consacré à l’Eternel, votre Dieu. Ce n’est pas le moment de pleurer et de prendre le deuil ! »
Esdras ajouta :
« A présent, allez faire un bon repas, buvez d’excellentes boissons et faites porter des portions à ceux qui n’ont rien préparé, car ce jour est un jour consacré à notre Seigneur. Ne vous affligez donc pas, car la joie que donne l’Eternel est votre force. »
Tous allèrent manger et boire, faire porter des parts aux pauvres et organiser de grandes réjouissances. Car ils avaient bien compris les paroles qu’on leur avait enseignées.
Dès le lendemain les chefs de groupes familiaux de tout le peuple, les prêtres et les lévites s’assemblèrent auprès d’Esdras, le spécialiste de la Loi, pour étudier plus attentivement les enseignements de la Loi. Ils y découvrirent les instructions de Dieu pour la fête des cabanes qui avait lieu aussi à cette époque de l’année.
On publia la proclamation suivante :
« Sortez dans la montagne et rapportez-en des branches d’olivier cultivé et d’olivier sauvage, de myrte, de palmier et d’arbres touffus, pour faire des cabanes comme cela est écrit. »
Aussitôt dit, aussitôt fait !
Tout le monde apporta des branchages pour construire des cabanes sur la terrasse de leurs maisons, dans leurs cours, dans les parvis du Temple, sur les places, pour les habiter. Cette fête n’avait plus été célébrée depuis le temps de Josué, fils de Noun. Ils il y eut à nouveau de grandes réjouissances. Chaque jour Esdras lisait une portion du livre de la Loi de Dieu. On célébra la fête pendant sept jours, et le huitième jour, conformément aux prescriptions de la Loi, il y eut une grande assemblée.

Le même mois il y eut un grand rassemblement pour la confession des péchés et un jeûne. Je n’ai pas le temps de vous décrire cette journée et la longue prière qui fut adressée à Dieu. Vous pourrez la trouver dans la neuvième section de mon livre de mémoires. Ils retracèrent devant Dieu toute l’histoire de leur peuple avec ses délivrances et ses châtiments et exprimèrent leur aspiration à retrouver la liberté.
Ils s’engagèrent par serment à vivre en accord avec la Loi de Dieu, à ne pas se mélanger aux autres peuples par le mariage, à respecter le sabbat, à donner fidèlement à Dieu ce qu’il exige dans sa Parole.

Nous avons aussi inauguré les murailles de la ville dans la joie, par la louange et par le chant de deux chœurs, qui après avoir longé les murailles prirent place dans le temple de Dieu. Ce fut un grand jour où l’on offrit de nombreux sacrifices et tous furent heureux car Dieu leur avait accordé un grand sujet de joie. Les femmes et les enfants prirent part aux réjouissances et l’on entendait de loin les cris de joie qui retentissaient à Jérusalem.

Cela prit du temps de mettre en cohérence la vie des uns et des autres avec les commandements de Dieu. Ce fut un chantier qui prit bien plus de 52 jours !
Au fur et à mesure des lectures publiques nous découvrîmes que beaucoup de choses devaient être mises en ordre devant l’Eternel.

Au bout de douze ans je suis retourné auprès d’Artaxerxès, mais très vite je l’ai sollicité pour un nouveau congé car je devais encore régler beaucoup de choses
Pendant mon absence le prêtre Eliashib n’en a fait qu’à sa tête ! Il avait carrément installé Tobiya dans une salle du temple, alors que tous les étrangers étaient exclus de la communauté d’Israël ! Je me suis mis en colère et j’ai jeté hors de la pièce Tobiya et tous les objets qui lui appartenaient et je fis purifier les salles.
Je dus aussi régler le problème des dîmes qui n’étaient pas versées, celui des musiciens et des chantres qui étaient partis hors de Jérusalem. Je rassemblai les lévites et les musiciens et je leur fis reprendre leurs fonctions.
Je ne cessai de prier :
« Souviens-toi de moi, ô mon Dieu, pour tout cela, et n’oublie pas tout ce que j’ai fidèlement accompli pour ton temple et pour son culte. »
Je remarquai à la même époque que le jour du repos n’était pas respecté. Tous travaillaient et faisaient du commerce ce jour-là ! J’ai dû aller jusqu’à fermer les portes de Jérusalem dès la tombée de la nuit, avant le début du sabbat et d’interdire de les rouvrir avant que le sabbat soit passé. Malgré cela beaucoup désobéirent.
« De cela aussi, souviens-toi en ma faveur, ô mon Dieu, et fais-moi grâce dans ton immense bonté. »
Le problème des mariages avec des étrangers persista. Esdras s’y était déjà attaqué vingt ans auparavant sans succès. Au point que les enfants de ces couples ne savaient plus parler notre langue ! Même les prêtres ne respectaient pas cette loi. J’ai dû chasser loin de Jérusalem le petit-fils du prêtre Eliashib qui était devenu le gendre de Sanballat !

Les bonnes résolutions du peuple et ses serments semblaient si loin !
Moi j’avais décidé de placer ma confiance en Dieu, de mettre mon énergie et mon courage au service de ce peuple. J’ai mené à bien la restauration des murailles de Jérusalem. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence que le cœur de mes compatriotes était dur et versatile, comme l’était celui de nos ancêtres !

 Il n’y avait rien de nouveau sous le soleil !
Seul le Messie pourra mener à la perfection ce chantier de restauration des cœurs.

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