Prose, Roman, Sylduria

Sylduria – Lynda la rebelle (4)

Chapitre IX
Elvire

Dès le lendemain matin, Lynda, munie de la lettre royale, se précipita chez le trésorier. Celui-ci fronça les sourcils à la vue de la somme considérable qui lui était présentée, mais après tout, la signature et le cachet du roi étaient bien présents. C’était son affaire.

L’argent lui fut remis en liquide, elle l’échangea prudemment contre des chèques de voyage.

Elle s’encombra de peu de bagages : quelques effets et provisions dans un sac, sa guitare sur le dos, son argent dans sa poche, son casque sur la tête. Pour le reste, elle achèterait sur place, au fil des besoins. Bien entendu, elle ne négligea pas de rayer sur son calepin le nom de Dimitri, qui échappa à la noyade, comme les autres.

Elle partit sans dire au revoir à personne. Chevauchant sa motocyclette, elle quitta le palais, puis la ville, à grand bruit, bien décidée à ne plus jamais revenir.

Elle voyagea loin sans ménager sa monture : une première étape à Belgrade, une seconde à Munich, enfin, elle arriva le troisième soir exténuée à Paris. Notre héroïne, si j’ose dire, passa la nuit à l’Hôtel Formule 1 de la porte de Montreuil et se leva tard.

Équipée d’un plan de Paris et d’un guide Michelin, Lynda trouva sans difficulté le prestigieux Hôtel dont elle rêvait. Quand le réceptionniste la vit garer son engin à deux roues tout près de l’entrée et pénétrer dans l’établissement, toujours enveloppée de fer et de cuir, et le visage caché par son casque, il plaça discrètement le doigt sur le bouton rouge, sous le comptoir. Puis, la voyant s’approcher vers lui, il constata avec soulagement qu’elle n’était pas armée et, retrouvant sa tranquillité, lui expliqua poliment qu’elle s’était vraisemblablement trompée d’adresse et que les tarifs pratiqués ici devaient être au-dessus de ses capacités.

« Ça dépend, répondit-elle avec aplomb, quels sont-ils, vos tarifs ?

– À partir de 780 euros la nuit, pour les chambres les plus modestes.

– En effet ! Une chambre à ce prix-là, c’est pour un public modeste.

– Petit déjeuner compris.

– Mais, supposons que je souhaite quelque chose d’un peu plus confortable.

– Nous avons de quoi vous satisfaire pour 970 euros.

– C’est déjà mieux, mais j’aimerais avoir une suite vraiment luxueuse, cela conviendrait mieux à une personne de mon rang. »

L’employé regarda la jeune fille, de plus en plus étonné.

« Si vous recherchez le meilleur, je vous conseille sans hésiter notre suite impériale. 127 m², deux chambres avec lits royaux, salle de bain toute en marbre, vue imprenable sur la tour Eiffel, les Invalides et l’opéra Garnier. Son prix aussi est impérial, mais je suppose que ce n’est pas cela qui vous effraie.

– Non, ça ne m’effraie pas.

– Alors allons la visiter, s’il vous plaît, mais je vous préviens, on paye d’avance, carte bleue ou liquide.

– On dirait que je ne vous inspire pas confiance, mon ami, répondit-elle, indignée. Ne vous fiez pas à mon allure vestimentaire. Si vous saviez qui je suis, vous me baiseriez les mains sans tarder. »

« Décidément, cette fille est à moitié givrée, » se dit l’homme en la conduisant vers l’ascenseur.

Lynda passa une nuit merveilleuse dans son grand lit à rideaux. Même dans son palais d’Arklow, elle n’avait pas une suite aussi luxueuse pour elle toute seule. Étalée paresseusement dans ses draps parfumés, elle ne pensait qu’à son bonheur.

« Enfin libre ! Me voilà riche ! Enfin je suis une vraie princesse et je vais vivre comme une reine, sans devoir de compte à personne. Vivre enfin, sans mon bigot de père, sans mon hypocrite de sœur, et sans ce pédant de Wladimir ! Voilà Paris ! La plus belle ville du monde est à mes pieds, il ne me reste plus qu’à la conquérir. »

Le lendemain, elle alla se promener sur les Champs-Élysées tout proches, s’arrêtant à toutes les boutiques pour y faire provisions de robes, ceintures, chaussures et chapeaux. Elle dépensa aussi des sommes vertigineuses chez les bijoutiers, afin de passer plus facilement inaperçue dans sa nouvelle résidence.

Finalement, elle acheta aussi une Porsche qu’elle paya comptant et en liquide, sous l’œil ébloui du vendeur. Elle conserva néanmoins sa Harley qui faisait partie, comme le reste, de son arsenal de séduction.

Elle ne s’ennuyait guère, sortant la nuit, dormant le jour. Elle fréquentait les plus grands restaurants et les cercles les plus fermés.

Une seule chose lui manquait pourtant : elle aurait bien aimé trouver une amie parisienne avec qui partager ces moments de plaisir.

Cette lacune se trouva bientôt comblée :

Il lui arrivait, par fantaisie, de délaisser le Paris mondain pour visiter discrètement les bistrots et petits bals des quartiers plus sensibles. De même que les dieux antiques descendaient de temps en temps sur la terre pour taquiner les humains, elle aimait rencontrer de la populace et la toiser du haut de son mépris. Justement, ce samedi soir, il lui a pris l’idée d’aller guincher dans une cité, ô combien difficile, de la banlieue nord-est.

Elle avait déjà épongé plusieurs bières quand elle vit, à l’autre bout du comptoir, deux gars quelque peu éméchés, importunant une jeune fille qui n’avait visiblement pas désiré leur compagnie.

« À la bonne heure ! se dit-elle en serrant ses poings dans ses poches, je vais enfin m’amuser ! »

Elle s’approcha du groupe, menaça les garçons de la voix et du regard, mais ceux-ci lui lâchèrent un « Wo kesta toa kônass ? ».

Ce n’était pas une chose à lui dire. Elle dégaina ses poings et les arrosa d’une pluie de coups qui les fit rouler à terre. Brusquement réveillées, les bandes rivales d’Aulnay-sous-Bois se jetèrent l’une contre l’autre dans un fracas de violence. Lynda avait réussi à provoquer une bagarre générale. Elle serait bien restée pour cogner encore un peu, mais elle jugea plus prudent de prendre la jeune fille par le bras et la mener dehors.

Elle la fit asseoir sur sa motocyclette et la conduisit dans un endroit un peu plus calme où elle lui offrit une boisson bien frappée, pour rompre la glace.

Lynda fit ainsi la connaissance de sa nouvelle amie. Elle apprit qu’elle s’appelait Elvire Saccuti, et qu’elle était caissière au Mutant, à Drancy.

Comme il était tard, Lynda invita Elvire à passer chez elle boire une coupe de champagne.

Lynda avait largement dépassé le 0,5 gramme d’alcool par litre de sang, ce qui ne l’empêcha pas de piloter sa moto comme une voiture de formule un, se faufilant dans la circulation, faisant même un peu de ouillingue pour épater sa protégée qui s’accrochait à son blouson avec angoisse et fut ravie d’arriver vivante à destination.

« C’est ici que tu habites ?

– Oui, cela t’étonne ? »

Après ces aventures dignes des Mystères de Paris, les deux filles partagèrent ensemble un champagne renommé, puis allèrent se coucher. Pour la première fois de sa vie, Elvire dormait dans un lit impérial, et y rêva qu’elle était devenue impératrice.

Le lendemain, après le petit-déjeuner, impérial lui aussi, elles décidèrent de se séparer.

« Je te reconduis chez toi.

– Sur ta moto ? J’ai trop peur. Je préfère prendre le métro.

– Le métro ? C’est pour le peuple. Je te laisse les clés de la Porsche. Tu me la rendras ce soir. Je t’invite au Fouquet’s. »

Elvire s’éloigna en vrombissant. Lynda se sentait brusquement envahie d’inquiétude : quelle idée de prêter à une inconnue une voiture de 300 000 euros ! Et si elle ne revenait pas ? Bon ! Finalement, ce n’est pas si grave. L’assurance la lui rembourserait et elle en achèterait une autre.

Elvire ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle qui allait travailler à scooter, tenait dans ses mains le volant d’un bolide que son patron lui-même n’avait pas les moyens de s’offrir. Elle n’osait imaginer la figure de ses amis du « neuf-trois », la voyant dompter cette superbe décapotable. Elle pensait que parmi ses amis, il s’en trouvait un, justement, qui pouvait, dans son petit garage, la maquiller un peu pour la faire disparaître à l’étranger à grand bénéfice.

Finalement, il devait y avoir un meilleur parti à tirer de la situation. D’abord, elle n’osait pas même imaginer la poêlée de châtaignes que lui servirait la propriétaire, si elle retrouvait sa voleuse. D’autre part, elle n’avait pas prévu qu’une fille menant un train de vie de milliardaire la prendrait sous son aile. Elle comprit qu’elle pouvait en tirer profit à plus long terme.

Elle passa donc tout son dimanche à vadrouiller dans la cité, écoutant du rap à plein volume, klaxonnant aux fenêtres de ses amis, invitant les plus appréciés à voyager à ses côtés.

Le soir venu, elle retourna à l’Hôtel Georges V, jeta les clés dans la main du larbin de service en se donnant des airs de laidie, puis monta dans la suite impériale. Lynda l’y attendait.

« Tu ne vas pas te pointer au Fouquet’s attifée de la sorte ! Ils ne vont pas te laisser entrer. Attends un peu, je t’emmène chez Lagerfeld. Rassure-toi, c’est moi qui paie ».

Au Fouquet’s, Elvire, dont l’univers gastronomique se limitait à Mac Donald et à Pizza Hut s’est comportée comme un tricératops dans un magasin de porcelaine. Lynda considérait ses bévues avec indulgence. Pourvu qu’elles aient passé un bon moment ensemble.

De retour à l’hôtel, elles échangèrent leurs impressions. Elvire était enchantée.

« Tu as mangé dans le restaurant préféré du président, la prochaine fois, je t’invite à la Tour d’Argent. C’était, dit-on le préféré d’Henri IV.

– Y sert-on la poule au pot ?

– Sans doute.

– C’est tout de même extraordinaire. Tu es une étrangère, tu débarques de Slovénie…

– Syldurie.

– Oui, pardon. Tu débarques de Syldurie et c’est toi qui me dévoiles ce que Paris a de plus merveilleux. Grands restaurants, grands hôtels, grands couturiers, grands magasins. Tout ce luxe ! Et dire que j’ignorais tout cela ! Avant de te connaître, je n’étais qu’une petite Parisienne ordinaire.

– Et maintenant tu fais partie du Paris mondain.

– Tu as totalement transformé ma vie. Tu es ma meilleure amie. Je t’aime de tout mon cœur.

– Moi aussi, Elvire, je t’aime très fort. »

Elles parlèrent des heures durant de cette merveilleuse soirée. Puis elles conclurent avec un dernier champagne.

« Celui-ci vient directement de chez Faujeton.

– Faux jeton ? Ah oui ! Tu veux dire Fauchon. J’en vends du moins cher au Mutant.

– Je préfère ne pas te dire le prix. Tu en mourrais de jalousie.

– Tu ne regardes pas à la dépense pour satisfaire ta meilleure amie.

– Tu le mérites bien. »

Lynda prit machinalement le courrier de samedi. Il se trouvait une enveloppe qu’elle avait oublié d’ouvrir.

« Une lettre d’amour, évidemment, dit Elvire avec malice.

– Non, une facture.

– Ma pauvre chérie !

– Ne te fais pas de souci pour moi. J’adore recevoir des factures, et plus encore les payer. Celle-ci est de Fauchon, justement. »

« Génial ! Écoute-moi ça ! Accroche ta ceinture et cramponne-toi au fauteuil :

“Caviar Beluga iranien, une boîte de 350 grammes : 8350 euros, toutes taxes comprises.” Tu t’imagines ? “Port et emballage : 3,90 euros.”

– On dirait que ça te fait plaisir.

– Mais ça me fait bondir de joie. Plus de 8000 euros. Imagine un peu le prix au kilo.

– Moi ça me ferait peur.

– Mais du caviar à 8000 euros ! Sais-tu avec quoi on réveillonne à la cour de Syldurie, depuis que papa a pondu ses réformes budgétaires ? – Avec des œufs de lumps. Et moi, princesse syldure déchue et déshéritée, je fais la fête avec du caviar à 8000 euros.

– Et comment vas-tu la payer, cette facture ? Ta banque t’accorde un crédit ?

– Ridicule ! Passe-moi mon sac. »

Elle remplit un chèque.

« Et voilà ! J’ai fait mes provisions et mon chèque n’est pas sans provisions.

– 8000 euros ! 350 grammes !

– Sais-tu qui d’autre à Paris, s’offre du caviar à ce prix-là ?

– Sûrement pas moi.

– Moi, je vais te le dire : le président de la République.

– Nous sommes loin des œufs brouillés de Giscard d’Estaing.

– Je suis devenue quelqu’un de très important. Comme disent les Américains : une vieille pie. »

Elvire préférait de loin sa vie parisienne à sa vie de banlieue, elle oubliait souvent l’heure du réveil. En raison de son absentéisme et de ses retards répétés, elle se fit bientôt virer du Mutant. Belle occasion pour elle d’occuper à titre permanent la deuxième chambre de la suite impériale.

Chapitre X
Cinéaste et financier

La passion de Lynda pour le cinéma, aussi spontanée qu’elle lui soit venue, ne l’avait pas quittée. Au contraire, elle avait pris corps dans sa pensée. Mais notre princesse prit vite conscience de la difficulté : vers qui se tourner dans cette ville immense pour trouver une personne capable de l’aider ?

La chance pourtant lui fit un présent lorsqu’un jour, elle trouva dans le restaurant deux hommes qui discutaient du sujet en connaisseurs. Elle leur demanda fort poliment la permission de se joindre à eux et apporta à la discussion une participation enflammée qui ne manqua pas d’éblouir ses interlocuteurs.

L’un d’eux, pour son bonheur, était justement Gino Lalabrigido, le célèbre producteur.

« C’est la providence qui vous envoie. Le tournage de mon nouveau film commence cette semaine, et la vedette qui devait jouer le rôle de Jessica m’a lâché sur un caprice, mais à vous voir et à vous entendre, je suis certain que vous ferez aussi bien qu’elle, sinon mieux. »

Lynda était émerveillée, vous le pensez bien ! Le grand Gino Lalabrigido, en personne, irait la voir demain, dans sa suite. Il lui remit une copie du scénario et lui promit de venir lui apporter un contrat.

Elvire, elle aussi, fut enthousiasmée quand elle apprit la nouvelle. Elles ne sortirent pas faire la fête ce soir-là. Lynda tenait à ce que Gino la trouve en pleine forme et dans toute sa beauté.

Le lendemain, Gino se présenta à l’heure prévue devant sa porte.

« Bonjour, Monsieur Lalabrigido.

– Bonjour, mademoiselle Soucha… Souchi… Chacha…

– Vous pouvez m’appeler Lynda, ce sera beaucoup plus simple.

– Vous avez raison. Dans ce cas, appelez-moi Gino, ce sera plus convivial. »

Ils entrèrent rapidement dans le vif du sujet :

« Avez-vous lu mon scénario ?

– Oui, plusieurs fois, et je suis bien surprise. Je m’attendais à me voir confier un rôle de débutante, alors que cette Jessica est le premier personnage de l’histoire. Son rôle me conviendrait à merveille. Il colle prodigieusement à ma sensibilité.

– Dois-je en conclure que vous acceptez mon offre ?

– Oui. Sans aucune réserve.

– J’en étais sûr. Vous vous envolez vers la gloire et me tirez d’embarras. »

Gino sortit de sa poche le contrat qu’elle signa en double exemplaire sans poser la moindre question. Ils scellèrent leur marché en sabrant une bouteille de champagne, de chez Fauchon comme il se doit. Puis ils se séparèrent.

« Elvire ! cria-t-elle en sautant de joie, c’est gagné ! J’ai mon contrat ! Finissons vite ce Champagne avant qu’il s’évente ! »

Une fois l’euphorie dissipée, Lynda s’installa et se mit à lire attentivement le document qu’elle venait de signer. Son visage rayonnait de joie, assombri parfois par un froncement de sourcils.

« Quelque chose ne va pas ?

– Juste un petit détail : “Article 7, alinéa B : mademoiselle Lynda Soussaschnick-Sassouschnikof devra participer à hauteur de 20 % des frais de réalisation du film, part estimée à 400 000 euros”.

– Diable ! Cela nous fait une belle provision de caviar !

– Ce n’est pas cher quand on possède ma fortune. Attends ! Écoute la suite : “Alinéa C : mademoiselle Lynda Soussaschnick-Sassouschnikof devra apporter en dépôt de garantie un bien mobilier ou immobilier d’une valeur de 300 000 euros. Au cas où les bénéfices ne couvriraient pas les dépenses, ce bien serait saisi par maître Haubouleau-d’Audault, huissier de justice à Paris, et revendu au profit de Gino-Lalabrigido-Productions.” »

Le teint de Lynda avait blanchi. Elle comprenait soudain qu’elle venait de mettre sa Porsche en loterie. Gino Lalabrigido est un filou.

« Tu ne dois pas t’inquiéter, répondit Elvire, voyant le trouble de son amie. Lalabrigido est le meilleur producteur français. Son jugement est sûr. S’il t’a engagée, c’est qu’il est certain que tu mérites sa confiance et qu’il ne court aucun risque financier. »

Le tournage dura un peu plus d’un mois. Cinq semaines pendant lesquelles Lynda, oubliant les soirées mondaines, travaillait de toute sa force, de tout son courage, et de toute sa passion, sous l’autorité de Gino qui, souvent, la faisait quitter le plateau en pleurs.

Mais ce travail épuisant trouva sa récompense puisqu’elle reçut, une quinzaine de jours avant la sortie en salle, une visite de son patron et néanmoins ami.

« Tout d’abord, je tiens vraiment à vous féliciter, Lynda, vous avez été merveilleuse dans le rôle de Jessica. Le public va vous aduler et je vous promets une carrière fulgurante dans le septième art. Nous avons réalisé des études de marché : les instituts sont unanimes. Nous allons, vous et moi, gagner un bon paquet d’argent avec ce film. Attendons-nous à plusieurs millions d’euros de bénéfice.

– Vous savez, Gino, l’argent n’a pas beaucoup d’intérêt pour moi. C’est pour l’amour de l’art que je tourne.

– Moi aussi, ma chère Lynda, bien entendu, mais comme chantait Gilbert Bécaud : “L’argent, l’argent, tout s’achète et tout se vend”. Même l’art et même le génie. C’est triste, mais que pouvons-nous y changer ? Notre siècle est ainsi fait.

– Bien sûr ! Il faut envisager la chose avec philosophie.

– Vous avez raison, et puisque nous en sommes rendus aux questions bassement matérielles, je prends la liberté de vous rappeler les termes du contrat que nous avons signé ensemble. Il est convenu à l’article 7 alinéa B que vous devez participer à vingt pour cent des frais de réalisation du film.

– Mais parfaitement ! Je me souviens très bien de cet article.

– C’est la raison pour laquelle je vous serais reconnaissant de bien vouloir me verser 400 000 euros.

– 400 000 euros, cela me convient.

– Cette somme peut vous paraître lourde, mais soyez sans crainte, les places vendues vont rééquilibrer très largement cette dépense. Au cas où vous seriez un peu gênée, nous pouvons nous arranger. Donnez-moi 100 000 euros mainte-nant, et le solde le mois prochain.

– Je ne suis jamais gênée, cher ami. Voici mon carnet de chèques. Nous disions 400 000. À l’ordre de… ?

– “GL Productions”.

– “GL Productions”. Voilà ! Signé : Lynda, avec un Y.

– Je vous remercie, Lynda. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps. Je vous laisse vous reposer, vous l’avez bien mérité. Lisez bien les journaux, on va beaucoup parler de nous. »

Ce soir-là, nos deux amies rattrapèrent de longues semaines de sagesse et sortirent en un lieu de divertissement pour ne rentrer à l’hôtel qu’à l’aube.

La notoriété promise et la fortune de la jeune aventurière avaient attiré l’attention d’un autre habitué de l’hôtel. Stéphano de Monaqui, célèbre banquier et jongleur en bourse, sollicita une rencontre pour lui proposer ses services. Ils se fixèrent un rendez-vous le lendemain de cette folle nuit, heureusement en fin de matinée.

« Bonjour, mademoiselle Chachachi…

– Appelez-moi Lynda. C’est plus simple.

– Je vous remercie, vous pouvez m’appeler Stef. Cela facilitera les relations.

– Excusez mon visage fatigué. J’ai travaillé toute la nuit. J’ai très peu dormi.

– Je ne m’en suis pas aperçu. Vous êtes toujours très belle.

– Je vous remercie.

– Ainsi que nous étions convenus, je souhaitais vous rencontrer pour vous parler d’un placement financier extrêmement intéressant pour vous. Vous lisez Le Nouvel Économiste, je suppose.

– Non.

– Vous écoutez Radio Classique ?

– En effet ! J’aime beaucoup les musiques de film.

– Alors, vous devez tout savoir.

– Pour tout avouer, je ne connais rien à l’économie. Pour moi, c’est du grec.

– Ce n’est pas grave. Je vais essayer de vous expliquer tout cela simplement, dans un langage profane. Vous avez entendu parler du groupe Péchinavey, bien entendu.

– Non.

– Vous avez vraiment de graves lacunes. En résumé, le groupe Péchinavey vient d’acheter le groupe Saint-Gaudouche. C’est un événement d’une importance capitale. Évidemment, les actions Péchinavey vont monter comme des fusées. Achetez du Péchinavey maintenant et, je vous le garantis sur mes vingt ans d’expérience au service de la finance, dans deux mois, votre capital aura doublé, et dans un an, il aura décuplé. Et c’est à ce moment que vous vendrez, parce que les cours vont commencer à se stabiliser, puis à baisser progressivement. Mais je serai là pour vous guider dans vos démarches.

– Mais c’est une affaire ! Gagner tant d’argent sans effort ! J’aime l’argent ! Je ferais n’importe quoi pour de l’argent ! J’épouserais le doyen de l’humanité pour de l’argent ! Où faut-il signer ? »

Persuadé du succès de sa démarche commerciale, Stéphano avait préparé un contrat, qu’il sortit d’une sacoche noire, et sur lequel le nom interminable de sa cliente avait même été imprimé.

« Ici, en bas. Précédé de la mention : “Lu et approuvé”. Et vous me signez un chèque. »

Lynda signa encore un chèque, un très gros chèque, car en dépit de ses dépenses inconsidérées, elle disposait encore d’un capital qui lui semblait intarissable.

« Voilà ! Toutes mes économies ! Pourquoi les faire dormir sur un livret à 2,4 % ?

– Vous avez bien raison. Au revoir, mademoiselle Sichoucha… Lynda.

– Au revoir, Stef. »

Lynda jubilait, persuadée d’avoir réalisé la transaction financière du siècle. En même temps, elle repensait à la parabole de l’Évangile, étudiée avec son père.

« Mon petit papa, pensait-elle, tu devrais être fier de ta fille. Je n’ai pas enterré ton talent. Je suis en train de faire fructifier ton capital. Je vais pouvoir entrer dans la joie de mon maître. »

Mais elle ne désirait pas trop spiritualiser la situation et trouva dans cet événement l’occasion d’une nouvelle évasion nocturne.

Chapitre XI
Cours de Vincennes

Accompagnée, comme il se doit, de son inséparable Elvire, Lynda avait décidé de passer ce dimanche à la foire du Trône. Ce n’étaient plus les distractions mondaines auxquelles elles s’étaient habituées, mais plutôt le genre de divertissement roturier qui leur assure autant de plaisirs. Et puis, comme nous l’avons vu, en fréquentant bals populaires, fêtes foraines et autres rassemblements moins bien fréquentés que le Rotary club, Lynda espère toujours y trouver l’occasion de rosser quelques blousons noirs.

L’auteur de ce livre ne garde qu’un seul souvenir d’une sortie à la foire du Trône avec son père : c’est une sorte d’immense balancier articulé sur un axe qui exécutait des révolutions complètes. À l’extrémité de chaque branche, il y avait une cabine cylindrique dans laquelle les audacieux s’engouffraient et qui paraissait minuscule lorsqu’elle atteignait le sommet de sa course. Comme si ce n’était pas suffisant, la cabine, telle notre belle planète, associait rotation et révolution. De quoi vous mettre l’estomac à la place du cerveau. Je regardais cet engin avec angoisse : « Pourvu que Papa n’ait pas la bonne idée de me faire monter là-dedans ! »

Les émotions fortes, tout comme les bagarres faisaient partie des plaisirs de Lynda. Elvire suivait le mouvement pour ne pas passer pour une poule mouillée devant sa copine. Aucune d’elles n’étant cardiaque ni enceinte, rien ne s’opposait à ce qu’elles aillent chercher terreur et régurgitation dans cette machine infernale.

Le temps avait été agréable toute la journée, elles décidèrent de rentrer tranquillement et de marcher un peu dans Paris avant d’appeler un taxi. Elles étaient parvenues sur le cours de Vincennes, en face du Lycée Maurice Ravel, quand un jeune homme les interpella :

« Mesdemoiselles, mesdemoiselles ! »

Les jeunes filles se tournèrent vers lui. Il tenait quelques volumes dans une sacoche. Il en tendit un à Lynda.

« Permettez de vous offrir ce petit livre, s’il vous plaît, ce n’est pas long à lire et il peut changer votre vie.

– Changer ma vie ? répondit Lynda, mais celle que j’ai me convient. »

Elle tendit néanmoins la main et prit l’opuscule. C’était en effet un livre ténu, son titre : Un Seul Chemin, son auteur, Alain Chouaquier.

Elle le rendit, avec un air dédaigneux, à celui qui le lui avait si gracieusement offert.

« Non merci.

– C’est gratuit, vous savez, et c’est donné de bon cœur.

– J’ai dit : non merci.

– Et ça ne vous engage à rien.

– Encore heureux !

– Vous êtes sûre que vous n’en voulez pas. Si vous n’avez pas l’esprit disposé pour le moment, vous pourrez le lire plus tard, à tête reposée.

– Vous ne devriez pas insister, intervint Elvire, vous allez réussir à l’énerver.

– Pas le temps ! dit Lynda.

– Pas le temps ! Pas le temps ! Vous avez bien le temps pour boire et pour manger, et pour toutes les futilités de la vie, mais quand il s’agit des vérités fondamentales, vous n’avez pas le temps.

– Oh ! Mais c’est qu’il commence à me plaire, moi, ce petit bonhomme !

– Vous aurez bien le temps de mourir, et alors, vous aurez toute l’éternité pour vous poser les bonnes questions, mais il sera trop tard. »

Lynda en avait assez entendu, elle enchaîna une rafale de gifles sur le visage du courageux missionnaire qu’elle laissa tout abasourdi.

« Et maintenant, tu me lâches, parce qu’après l’averse de gifles, c’est une grêle de coups de poing qui pourrait tomber.

– Je vous avais prévenu, » dit Elvire, narquoise.

Lynda tira son téléphone de sa poche et appela un taxi.

L’incident fit souffler un blizzard entre les deux amies.

« Tu tires une de ces lippes ! » dit enfin Elvire.

Lynda ne répondit pas. C’est vrai qu’elle tirait une tête de phacochère.

« En descendant, fais gaffe à ta lèvre inférieure, tu pourrais marcher dessus.

– Et toi, fais gaffe à ton nez, il pourrait bien rentrer dans ta figure.

– Bon, bon, ça va ! Son Altesse fait la tronche !

– Tu sais ce qu’elle te dit, Son Altesse ? »

On n’entendit pas un mot depuis la Bastille jusqu’au Châtelet.

Elvire ouvrit à nouveau la bouche :

« N’empêche qu’il t’a cassé ton humeur, ce témoin de Jéhovah.

– C’est pas un témoin de Jéhovah. »

Un silence antarctique envahit à nouveau le taxi. Ce n’est qu’arrivé à l’hôtel que les bouderies cessèrent. Lynda reprenait enfin goût à la parole :

« Je ne comprends pas pourquoi j’ai frappé ce type.

– C’est pourtant facile à comprendre : ce type t’a vénéré, et quand tu es vénère, tu lâches les claques.

– Ce n’est pas dans mes habitudes. Chez moi, les beignes, c’est pour les voyous, pour les professeurs de grec, ou pour ma sœur. Pour le reste, je suis tolérante. Quand on me branche sur la politique ou sur la religion, même si on me raconte des âneries, j’analyse, je discute, je réfute, je disserte, j’argumente.

– Moi je trouve que tu as très bien développé ton argumentation. Je dirais même que tu as employé des arguments percutants. »

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