Episode 15: Où Ierosalam découvre son empereur

« Allons » dit la Dame « montrons à cette ville qui est le maître. »

Et c’est une piètre troupe qui se monta de la cave et se dirigea vers l’avenue principale. Nous nous préparions à défier l’Usurpateur sous son nez, avec sa garde d’élite, ses sorciers, ses remparts et ses catapultes. Et nous, nous étions une cinquantaine de boutiquiers, de ménagères, de mendiants amaigris, d’une noble Dame et de son garde du corps effrayé. Ils étaient forts, nous étions fous. Et c’est une bonne chose, avec le recul, que nous le soyons.

Nous émergeâmes dans l’avenue principale, discrets et effrayés. Ceux qui portaient les bannières de l’empereur ne les portaient pas haut, et semblaient prêt à les lâcher à la première occasion. Les musiciens ne voulaient pas jouer. Seule la Dame avait l’air à l’aise et à sa place. Constatant le silence derrière elle, elle dit, en se retournant à peine :

« Eh bien, avez-vous honte de votre empereur ? »

Je faillis la corriger en lui disant que c’était de la peur et non de la honte. Moi qui n’avais aucune famille ni logement ici, j’avais mon cœur qui battait à tout rompre. Qu’est-ce que cela devait être pour les autres, dont la vie entière était dans cette ville, et qui avaient derrière eux qui une boutique, et tel autre des enfants. Mais je me tus : il s’agissait d’une provocation, d’encourager à se décentrer de la peur et de se concentrer sur l’homme dont nous portions le nom en ce jour.

Ils n’avaient pas honte de leur empereur, et ils eurent de moins en moins peur. Je vis les bannières se lever, les musiciens emboucher leurs instruments et voici, ils firent un vacarme qui réveilla le quartier en une fois et attira l’attention de toute la ville au-delà.

Dans cette capitale mi-léthargique, mi-décadente, mentionner l’empereur dans un chuchotis était une audace. Il était un personnage de légende associé à un âge d’or mythique. Avoir son nom proclamé comme un personnage historique et vivant, qui réclamait le contrôle de sa cité – sa cité !– était à vous faire tomber du lit. Dans le meilleur des cas, c’était un évènement qu’aucun habitant ne voulait rater.

Et il y eut des chants, qui proclamaient la souveraineté de l’Empereur sur la ville. L’espace d’une procession, cette ville n’était plus celle de l’Usurpateur. J’aurais aimé que les nuages s’écartent, que la grisaille recule et qu’un grand soleil nous accompagne, mais le ciel resta gris et morne et opaque. Nous étions juste cinquante, mais c’était comme si une armée était avec nous.

A la tête, la Dame, magnifique comme jamais, qui avançait dans la foule en racontant simplement l’histoire : comment l’empereur légitime était venu en secret dans cette ville quelques années auparavant, comment il avait recruté ses premiers partisans, puis comment il avait été arrêté et tué. Comment il avait échappé à la mort, et comment il était en ce moment même en train de rassembler ses armées et venir détruire la cité qui l’avait mis à mort. Seuls ses partisans survivraient au feu et aux ruines que l’Empereur s’apprêtait à déverser sur Ierosalam. Et elle répétait, encore et encore, en remontant la grande rue.

Instinctivement, les gens dégageaient le chemin sur le côté de la procession, comme s’ils avaient peur d’être pris pour des partisans. De nombreuses corneilles passèrent au-dessus de nous, puis s’installèrent sur les toits en piaillant de façon désagréable. Et derrière les corneilles, les forces de l’Usurpateur arrivèrent peu après, se frayant un chemin à coup de fouets et de fourreaux d’épées si nécessaire.

Vers le milieu de l’avenue, nous fûmes forcés de nous arrêter, à cause d’un cordon de cavaliers en armure noire et bronze qui descendait de la citadelle. Ils sortirent leurs arbalètes et nous visèrent. Puis du milieu d’eux émergea un homme à la figure princière, monté sur un cheval blanc aux yeux rouges. Nous n’avions pas besoin qu’il donne son nom. Il était le Maître, le maître de la ville, maître de nos vies à ce moment précis.

« Ethneïa ? Ma femme… » dit-il d’une voix douce, en parlant à la Dame.

« Quand je vivais dans ton harem, tu m’appelais ton chien. Ne fais pas semblant que c’était une belle époque. »

« Justement, aujourd’hui tu te venges bassement en rassemblant contre moi une clique de mendigots sans réputation. Tu aurais pu avoir plus de classe dans ta croisade personnelle. »

« Ce n’est pas une cause personnelle. J’ai été choisie par l’Empereur que tu as tué pour mettre en œuvre le plan que tu as cru avorter en l’exécutant. Il a fait de moi, la prostituée, son épouse, et cette ville sera mienne à son retour. »

« Ecoutez, nobles citoyens ! » cria l’Usurpateur « cette femme est un tyran qui veut imposer sa domination sur vous ! »

Et les cris, les sifflements surgirent. Des pierres volèrent. Je portais la main sur mon épée, les dragons levèrent plus haut leurs arbalètes.

« Celui qui vous domine aujourd’hui, c’est l’Usurpateur, celui que vous appelez le Maître ! Vous lui obéissez comme si son pouvoir était légitime, comme s’il gérait bien cette cité. Mais entre vous, vous parlez de la pauvreté qu’il vous impose, de la mauvaise gestion de cette cité, des rituels occultes de ses mages. J’ai vu plus d’une de vos filles rejoindre sa chambre la nuit, et reparaître le matin morte et vidées de leurs sangs. Avant de lever la main contre moi, considérez qui au juste vous êtes en train de défendre. » cria la Dame.

« Il ne s’agit pas de moi ! Il s’agit de vous, de vos libertés, de vos plaisirs, de votre vie ! Vous souffriez sous la tutelle de l’empereur, et c’est avec raison que vous avez peur de lui : il veut vous arracher vos vies, les mettre à l’équerre et en chasser tout le plaisir et toute la liberté dont vous jouissez maintenant. » se défendit l’Usurpateur

« Quelle liberté offres-tu donc, misérable pantin ? Quelle liberté y-a-t-il dans la pauvreté et la peur que tu imposes à tous ? Ils sont courbés depuis si longtemps qu’ils ont oublié même ce que cela veut dire d’être debout ! Vous croyez être libre, mais inconsciemment vous êtes courbés de terreur ! L’empereur vient vous libérer et vous nourrir, tout au contraire ! »

« Et toi, que viens-tu faire ici, misérable catin ? Est-ce pour déclencher une émeute, rompre la paix ? Tu viens comme une ennemie, tu proclames la venue d’un royaume ennemi, tu veux la fin de notre communauté. Tu es une ennemie, et je dois te tuer pour nous sauver tous. »

« C’est ta mort qui serait notre salut, Usurpateur. » conclut la dame.

Et les dragons tirèrent leurs arbalètes. La corde claqua, sans que les carreaux ne partent. Ils retendirent leurs cadres, mais les carreaux restèrent comme soudés au bois. Ils tirèrent leurs épées et voulurent faire avancer leurs montures. Mais les chevaux refusèrent et plusieurs d’entre eux renversèrent les cavaliers à terre. Les cavaliers mirent alors pied à terre, mais à peine posaient-ils le pied que leurs jambes se dérobaient sous eux et ils semblaient plongés dans un profond sommeil, assommés.

« Mevett ! Fais quelque chose avec tes sorciers ! » hurla l’Usurpateur

De l’arrière sortit alors une grande figure ombreuse, accompagnée d’une trentaine d’acolytes. Ils se mirent dans une position particulière, et semblèrent préparer un grand sort. La Dame dit alors :

« Mevett, as-tu dit à ton Maître que le cercueil de l’empereur était vide ? »

Un charme invisible se rompit, les acolytes perdirent leur synchronisation et le grand sorcier sa concentration. Il se retourna vers l’Usurpateur, qui avait perdu plusieurs teintes et dont des éclairs sortaient des yeux.  L’usurpateur fit brutalement demi-tour, laissant ses gardes derrière lui. La foule, qui haïssait les sorciers, commença à presser les acolytes qui se défendirent brièvement à coup de décharges d’électricité, avant eux aussi de partir en courant, et on les laissa tranquille.

La Dame avait le champ libre pour parler, et elle parla longtemps.

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