Prose, Roman, Sylduria

Sylduria – Lynda la Rebelle (10)

Chapitre XXI – La verrière

Lynda resta quelques jours en garde à vue. Elle dormit au chaud, mangea à sa faim. Elle aurait dû se faire arrêter plus tôt. Elle subit quelques interrogatoires, puis la République décida qu’elle avait suffisamment de clandestins et de sans-papiers à s’occuper pour en rajouter avec une fêlée qui se prenait pour une princesse royale. Il fut donc décidé de l’éjecter du territoire le plus rapidement possible. Pour une fois, l’administration travaillait vite. En moins d’une semaine, elle fut conduite en camion blindé à l’aéroport Charles De Gaulle, puis menée dans l’avion, entourée de deux gendarmes, les mains menottées derrière le dos comme une criminelle. Arrivés à Sofia, ils la sortirent de l’avion et lui libérèrent les poignets. À sa grande surprise, ils l’abandonnèrent sur le tarmac et reprirent place à bord.

« Et moi ! Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

– Toi ? Tu te débrouilles.

– C’est gai ! »

Plus de 400 kilomètres séparent Arklow de la capitale bulgare. La route traverse des régions montagneuses, presque inhabitées, les chaussées sont souvent étroites et dégradées.

Lynda saisit ses bagages et se mit à marcher vers la sortie de l’aéroport. Ses semelles, de plus en plus usées, laissaient entrer sous ses pieds les graviers qui la meurtrissaient.

Elle s’éloigna de la ville, voyageant d’abord en auto-stop. Puis, son expédition devint plus difficile : à pied, en tracteur-stop, parfois même en voiture à cheval, dormant dans les granges, mendiant du pain, volant des pommes, rossant quelques voyous, chassée à coups de fourche par des paysans…

Pendant ce temps, rien n’avait changé au palais du roi. Waldemar, qui paraissait vieilli de vingt ans dans son fauteuil roulant, noyait ses regards dans la verrière. Wladimir se tenait à l’écart, dans ses livres. Éva, debout près de son père, en avait assez.

« Père, je suis si triste de te voir dans cet état. Le docteur Ivanov te l’a encore dit : tu devrais quitter Arklow, partir dans les montagnes, changer de décor. Oublier. Oublier surtout.

– Comment pourrais-je oublier, ma pauvre fille ? Comment le pourrais-je ?

– Souviens-toi qu’il y a un an seulement, tu étais encore capable de monter à cheval. En quelques semaines, tu es devenu un vieillard. Depuis que ce monstre est parti au loin, tu as perdu le goût de la vie.

– Comme tes mots sont durs ! Lynda n’est pas un monstre, c’est une adolescente frivole. Elle ignore tout de la vie. J’ai bien voulu la lui enseigner, mais je suis un piètre professeur. Elle s’est échappée du foyer, avide de liberté. Ce monde cruel qui nous environne lui fera connaître ce que je n’ai pas su lui apprendre. Elle reviendra, meurtrie, les ailes brisées, implorant notre secours.

– Elle ne reviendra pas. Pourquoi t’obstiner ? Écoute les conseils de ton médecin : pars en vacances, ne pense plus à elle. Oublie-la. Elle nous a fait trop de mal. Tu partiras en fauteuil roulant, tu reviendras en galopant.

– Je ne partirai pas. Je resterai devant cette verrière jusqu’à ce qu’elle revienne. Je veux être ici pour l’accueillir.

– Ton entêtement nous tuera.

– Elle a fêté ses dix-neuf ans, à présent. Comme elle a dû changer ! Et j’espère qu’elle a mûri. Tu sais, la jeunesse est un défaut dont on se corrige un peu tous les jours. Tu seras étonnée quand elle reviendra. Son caractère se sera forgé. Elle sera plus juste, moins égoïste. Elle aura un peu de gratitude envers son vieux père.

– Ce qu’il faut entendre ! La gratitude, la reconnaissance, l’amour du prochain, ce sont des mots absents de son dictionnaire. Tout ce qu’elle connaît, c’est le désir : désir de posséder, désir d’écraser, désir de briser, désir de tourmenter. Ah ! Pauvres de nous !

– C’est vrai. Mais rappelle-toi cette parole : “Dieu fait grâce aux humbles et résiste aux orgueilleux.” Lynda a dû la sentir, cette résistance. C’est la seule qui puisse l’arrêter : la résistance de la grâce. Elle aura de belles expériences à nous conter quand elle reviendra.

– Père, elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra plus. Tu l’attends depuis si longtemps, chaque jour, du matin au soir, devant cette baie vitrée, à regarder au loin. Tu ne fais plus rien d’autre. Chaque jour, tu crois la voir au fond du parc, et c’est un jardinier ou un domestique. Père, je ne veux pas ajouter à ta tristesse, mais tu sais bien ce qui se dit dans toute la Syldurie : on prétend qu’elle s’est suicidée dans le métro parisien. D’autres rumeurs affirment qu’elle a été assassinée dans des circonstances mystérieuses ou qu’elle s’est jetée dans la Seine. Abandonne cet espoir d’un chimérique retour.

– Voilà des rumeurs qui se contredisent. Et comme toute rumeur, ce sont des mensonges. Je suis bien convaincu qu’elle est vivante, et toujours aussi belle. Tant que je n’aurai pas vu son corps gracieux étendu dans le bois d’un cercueil, je croirai qu’elle est en vie. Et je resterai immobile, dans ce fauteuil d’invalide, devant ce verre, résigné, attendant ce jour merveilleux.

– Un jour merveilleux pour toi, mais pour moi ce sera un jour de deuil. J’ai trop de peine à te voir languir d’amour pour cette harpie. Tu sais combien je la hais. Depuis ce jour où elle m’a… ah ! Mon Dieu ! J’ai les joues en feu quand je repense à ces gifles. La douleur, l’humiliation…

– Éva ! Ma pauvre fille ! Voilà une rancune bien amère pour une malheureuse paire de gifles.

– J’ai cru sentir ma tête éclater sous la force de ses mains.

– Elle m’a fait bien plus de mal qu’à toi. Je devrais la haïr davantage. Est-ce qu’elle ne m’a pas humilié, moi ? Mon peuple me montre du doigt comme un père lâche et un roi pusillanime. Ne m’eut-elle volé que mon argent ! Elle m’a volé mon honneur, mon espérance, mon amour de père. Elle m’a aussi volé ma vie et ma santé. C’est à cause de sa cruauté que je suis devenu cette loque impotente. Toi, tu deviendras bientôt une jeune reine, pleine de vigueur et d’intelligence. Moi, je suis anéanti, sans espoir. Et pourtant, je l’aime, et je l’aimerai jusqu’à ma mort. C’est ma fille, que ta mère bien-aimée a enfantée dans la souffrance et la tendresse. Haïr Lynda, ce serait me haïr moi-même.

– C’est elle qui remplit ta vie. Toujours elle ! Et moi qui suis-je ? Ne suis-je pas aussi ta fille ? Est-ce que ma mère ne m’a pas enfantée dans la souffrance et la tendresse, moi aussi ? Je ne compte donc pas pour toi ? Que faut-il que je fasse pour que tu comprennes que j’existe ? Dois-je te faire pire que ce qu’elle t’a fait ? Que dois-je faire ? J’ai toujours été auprès de toi. Toute petite fille déjà, j’ai obéi à tes ordres. Que dis-je ? À tes caprices. Alors que l’autre ruait comme une petite jument. J’ai toujours pris plaisir à faire ta volonté, à te choyer, à te cuisiner de bons petits plats, à te soigner quand tu étais malade. Est-ce que tu m’as aimée, moi ? Qu’est-ce que je suis pour toi ? La princesse héritière ? Le dernier recours de la dynastie ? Mais moi je m’en moque, de la dynastie, et je m’en moque du trône de Syldurie. Ce que je réclame, c’est un peu d’amour et d’attention. Mais tout l’amour que tu possèdes, tu l’as donné à cette vipère. »

Le visage amaigri du vieil homme se colorait de joie lorsqu’il parlait de sa fille perdue et de l’espoir profond de la retrouver. Celui d’Éva, au contraire, se crispait. Elle s’agitait, trahissant la haine qu’elle avait nourrie envers sa jeune sœur et l’exaspération de voir son père s’obstiner à l’aimer.

« Éva, ma pauvre enfant ! Qui t’a fait croire une telle chose ? Je ne t’aimerais pas suffisamment, moi ? Si je n’ai pas su te le montrer, ou si je t’ai offensée, je te supplie de me le pardonner. Je t’implore, ne me garde pas cette amertume.

– Supplier, implorer, ramper. Voilà le roi de Syldurie ! Toujours face contre terre !

– Enfin, mon pauvre amour, tu devrais me comprendre. J’ai la chance de t’avoir tous les jours à mes côtés, de pouvoir contempler à chaque instant ton visage qui me console, bénéficier à chaque instant de ta bienveillance et de ta gentillesse. Tandis que Lynda, ta pauvre petite sœur, est allée elle-même plonger dans une piscine remplie de requins. Trouves-tu indécent que je m’inquiète pour elle ?

– Lynda ! Lynda ! Lynda ! Lynda ! Encore Lynda ! Toujours Lynda ! Je te parle de moi. Pour la millième fois j’essaie d’attirer ton attention, et tu me reparles de Lynda. Il y a une frontière interdite, et tu l’as franchie. Je hais Lynda, et je te hais aussi, parce que tu ne vis que pour elle. C’est elle qui vit en toi. Tu es devenu cet être que j’exècre. Pour moi Lynda est morte, et toi, tu mourras bientôt, et Lynda aura enfin cessé d’exister dans ma vie. Je serai enfin libérée. »

Il se fit un profond silence. Éva, la vertueuse princesse, avait-elle bien pris conscience de la gravité de ses paroles ? Wladimir, gêné, faisait semblant de ne pas entendre. Le roi releva enfin la tête alourdie par ce nouveau chagrin.

« J’ai été assassiné deux fois : par elle il y a un an, et par toi aujourd’hui. Un vieillard peut-il survivre à deux coups de poignard dans le cœur ? »

Puis, faisant pivoter son fauteuil roulant, il se tourna vers Wladimir, toujours le nez enfoui dans ses recherches.

« Maître Wladimir, vous venez d’être témoin de ce déplorable incident.

– Bien malgré moi, Sire. La vie familiale de Votre Majesté ne me concerne pas, mais tout en vaquant à mes études, j’ai entendu votre conversation.

– Et quelle est votre opinion ?

– L’humble instituteur que je suis n’est pas qualifié pour juger des affaires royales, et je suis bien embarrassé pour donner mon avis. Certes, l’attitude de la princesse Éva est infiniment regrettable. Néanmoins, je pense que Son Altesse a prononcé ces paroles malencontreuses sous la pression de la colère, et qu’elles ne sont pas le reflet de sa pensée. »

Hélas, c’est en vain que le philosophe avait tenté de tempérer la situation. Éva donnait libre cours à sa haine, si longtemps réfrénée :

« Ce sont des paroles qui blessent et qui tuent. Mais j’ai trop longtemps attendu pour les dire. Comme un volcan retient son feu dans le ventre de la terre, j’ai laissé ma colère et ma haine s’échauffer au fond de mon cœur, jusqu’au jour où la masse de rochers cède sous la pression de la lave. C’est maintenant le jour de l’éruption, et le jour de la dévastation.

– Le roi Waldemar n’a plus de filles, répondit le père, des sanglots dans la voix, et la Syldurie n’a plus de reine. Une telle trahison ne peut se concevoir. Maître Wladimir, rédigez s’il vous plaît l’acte qui écartera la princesse Éva de ma succession au royaume. Je n’aurai plus qu’à signer de mon sceau.

– La royauté ne m’intéresse pas, dit la princesse avec dédain.

– Puis-je suggérer à Votre Majesté de surseoir son jugement, le temps de laisser retomber les passions ?

– Je vous en prie, maître Wladimir. Cette décision est cruelle pour moi aussi. »

Obéissant à son roi, Wladimir tira du tiroir du bureau où il travaillait une feuille de ce même papier à en-tête royal qui offrait à Lynda une richesse presque intarissable. Celui-ci allait porter dans ses lignes la disgrâce d’Éva. Le servant rédigea, le roi signa. Le pli fut irrévocablement cacheté.

« Sire, avança le savant en lui tendant la lettre, permettez-moi seulement une question : qui vous succédera sur le trône de Syldurie ?

– Lynda.

– Lynda ne reviendra pas, insistait cruellement Éva. Elle est morte. »

Toutes ces émotions avaient donné à Waldemar un semblant de vigueur, son visage paraissait moins ridé, ses mains s’agrippaient aux accoudoirs de son fauteuil d’invalide et il paraissait même oublier sa paralysie et tenter de se tenir debout.

« Lynda est vivante, riposta-t-il avec dans la voix l’assurance que donne l’espoir. Elle reviendra. Elle régnera. Et je pourrai la serrer dans mes bras avant de mourir.

– Et si elle ne revient pas ?

– Au cas où ma pauvre fille aurait raison, et si je meurs avant son retour, Dieu décidera entre une nouvelle dynastie ou une république. »

Chapitre XXII – L’heure du veau gras

Des bruits confus et des éclats de voix venus de l’extérieur interrompirent ce pénible entretien.

« Que se passe-t-il encore ? » dit Éva agacée en allant vers la porte.

Mais avant qu’elle ait pu ouvrir, le sergent Borowitch entra, tout agité.

« Eh bien ! Soldat ? dit le roi, que signifie cette agitation ?

– Sire, une jeune fille déguenillée s’est introduite dans le palais.

– Alors, chassez-la, Sergent ! s’interposa la princesse de plus en plus irritée. Ce n’est pas une petite vagabonde qui va vous effrayer !

– C’est que… cette fille prétend être la princesse Lynda. »

Personne ne disait mot. On lisait la stupeur sur tous les visages. Celui de Waldemar s’illuminait, mais il craignait d’être déçu. Si cette jeune fille n’était qu’une vagabonde, il en mourrait pétrifié.

« Mais, sergent Borowitch. Vous avez déjà vu Lynda. Vous connaissez son visage. Si c’était elle, vous l’auriez reconnue.

– À vrai dire… elle lui ressemble un peu. Elle a les mêmes yeux. »

Le militaire était extrêmement troublé. Personne au château n’avait oublié les yeux superbes de la princesse. Aucun doute ne lui était possible. La mendiante qui avait escaladé la grille ne pouvait être aucune autre.

« Faites-la entrer, » dit le roi.

Le sergent introduisit la jeune aventurière dans le salon. C’était bien Lynda, mais comme elle avait perdu de sa superbe ! Ses pieds étaient nus et enflés, car ses chaussures n’avaient pas survécu à la marche forcée. Ses habits étaient usés, imprégnés de sa sueur. Son visage terreux était vieilli et enlaidi par la fatigue, ses cheveux collés par la transpiration et la poussière ne donnaient nulle envie d’y passer la main. Seuls ses yeux avaient gardé leur beauté. Elle déposa sur le plancher son sac à dos et sa guitare.

Oubliant son handicap, le vieux roi se leva, marcha en claudiquant et alla se jeter dans les bras de sa fille. Ses mains collaient à ses cheveux tant ils étaient sales. Il prononça son nom avec passion :

« Lynda !

– Père !

– C’est bien elle ! s’exclama Borowitch ému, c’est ma princesse ! »

Plus personne ne prêtait attention à Éva.

« Que va-t-elle faire de moi ? pensait-elle avec angoisse. Je suis perdue. Il est temps qu’à mon tour je disparaisse. »

Et elle fit quelques pas à reculons vers la petite porte. En cette méchante petite sœur, elle voyait sa pire ennemie. Elle l’imaginait déjà, devenue reine, rétablir la peine de mort et l’autocratie. Elle se voyait déjà jetée au cachot en pâture à des geôliers cruels qui l’auraient torturée et violée avant de la mener sur l’échafaud. Elle envisageait d’aller se tirer une balle dans la tempe.

Mais la curiosité l’emportant sur la peur, elle resta debout près de la petite porte, celle qu’on ne remarque pas et ne franchit jamais.

« Mon père, lui dit Lynda en collant sa tête contre sa poitrine, comme tu as blanchi ! Comme ton front s’est ridé ! C’est à cause du chagrin que je t’ai donné.

– Aujourd’hui je t’ai retrouvée, je retrouve aussi ma jeunesse.

– Père, punis-moi comme je le mérite. J’ai une lourde dette à payer. Je te rembourserai. Je travaillerai toute ma vie, jour et nuit comme une esclave. J’irai creuser dans les mines de cuivre, et c’est encore trop bon pour moi.

– Ne dis pas de sottises, ma petite fille. Ta mauvaise conduite est pardonnée, ta dette est apurée.

Ainsi tu n’as pas été égorgée par un malfrat, tu ne t’es pas jetée sous une rame de métro et tu n’es pas noyée. Les rumeurs te disaient morte, et tu es bien en vie. Laisse-moi regarder ton visage. Tu n’as pas beaucoup changé. Tu as toujours d’aussi beaux yeux. Ils vont réduire tous les petits marquis de la cour à ta merci.

– Oh ! Père ! »

Puis, après un court silence :

« C’est donc vrai, tu m’aimes toujours autant ?

– Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Ce soir, nous allons faire une fête digne des pharaons pour célébrer ton retour.

– Oh ! Père ! Non ! Et ta promesse de ne plus dilapider le trésor public à des futilités ?

– Juste une toute petite fois. »

Après de longs moments d’étreintes, Lynda quitta les bras de son père pour se tourner vers Wladimir. Les jambes de Waldemar, qui ne le portaient plus depuis des mois, se fatiguaient. Il reprit sa place dans sa chaise d’invalide.

« Maître Wladimir. Je n’ai pas le courage de vous regarder en face. J’ai été vraiment détestable à votre égard. Oserai-je vous demander de me pardonner ?

– Altesse, j’ai toujours aimé votre intelligence, votre espièglerie, votre vivacité d’esprit, vos reparties percutantes et incisives à la fois, ces vérités qui nous font mal quand on les reçoit en plein visage. Je reconnais tout de même que la dernière fois, vous avez frappé un peu fort. Vouloir me piétiner les dorsales ! Ces jeux-là ne sont plus de mon âge.

– Dois-je comprendre que vous me pardonnez ? Oh ! Merci ! Vous êtes un bon maître. »

Et ce disant, oubliant qu’il était, justement, un maître, elle alla sans retenue se jeter dans ses bras.

« Quand est-ce que je reprends les cours de grec ? Nous en étions restés à l’enclitique et au proclitique.

– Qui rendent Votre Altesse neurasthénique et lui donnent la colique. »

Cette réplique du maître, qui avait bonne mémoire, fit rire toute l’assistance, sauf Éva, bien entendu.

« À vous aussi, Sergent Borowitch, je demande pardon. Je vous ai fait punir pour un caprice auquel vous ne m’avez pas cédé. Vous en avez pris quinze jours.

– C’est vrai, Altesse, je m’en souviens. Quinze jours pendant lesquels j’ai fait les quatre cents coups dans la caserne, avec mes copains. On s’est bien amusés. Je vous en suis vraiment reconnaissant.

– À ce que j’apprends, vous êtes un joyeux fêtard. »

Elle offrit au militaire un baiser sur la joue qui le fit rougir.

« Rassurez-vous, dit-elle, un rien moqueuse, je fais toujours cet effet-là aux messieurs en uniforme. »

Puis elle s’avança vers sa sœur, qui n’avait toujours pas exécuté son projet d’aller se griller la cervelle, mais qui n’avait pas non plus quitté sa place, proche de la sortie.

« Et toi, ma pauvre Éva, que j’ai battue et martyrisée. Combien je regrette ces gifles que je t’ai données ! Rends-les-moi ! N’aie pas peur de frapper. Mes joues sont à toi. »

Lynda s’élança vers elle pour l’étreindre.

« Ne me touche pas. Tes mains sont sales, et tu pues. »

C’est vrai qu’elle ne sentait pas la lavande, notre Lynda ! Cruellement humiliée, elle répondit simplement, baissant la tête :

« Il n’y a pas que ma peau qui est sale et qui sent mauvais. Mon cœur aussi. »

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne me sens pas bien, » dit soudain Waldemar.

Il crispa son visage, tenant la main sur son cœur.

« Je comprends… l’effort pour me lever… une telle émotion. Ma poitrine ! Ça me serre. Éva, étends-moi sur mon lit. Borowitch, allez chercher le docteur Ivanov. Lynda, va prendre une douche, je veux que tu sois belle pour mon enterrement. »

Aussitôt, le roi fut reconduit à sa chambre, on alla promptement quérir le médecin royal. Lynda partit se laver. Wladimir, à qui aucun ordre n’avait été donné, resta seul dans la vaste salle. Il méditait sur ce singulier événement. Le retour de l’enfant perdu produisant un bonheur presque unanime. Cet enfant qui était mort et qui revient à la vie.

Il pensait avec inquiétude au bon roi Waldemar : son cœur fatigué allait-il résister ? Lynda devrait-elle aujourd’hui même changer ses haillons contre un manteau royal ?

Il essayait de comprendre l’attitude d’Éva. Comme elle l’avait déçu ! Sous cette couverture de gentillesse, de sens moral et de piété se cachait tant de jalousie, de haine et de rancune ! Il suffit donc d’une pincée de levain pour faire lever toute la pâte.

Et voici notre petite Lynda ! Celle qui a tant su se faire haïr sait maintenant se faire aimer. Curieux changement : les gentils deviennent méchants et les méchants deviennent gentils.

Au bout d’un long moment, la porte s’ouvrit. Éva entra. Le médecin avait ordonné qu’on le laissât seul avec son malade. Seul auprès d’elle, Wladimir se sentait gêné. Ils ne se regardaient pas, se parlaient encore moins.

Lynda revint beaucoup plus tard. Il faut dire qu’elle avait mis du temps à s’astiquer et que le résultat méritait bien l’attente. C’était à présent une vraie princesse telle qu’en rêvaient autrefois les enfants, enveloppée dans une belle et longue robe bleue, les cheveux tressés avec soin, le visage frais, les lèvres et les yeux maquillés avec discrétion. Wladimir ne put retenir son admiration :

« Altesse, comme vous voilà élégante ! Et votre parfum est exquis. »

Lynda répondit à son maître par un sourire plein de charme. Elle alla se placer à distance de sa sœur. Chacune d’elle regardait la pointe des chaussures de l’autre. Le silence était lourd.

Enfin, ce fut le docteur Ivanov qui pénétra dans la salle.

« Vos Altesses, je suis désolé, Sa Majesté a vécu. Il s’est éteint tranquillement, sans souffrance. C’est un infarctus du myocarde. Son visage reflétait la paix. Avant de nous quitter, il m’a parlé de sa relation avec Dieu, de sa certitude d’avoir fait les bons choix pour sa vie et d’aller à la rencontre du Seigneur. Mais ses dernières paroles ont été pour Vos Altesses. Il m’a chargé de vous dire combien il vous aimait, toutes les deux, et combien il espère vous voir continuer la marche sans lui, animées d’un même amour.

– Je vous remercie, docteur Ivanov, lui répondit Éva. Veuillez nous laisser seules. Vous aussi, maître Wladimir, s’il vous plaît. »

Voici les deux sœurs ennemies maintenant face à face. Aucune n’osait regarder l’autre dans les yeux ni lui adresser la parole.

Lynda parla enfin :

« C’est moi qui l’ai tué. »

Il y eut encore un silence pesant et interminable. Puis Éva dit enfin, d’un timbre mal assuré :

« Tu ne dois pas te juger coupable. Je suis la véritable parricide. Tu as frappé la première, mais je lui ai porté le coup mortel.

– Éva, tu es la seule à me refuser ton pardon. Faut-il que je te supplie ?

– C’est inutile.

– Alors, je ne te supplierai pas. Je dois être punie pour mes fautes, j’accepte la sanction. Te voilà reine, à présent, et je suis ta prisonnière. Voici mon cou, livre-le à la hache du bourreau. »

Ainsi parlant, elle incline son corps et projette en avant son buste et sa magnifique chevelure, dégageant sa nuque.

« Tu sais très bien qu’il n’y a plus de bourreau en Syldurie. Père a mis le dernier en retraite anticipée. D’autre part, j’ai une bonne nouvelle pour toi : je suis tombée en disgrâce, ce qui signifie que tu es la nouvelle reine de Syldurie. Cela signifie aussi que je suis à ta merci. Je n’attends aucune pitié de ta part.

– Que dis-tu ? »

À partir de cette exclamation, les deux filles, incons-ciemment, commencent à se rapprocher l’une de l’autre.

« Je comprends ta surprise, Lynda. Je ne suis plus la petite princesse bien aimée. C’est ton front qui portera la couronne.

– Comment est-ce possible ?

– Je ne t’ai pas pardonné, tu n’as aucune raison de pardonner la haine que j’ai accumulée contre toi.

– Mais quel crime as-tu donc commis ?

– J’ai trop honte pour le dire. Surtout à toi. Si tu étais arrivée un quart d’heure plus tôt, et si tu avais entendu ce que j’ai dit à notre père, tu m’aurais au moins assommée, avec quelques-unes des gifles dont tu possèdes le secret. Et je les aurais méritées, celles-ci.

– De quel droit oserai-je te juger, envisager de te punir à plus forte raison ?

– La jalousie. Voilà ce qui m’a perdue. Je t’ai toujours enviée. Ta beauté, ton intelligence, ta belle voix, ton habileté à manipuler tout le monde. Quand tu es partie, j’étais la seule à m’en réjouir. Te voilà de retour, je suis la seule à m’en lamenter.

– Nos caractères sont différents, c’est vrai, répondit Lynda émue, mais j’aurais lieu, moi aussi, d’envier tes qualités. Tu te déprécies, surtout quand tu te crois moins belle que moi.

– C’est vrai que tu sens bon.

– J’ai aussi parfumé mon cœur. »

En effet, Éva et Lynda, maintenant toutes proches, peuvent se sentir et se toucher. Lynda reprit après un silence :

« Te souviens-tu de cette histoire du fils perdu ? L’ingratitude et la méchanceté du jeune homme. Son arrogance. L’attrait du pays lointain. La disette. Les cochons. Et le retour, la tête entre les jambes. C’est mon histoire. Tu te rends compte ? Jésus a raconté ma vie à tous ceux qui voulaient bien l’écouter.

– Il a aussi raconté la mienne : ce grand frère égoïste, hypocrite et borné. Voilà bien mon portrait sans retouche.

– Je t’aime, grande sœur. Est-ce que tu refuses toujours de m’embrasser, maintenant que je suis toute propre ? »

Les jeunes princesses s’étreignirent longtemps. Chacune d’elle avait enfin trouvé la paix.

« Ma petite Lynda. Je te retrouve enfin ! Faut-il que le deuil vienne assombrir ce jour de joie ?

– Nous serons bientôt réunis, avec notre mère aussi. Nous ne sommes que des stagiaires sur cette terre.

– Tu as raison.

– J’ordonnerai qu’on nous construise un trône à deux places.

– Tu voudrais que nous dirigions le royaume ensemble ? En tandem ?

– N’est-ce pas une merveilleuse idée ?

– Oh ! Non ! La politique n’est pas ma passion. Je me suis tourmentée pendant des années à l’idée de devoir régner un jour. Et toi, tu as un caractère trempé comme une épée. Tu sauras faire taire ces maudits marquis avides de pouvoir. C’est vraiment une chance pour la Syldurie que je sois écartée de la couronne. Tu seras une reine bien meilleure que moi. J’ai une autre vocation. J’écrirai des livres utiles pour l’instruction du peuple. Je visiterai les malades dans les hôpitaux. J’irai dans les quartiers pauvres apporter du pain et du réconfort.

– Et moi je poursuivrai la tâche que Père avait entreprise. Je combattrai la pauvreté, l’injustice et l’obscurantisme.

– Ce voyage à Paris t’a transformée, et il m’a ouvert les yeux.

– “Ta archaïa parelphen, idou gegonen kaïa ta panta.”

– Pardon ?

– “Les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles.” »

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