Le peintre (Allégorie chrétienne par Ruben Saillens)

J’ai rencontré, l’autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, un homme aux longs cheveux incultes, à la barbe hérissée, armé d’un immense parasol, et portant tout un attirail sous le bras. Il fumait une longue pipe noire ; ses vêtements étaient tachés, on eût dit un brigand. . . Mais vu de près, il n’avait pas l’air très féroce, et je me mis à l’observer.

Il allait devant lui, au hasard, jetant à droite et à gauche des regards scrutateurs, s’arrêtant par moments pour examiner un arbre, un vieux tronc, une perspective, avec l’air hésitant d’un critique peu satisfait. Moi, profane, j’admirais toute chose ; tous les arbres me semblaient beaux, toutes les fleurs charmantes ; mais il n’en était pas de même pour mon artiste, car vous avez deviné que c’en était un.

Tout à coup, nous débouchâmes sur une sorte de clairière, un grand espace gazonné au centre duquel s’élevait un arbre, un arbre unique, gigantesque, dont les rameaux touffus couvraient d’ombre les alentours. On aurait dit que devant ce roi de la forêt, tous les autres arbres avaient reculé, se sentant indignes d’être près de lui. Un éclair jaillit des yeux de mon artiste ; il s’arrêta :
« Voilà mon affaire », semblait-il dire. Il campa son chevalet, établit solidement son parasol et, saisi par la fièvre de l’inspiration, commença de tracer sur sa toile, en grandes lignes noires, la silhouette de l’arbre majestueux.

Nous aussi, nous sommes des peintres ! Chacun de nous peut laisser après lui un chef-d’œuvre, comme ce pauvre Millet, mort dans la misère, et dont le tableau : l’Angélus, payé près de 600 000 francs, fait l’admiration des deux mondes. De chacun de nous, enfant ou grande personne, il faut qu’on puisse dire un jour : « Il a bien travaillé ! II a cherché le beau, le vrai, le bien, et il les a trouvés ! »

Tous peintres ? — Oui. Et pour commencer, n’avez-vous pas, vous, les jeunes, une belle toile à votre disposition ? C’est la toile, encore intacte, de votre vie. Vous ne vivrez pas longtemps, peut- être. . . J’espère que si, mais qu’importe ? On voit au Louvre des toiles de maître grandes comme la main. L’essentiel n’est pas d’avoir beaucoup de temps à vivre, mais de remplir sa vie de choses vraiment grandes. Tel enfant, mort à dix ans, a plus fait pour le bien de ses semblables qu’un homme de quatre-vingts.

Et des couleurs, vous en avez aussi ! Sans parler de celles de vos joues, que nous avons tant de plaisir à voir, vous avez l’imagination, la mémoire, toutes les facultés de l’intelligence, tous les dons du cœur. Quelle palette merveilleuse ! Vous disposez à votre gré du blanc, du rose et du bleu. Qu’allez-vous faire, enfants, de toutes ces belles couleurs ?

Il vous faut un modèle. Ce monde en est rempli. Il y a même plus de gens enclins à poser, qu’il n’y a de gens capables de faire des chefs-d’œuvre. Il y a de belles et grandes vies qu’il vaudrait la peine d’imiter. Quand j’étais enfant, mon idéal changeait avec mes lectures : tantôt j’aspirais à être un héros sur les champs de bataille : un Coligny, par exemple ; tantôt j’aurais voulu être un missionnaire et un explorateur, comme Livingstone. Mais en avançant dans l’immense forêt humaine toute peuplée de nobles exemples, j’ai rencontré un arbre devant lequel tous les autres m’ont paru petits, et semblables à des buissons croissant au pied d’un chêne. . . Un espace immense est couvert de son ombre, et dans son feuillage tous les oiseaux font leur nid : ce Roi de la forêt, cet Homme parmi les hommes, c’est Jésus-Christ : voilà, voilà mon modèle ! Et toute mon ambition désormais c’est de le copier du mieux que je le puis.

Est-ce tout ? Non. Nous avons jusqu’ici oublié l’essentiel. On peut avoir une toile, une palette, tout l’attirail du peintre ; on peut avoir un modèle, le meilleur de tous : on n’est pas artiste pour cela. Il faut ce qui ne se porte pas dans une boîte, ce qui ne s’achète pas chez les marchands, ce qui ne s’apprend même pas à l’Ecole des Beaux-Arts : il faut ce don mystérieux, invisible, inexplicable qui s’appelle : le talent. C’est le talent qui révèle à l’artiste ce que le vulgaire ne voit pas, c’est lui qui enflamme son imagination, dirige son pinceau, et du pêle-mêle des couleurs étalées sur sa palette, fait sortir ces chefs-d’œuvre de beauté et d’harmonie qu’on ne croit jamais payer trop cher.
Eh bien ! Pour devenir un chrétien véritable, il ne suffit pas d’avoir une vie toute fraîche, toute jeune encore ; il ne suffit pas d’avoir de l’intelligence et du cœur ; il ne suffit même pas de connaître Jésus-Christ, le parfait modèle qui nous est présenté dans les Évangiles. Il faut ce don mystérieux, invisible, qui s’appelle le Saint-Esprit, ce souffle dont Jésus parlait quand il disait au docteur Nicodème : « Le vent souffle où il veut et tu en entends le bruit, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va, il en est ainsi pour tout homme qui naît de nouveau. » C’est le Saint-Esprit qui, lorsqu’il s’empare de nous, nous montre dans la croix et dans l’Évangile des beautés éternelles que le vulgaire ne voit pas ; c’est lui qui enflamme notre esprit et notre cœur, c’est lui qui dirige nos actions journalières, et du pêle-mêle des choses dont se compose notre vie, fait sortir la ressemblance parfaite et vivante de Jésus-Christ !

Ruben Saillens
Image : « Monet peignant son jardin à Argenteuil », 1873 par Pierre-Auguste Renoir

Ruben Saillens, né le 24 juin 1855 à Saint-Jean-du-Gard et mort le 5 janvier 1942 à Condé-sur-Noireau, est un chantre, auteur et pasteur baptiste.
Voir la notice Wikipédia.

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