Vie de Diodoros, le pasteur de Corinthe qui subit la division

Il est juste et saint donc, homme et frères, d’obéir à Dieu plutôt que de suivre ceux qui, par l’orgueil et la sédition, sont devenus les chefs de cette émulation détestable. – Clément de Rome, Epître aux Corinthiens, ch. 14

Nous étions en l’an 97, à Corinthe. Le despote Domitien était mort il y a un an à peine, et sa détestable politique de persécution avec lui. L’empereur Nerva, un homme sage et modéré, régnait à sa place, et soignait les blessures d’un empire encore vigoureux. Diodoros, le pasteur de Corinthe préparait sa maison pour le culte de la semaine. Les serviteurs mettaient en place les chandeliers, et dressaient la table qui servirait d’autel. A peine avaient-ils fini que les premiers frères apparaissaient dans l’atrium.

Diodoros suait et avait la bouche sèche. Son coeur battait vite et ses mains tremblaient. Lorsqu’il avait été traîné devant le magistrat romain deux ans auparavant, il n’avait pas eu peur. Lorsqu’il avait confessé le nom de Christ devant la foule, et qu’il avait été battu jusqu’au sang, il n’avait pas plié. Mais aujourd’hui, alors que la paix était revenue entre l’église et le magistrat, c’était à l’intérieur de l’église que se déroulait la lutte qui elle, faisait trembler Diodoros le confesseur.

Les frères et les soeurs continuaient d’arriver et se répartissaient chaque sexe d’un côté de la salle, conformément à la pratique juive. Les soeurs se hâtèrent de mettre leur voile en préparation de la prière. L’ambiance était tendue, nerveuse. Diodoros aurait bien voulu aller les saluer, comme il avait l’habitude de le faire, mais il avait peur de laisser sa place derrière l’autel, et que l’autre la récupère et prenne en main la direction du culte, puis de l’église. Et il eut raison de ne pas se précipiter, car alors ils débarquèrent.

Albiciade et ses partisans.

Albiciade était un brillant professeur de réthorique qui était venu à l’église depuis la fin de la persécution de Domitien. Élégant, charmeur, beau-parleur et plein d’humour, Albiciade avait l’art de plaire et de s’attirer les sympathies. Lorsqu’il s’était présenté à l’église pour devenir néophyte, Diodoros avait été content d’enfin attirer dans son église un homme aussi éminent que lui, qui enseignait tous les jours sur l’agora les arts du langage. Il avait même cru que cela aiderait l’église de Corinthe a mieux supporter la prochaine persécution. Albiciade avait été baptisé à la dernière Pentecôte, et il avait dès ce moment retiré son masque.

Cela avait commencé par d’innocentes demandes de lecture, que Diodoros avait accepté naïvement, pensant ainsi encourager le jeune converti. Sauf qu’Albiciade avait profité de l’occasion pour rajouter en plus un enseignement de son cru, qui avait fait mouche. C’était comme une brèche dans la digue, qui s’était élargie depuis: attiré par son message, des jeunes convertis s’étaient attachés à lui, et s’était mis à écouter Albiciade plus que leur pasteur Diodoros. Ajoutez à cela qu’Albiciade avait organisé des réunions supplémentaires en semaine, dans laquelle il présidait et enseignait, et très vite Diodoros s’était retrouvé face à un fléau qu’il avait déjà connu étant jeune, et qu’il aurait voulu ne plus jamais connaître à nouveau: la division et les factions. En effet, Albiciade et ses fidèles, soudés par le charisme de l’usurpateur, continuaient de venir aux réunions régulières de l’église le dimanche, et profitaient honteusement de l’occasion pour recruter davantage de frères et de soeurs dans leur faction. A l’époque du premier schisme, Diodoros était jeune, c’était un autre pasteur qui s’était chargé de régler le problème, et trois missives de l’apôtre Paul en personne avait calmé net toute volonté de discorde. Aujourd’hui, l’apôtre Paul n’était plus là, et Diodoros se sentait complètement désarmé face à Albiciade qui était de plus en plus aggressif contre le pasteur en place.

Diodoros était un ancien affranchi qui s’était enrichi, un homme qui avait quelques moyens, mais aucune éducation littéraire. Albiciade était né dans l’élite, et il avait un charisme naturel insolent. Diodoros se bornait à lire et proposer quelques pistes d’applications aux évangiles. Albiciade délivrait un message qui flattait tout les instincts humains, où l’évangile était un prétexte, et la gloire humaine le contexte. Diodoros mettait l’accent sur la pastorale et la vie de sainteté. Albiciade mettait l’accent sur le paraître et le charisme. Diodoros avait souffert pour la vérité. Albiciade travaillait pour sa vanité.

Au fur et à mesure que le schisme était de plus en plus apparent, Diodoros avait beaucoup prié: pourquoi donc se sacrifier à tant de sainteté, quand il suffisait d’être bavard et tapageur? Pourquoi le vertueux voit-il son autorité lui échapper, tandis que le butor voit le monde lui obéir naturellement? Pourquoi les souffrances du juste, quand le méchant prospère? Il en était venu à apprendre par coeur les paroles de Job, espérant rendre ses prières plus efficaces. Mais le ciel était resté sourd à ses appels, comme du temps où Diodoros priait les divinités païennes.

Il y a quelques mois, Albiciade avait entraîné Diodoros dans une dispute théologique en plein culte, en l’interpellant sur une interprétation d’un texte dont plus personne ne se soulevait. Diodoros s’était défendu comme il avait pu, mais les factions étaient entrées dans la danse, et chacune avait fait appel à une autorité différente. Albiciade s’était précipité pour envoyer une missive au dernier disciple de Jésus en vie, l’apôtre Jean qui se trouvait à Ephèse. En réaction Diodoros avait dû trouver un autre chef de parti à solliciter, afin d’équilibrer la lutte de pouvoir et s’était tourné vers le disciple de Paul le plus proche: son collègue Clément, qui dirigeait l’église de Rome. Clément et Diodoros avaient été formés par Paul en même temps, et l’assemblée de Corinthe ne jurait que par le nom de l’apôtre Paul, à qui elle devait tout. S’il y avait une personnalité dans le christianisme du Ier siècle qui pouvait sauver l’église de Corinthe, c’était Clément de Rome.

Jean n’avait pas encore répondu à la missive d’Albiciade. Clément, si.

Les partisans d’Albiciade s’installèrent tous devant, quitte à pousser les autres frères et soeurs vers l’arrière. Quels quolibets ou quels pierres avaient-ils amené avec eux cette fois ci? se demanda Diodoros. Puis, sentant qu’il valait mieux commencer le culte maintenant plutôt que de laisser davantage d’occasions à Albiciade de saisir l’initiative, le pasteur de Corinthe sortit d’un étui de bois une énorme lettre, enroulée plusieurs fois sur elle-même.

« Mes amis, exceptionnellement, nous ne commencerons pas par des cantiques, et nous ne lirons pas les évangiles. Nous avons reçu la parole de notre frère Clément, à Rome, et j’estime suprêmement important que nous l’écoutions.« 

Sans laisser à Albiciade ni quiconque le temps de pleinement réaliser, Diodorus ouvrit fébrilement la lettre et se précipita pour lire:

« L’église de Dieu qui séjourne à Rome à l’église de Dieu qui séjourne à Corinthe, qui ont été appelés et sanctifiés par la volonté de Dieu, à travers notre Seigneur Jésus Christ: Que la grâce soit sur vous, et que la paix du Dieu Tout-Puissant à travers Jésus, vous soit multipliée.

Considérant, chers frères, les évènements soudains et calamiteux qui vous sont arrivés, nous ressentons que nous avons été quelque peu en retard à prendre en considération les points que vous nous avez adressés; et spécialement au sujet de cette sédition honteuse et détestable, hautement odieuse aux élus de Dieu, que quelques personnes grossières et arrogantes ont allumé jusqu’à un tel point de fureur, au point où votre vénérable et illustre nom, digne d’être universellement aimé, a souffert des coups infâmes… » (chap I)

Et ainsi commença la longue lecture de l’épître de Clément aux Corinthiens. Albiciade fut très vite contré, quasiment dès le début de la lettre il était écrit:

« Ainsi, celui qui ne vaut rien s’est élevé contre l’honorable, celui qui n’a aucune réputation contre le renommé, le fou contre le sage, le jeune contre l’avancé en âge. Pour cette raison, la justice et la paix sont maintenant parties loin de vous, au point où tous abandonnent la crainte de Dieu, et deviennent aveugle à Sa Foi, ne marche pas selon les ordonnances de son élection, ni n’agit comme un chrétien, mais marche selon ses propres désirs mauvais, reprenant les pratiques de l’envie injuste et impie, par laquelle la mort elle-même est entrée dans le monde. » (chap III)

Et il en fut ainsi pendant deux heures. Après les reproches ouverts, Clément passa très vite à une démonstration basée sur les écritures des bienfaits de l’unité, et cita en exemple l’humilité de Christ, de David, des autres saints. Puis Clément parla de Dieu, tirant des Écritures Juives tout le matériel nécessaire pour que chacun puisse être émerveillé par les oeuvres de Dieu. Avant d’être un groupement sujet aux divisions, les corinthiens se rappelèrent qu’ils était fils du Dieu Très-Haut, appelé par Lui à partager sa gloire. Ainsi Diodoros lut:

« Tout ceux-ci, donc, ont été hautement honorés, et rendus grands, non pour eux-même, ou pour leur propres oeuvres, ou pour la justice qu’ils ont apporté, mais à travers l’opération de Sa Volonté. Et nous, aussi, appelé par Sa Volonté en Christ Jésus, nous ne sommes pas justifiés par nous-même, ni par notre propre sagesse, ou compréhension, ou piété, ou oeuvres que nous aurions portés dans la sainteté de nos coeurs; mais par la foi dans le fait que, depuis le commencement, le Dieu tout puissant a justifié tout homme, à qui soit la gloire pour les siècles des siècles. Amen. » (chap XXXII)

Si la lettre s’était arrêté là, Diodorus aurait déjà vaincu, tant l’assemblée était d’un seul coeur après ce message. Cet éloquence que Diodorus n’avait pas, son frère Clément l’avait, et leur maître Paul était comme sorti de la tombe pour faire taire définitivement cet insolent d’Albiciade. Au bout d’un long temps, Diodorus cessa enfin sa lecture. Comme un seul homme, l’assemblée se leva et chanta un psaume de David. Partisans d’Albiciade ou de Diodorus, jeunes ou vieux, hommes et femmes, tous chantèrent d’un même coeur, et de tout leur coeur, le même psaume. Puis ils s’alignèrent pour recevoir l’eucharistie, pendant que les néophytes sortaient par derrière. Diodorus, le pain et le vin à la main, sentit alors qu’il avait le pouvoir de guerre ou de réconciliation entre les mains selon s’il décidait de donner ou non la communion à ceux qui se mettaient devant lui. Il choisit la réconciliation.

Sauf pour Albiciade. A lui, Diodoros dit: « Tu seras exclu de l’assemblée pendant trois mois, et tenu comme une honte parmi nous. » et passa au paroissien suivant.

Et personne ne prit la défense d’Albiciade. L’église de Corinthe était sauvée.

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