Poésie

Arizona 101 : La Créosote

   Rondeau de la Créosote

De ton baiser sur sa faible ramure,
Le souffle humide elle boit à l’instant,
Pour composer une étrange mixture,
Qui te renvoie cet arôme insistant.

Chétif buisson au désert habitant,
Sans broncher, la fournaise elle endure :
Soulage-la par ce baume invitant,
De ton baiser sur sa faible ramure.

Mais ne crois pas conquérir sa nature :
Aucune reconnaissance n’attend,
Lorsqu’assoiffée par l’ardente brûlure,
Le souffle humide elle boit à l’instant ;

Car le passé et son fiel irritant,
Obsède la chair d’une âcre morsure,
Noire chimie du poison concoctant,
Pour composer une étrange mixture.

Or quand l’ondée fait frémir sa parure,
L’odeur de vie devient sienne pourtant,
Et la mousson porte sa signature,
Qui te renvoie cet arôme insistant.

Le cœur navré souffre seul et longtemps.
La Créosote est la simple figure,
D’une âme en peine au parfum contristant.
Seigneur Jésus, vient guérir sa blessure,
De ton baiser.

Explications :

1) Le rondeau redoublé, ou rondeau parfait, est un poème à forme fixe apparu au XVIe siècle ; on en possède un exemple dû à Clément Marot ; et plus tard, un de La Fontaine. Il n’a pas été très utilisé, probablement à cause des contraintes assez serrées qu’il demande : Six quatrains en vers héroïques (c-à-d de dix syllabes) sur deux rimes seulement. Chaque vers du premier quatrain doit être successivement répété à la fin des quatre quatrains suivants. Le dernier vers du sixième quatrain est libre, mais doit être suivi du rentrement, c-à-d des premiers mots du début du poème répétés à la fin. Comme toutes les rondes, il garde un certain côté enfantin, qui convenait bien à cette attachante plante du désert qu’est :

2) La Créosote. Extrêmement répandue en Arizona, elle porte plusieurs noms : chaparral, grease wood, creosote bush, créosotier, hediondilla, jarilla, larrea mexicana… Voici sa stratégie pour survivre à la canicule : ses petites feuilles se recouvrent d’une substance cireuse qui les empêche de surchauffer, et donc de perdre de la vapeur d’eau. Cependant la plante doit garder sa capacité d’absorber de l’eau par les feuilles (et non pas seulement par les racines) ; dès qu’il y a tant soit peu d’humidité dans l’air, la cire se dissout : soufflez doucement sur ses feuilles et votre haleine fait fondre aussitôt leur enduit, libérant une odeur caractéristique, assez offensante au début, il faut avouer. A l’époque des orages de la mousson (vers juillet), tout le désert de Sonora sent la créosote. La créosote n’est pas belle au premier coup d’œil, et on ne peut pas dire que sa fragrance soit exquise. Mais après l’avoir regardée plus longtemps, on finit par tomber sous son charme, par supporter et même aimer son parfum. On l’a longtemps accusée de faire le vide autour d’elle en injectant dans le sol des substances toxiques, pour éliminer les concurrents en eau. Mais la science a depuis révisé cette idée, et avoué qu’elle n’avait pas encore entièrement élucidé la chimie de la créosote.

3) La psychologie des magazines de salle d’attente, et aujourd’hui celle de certains blogs du Net, prétend établir une liste de points qui vous permettront de reconnaître si une personne est toxique ou non. Cependant, ne le sommes-nous tous pas un peu, à quelque degré, « toxiques », « narcissiques », « pervers », pécheurs en un mot ? Un seul être dans toute l’aventure humaine a su traverser nos lieux secs, supporter l’hostilité, les privations, les vexations, les souffrances, sans jamais s’aigrir, sans jamais rendre le mal pour le mal : Dieu venu en chair, Jésus-Christ. Il a aimé chaque plante de ce désert-là, et reconnu dans chacune, une âme à sauver.

3 réflexions au sujet de “Arizona 101 : La Créosote”

  1. Voila un rondeau comme on n’en fait plus. Quant à moi, je n’ai pas résisté à ce rondeau de Vincent Voiture (le poète qui est venu à pieds).

    Ma foi, c’est fait de moi. Car Isabeau
    M’a conjuré de lui faire un rondeau.
    Cela me met en une peine extrême.
    Quoi treize vers : huit en eau, cinq en ème !
    Je lui ferais aussitôt un bateau.

    En voilà cinq pourtant en un monceau.
    Faisons-en huit, en invoquant Brodeau,
    Et puis mettons : par quelque stratagème.
    Ma foi, c’est fait.

    Si je pouvais encor de mon cerveau
    Tirer cinq vers, l’ouvrage serait beau.
    Mais cependant je suis dedans l’onzième,
    Et si, je crois que je fais le douzième.
    En voilà treize ajusté au niveau.
    Ma foi, c’est fait !

    Aimé par 2 personnes

  2. Zut ! je voulais cliquer sur j’aime votre commentaire et le rondeau de Voiture et j’ai cliqué sur j’aime mon post : « Qu’un autre te loue et non ta bouche… » mais les poètes sont tous jaloux, c’est aussi proverbial…

    Aimé par 2 personnes

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