Poésie

Arizona 101 : Le Grand Canyon

 

   Ode sur le Grand Canyon

Arrêté net, par le gouffre invincible,
Garcia Lopez, cruel Conquistador,
Fier commandant d’une équipée risible,
Ne put passer vers les sept cités d’or !
Époustouflé devant ce trou géant,
L’homme se tait, accablé de néant,
Vil avare antagoniste  du beau.
Et s’approchant du bord épouvantable
Plus près toujours, un frisson pitoyable
Secoue sa chair, des affres du tombeau…

Ici le temps s’est figé dans l’espace,
Il circonscrit un volume éternel.
De la pensée tout courage il efface,
Et la remplit d’un effroi solennel.
Qui l’a creusé, ce sillon de Titan ?
Quelle charrue, au soc exorbitant ?
Demande-le au savant géologue :
Il était là, quand le travail fut fait…
Peu convaincu, l’esprit insatisfait
Bientôt reprend son rêveur monologue.

Un gai pinson serine son serment ;
Sur le roc chaud, la cigale crépite,
De verts rameaux soupirent mollement ;
Quelque écureuil, dans le taillis s’agite…
Toi seul, Vide Inhumain, n’a pas de voix !
Mon oreille en vain s’est penchée vers toi,
L’écho muet répond : Je suis l’Absence !
Je suis le creux qui ne te connaît pas,
Et peu me chaut, ta vie ou ton trépas,
Abîme sourd, le Rien est mon essence.

Admire pourtant l’hautaine beauté
Ocre et rouge, de mes murs de vertige,
Tente inouïe d’un Grand Chef redouté,
Dont les atours, déclarent le prestige ;
Vive palette aux godets colossaux,
Où l’Artiste promena ses pinceaux,
Avant de peindre le Ciel et la Terre.
Toi dont l’âme recherche un locuteur,
De ce prodige, reconnais l’Auteur,
Vois ici le sceau de son caractère.

Les volcans enflammés, l’eau en furie,
Et les sols disloqués, furent les causes
Secondes, qui sur son ordre ont pétri,
Les sédiments en ouvrages grandioses.
Apprends surtout, ce que le Créateur,
Par ce décor, veut dire au spectateur.
Car personne ne construit un théâtre,
Pour l’insensé qui regarde sans voir :
Le beau est vain s’il ne mène au savoir ;
Et l’art pour l’art, un projet idolâtre.

Séparation !! ô l’amer sentiment,
Que le riche sans nom, sans fin ressasse,
Sur le bord sec du fossé dirimant,
Interdisant que vers Lazarre il passe.
Et quand un cœur a manqué son objet,
Le souvenir l’abreuve de rejet.
Face au Canyon, comprends ta nullité ;
Pécheur déchu qui rompt ce que Dieu joint,
Peux-tu saisir le lieu qu’Il a disjoint,
Où seras-tu, durant l’Éternité ?

De l’au-delà, tu ne peux rien connaître,
La nature est un rideau de chanvre épais,
Il faut qu’enfin tiré, on voit paraître
L’Acteur divin, qui apporte la paix.
C’est le vieil Évangile des Apôtres.
A leur voix la scène devient tout autre :
Sur le Canyon monte un soleil radieux,
La grâce déborde du précipice,
Une voie s’ouvre par le sacrifice,
Le vide se comble entre l’homme et Dieu !

Car Christ pour moi a souffert le calvaire,
Expié mon péché, payé la rançon.
Brisant de forts verrous, il me libère,
Du noir schéol, triomphateur Samson !
Lorsqu’il revient, sa trompette m’appelle,
La Création en joie se renouvelle.
Dans le couloir d’un Canyon magnifié,
Mon corps sans peur volera comme l’ange,
Et ses hauts murs vibreront de louange
Au Roi des rois, Jésus-Christ glorifié.

Questions :

1) C’est donc beau, le Grand Canyon ?

A couper le souffle ! Ce défilé immense aux parois vertigineuses exerce une impression difficile à cerner. Le premier Européen à se trouver devant cette merveille du monde, fut le Conquistador García López de Cárdenas y Figueroa, dont le nom à rallonge était à l’image de son avarice et de sa crédulité, puisqu’il pensait être sur la route de sept légendaires cités d’or, dont les Hopis lui avaient parlé. Quelle n’a pas dû être sa stupeur, lui qui n’avait jamais vu de photos, en découvrant l’abysse gigantesque, et combien dérisoires apparurent alors les épées, les lances, et toute la ferraille de sa troupe !

Certaines choses se ressentent mieux sans trop de monde autour : le sentiment d’éternité, le silence du vide, contrastant avec les petits bruits de la nature… Mais le beau que l’œil voit, est souvent impuissant à satisfaire le cœur ; qu’importe à Orphée la splendeur du lieu s’il n’y trouve pas son Eurydice ; « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé… » Au Grand Canyon, il manque visiblement quelqu’un ; c’est le grand palais vide et silencieux d’un Roi qui est parti.

2) Est-ce que tous les Américains croient que le Grand Canyon a été creusé par le Déluge ?

Non, plusieurs pensent que c’est le Colorado, qui paraît bien petit il faut dire, tout au fond, et si mince devant la largeur du Canyon. Il y a des choses que l’on sait absolument : qu’il y a eu des volcans en activité, que la mer a plusieurs fois recouvert le plateau, qui s’est élevé et abaissé. Par contre les géologues ne sont pas unanimes sur son mode de formation ; tous admettent le rôle de l’érosion bien sûr, mais certains font aussi intervenir le déversement brutal d’un lac, que la mer aurait laissé. Le canyon est jeune en tous cas (à l’échelle géologique).

3) Qu’est ce qu’une ode, en poésie française ?

Ce n’est pas un poème à forme fixe, comme le sonnet ou le rondeau, mais elle suit néanmoins quelques règles :

  • Etre divisée en strophes, dont chacune exprime une idée, ou un sentiment particuliers.
  • Toutes les strophes doivent être construites sur le même modèle de rimes ; par exemple ici : croisées-plates-embrassées
  • Traiter d’un sujet élevé, grave ou glorieux (il aurait été incongru de faire une épigramme sur le Grand Canyon…)

Dans la Bible, la forme des Psaumes se rapproche de l’Ode. C’est pourquoi il est important de posséder une version qui présente une séparation en strophes et en hémistiches, et non pas une suite continue de versets.

4 réflexions au sujet de “Arizona 101 : Le Grand Canyon”

  1. Merci Cactus Ren, j’apprécie beaucoup d’apprendre quelques règles de la poésie classique grâce à vous (sans compter les détails historiques et culturels). De plus comme j’étudie en particulier les Psaumes en ce moment, je viens à peine de me rendre compte de l’importance des strophes et des traits de séparation aux hémistiches. Je n’avais pas fait le rapprochement avec l’Ode, mais il est plus qu’intéressant…

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