Sylduria – La reine Lynda (12)

Chapitre XIX
Comme un cheveu sur le chop suey

« Tain ! J’ai une envie pressante, s’écria Mohamed.

– Moi aussi, mon pote ! »

Ils se levèrent tous deux et se précipitèrent dans les toilettes, abandonnant Lynda à sa stupéfaction :

« Mais quel frelon les a piqués, ces deux-là ? »

La porte du Palais de l’Empire du Dragon s’entrouvrit, laissant apparaître la sinistre silhouette de l’infâme colonel Olrik…

Euh… Non… Il est temps que j’aille dormir…

…de l’ignoble commissaire divisionnaire Paul Yssouvrez.

« Alors, Tchang Kaï Chek ! Qu’est-ce qu’on sert dans ton bouge ? Omelette aux œufs centenaires ? Tripes de varan farcies ?

– Ici très bonne cuisine chinoise, exécrable divisionnaire. Chop suey, canard laqué, porc caramélisé, soupe aux nids d’hirondelles.

– Pouah ! »

La jeune reine leva la tête :

« Divisionnaire ? Ma petite Lynda, observe bien le visage de ton ennemi. »

Les yeux d’Yssouvrez rencontrèrent ceux de Lynda :

« Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça, vous ? »

Elle cacha aussitôt son visage derrière ses cheveux :

« Je pas comprends. Vinir Boulgaria, chercher travail Frant-siya. Boulgaria, pas travail…

– Bulgarie ? Vous avez de la chance ! »

Puis, l’ennemi se tourna vers le restaurateur :

« Et toi, Mao Tsé Toung ? Qu’est-ce que tu caches encore dans tes cuisines insalubres et tes latrines fétides ?

– Rien cacher, exécrable divisionnaire. Pi Seng Li honnête commerçant. Très bonne cuisine pas chère. »

Puis il s’en prit de nouveau à Lynda :

« Eh ! Vous, là ! Vous êtes seule à manger avec trois assiettes. Sûr qu’il y a deux terroristes planqués dans les pissodromes !

– Je pas comprends. Vinir Boulgaria chercher…

– Oui, bon ! Ça va ! »

Il fit un quart de tour militaire pour se retrouver à nouveau en face de Pi Seng :

« J’aurai ta peau, Lao Tseu ! Je démantèlerai ton trafic souterrain. Je te ferai fermer ta fumerie.

– Pas demain la veille, exécrable divisionnaire. »

Il commença à observer toutes les tables :

« Mansinque ! Qu’est-ce que vous faites ici ?

– Ça se voit ! Je me restaure.

– Vous vous goinfrez de cochonneries au lieu de procéder à des interpellations.

– C’est exact.

– Mais ma parole, c’est une conspiration ? Dufour ! Qui vous a permis ? Qu’est-ce que vous faites là ?

– Moi aussi je me restaure. Et vous devriez goûter au chop suey. C’est délicieux.

– Moi, si je vous chope, vous allez suer, c’est sûr.

– Oui, patron.

– Je croyais vous avoir formellement interdit toute relation avec cette harpie. Non seulement vous fréquentez la taverne qui l’a récupérée, mais je vous vois vous tenir la main comme des amoureux. »

Fabien se met instinctivement à chanter :

« “On a beau faire, on a beau dire,
qu’un homme averti en vaut deux.
On a beau dire, on a beau faire,
ça fait du bien d’être amoureux.”

– Quoi ?

– Jacques Brel.

– Je me fiche de Jacques Brel.

– Pas étonnant ! Vous êtes un béotien divisionnaire.

– Vous aurez de mes nouvelles. Dufour, dans mon bureau immédiatement !

– Pas avant d’avoir fini mon repas. »

Il semble qu’il se soit réservé le meilleur morceau pour
la fin.

« Vous la gargotière, allez servir vos clients.

– J’ai un patron pour me donner des ordres.

– Je vous interdis de vous aimer.

– À vos ordres, Monsieur le commissaire divisionnaire, » répondit insolemment Fabien.

Avec plus d’insolence encore, il offrit un long baiser sur les lèvres de son aimée.

« Ça alors ! Je… Je… Dufour ! Vous êtes viré ! Vous êtes viré ! Dumoulin ! Vous êtes virée !

– Tu m’as déjà virée la semaine dernière, vieille grosse tache indélébile ! lui lança Fabienne.

– Quoi ? Vous… Je… Mansinque ! Faites quelque chose, nom de nom ! Mais à quoi est-ce que je vous paye ?

– Je suis à table, en train de manger, répondit calmement l’interpellé. Si vous me contrariez pendant mon repas, je vais mal digérer. Je vais avoir des aigreurs d’estomac et toute cette sorte de désagréments. Je prendrai au moins trois semaines d’arrêt de travail.

– Un insolent doublé d’un incapable. Mansinque ! Vous êtes viré.

– À la bonne heure !

– C’est vrai, j’oubliais ! Vous n’en avez plus rien à lustrer. Vous ne pensez plus qu’à la retraite.

– C’est exact.

– Raison de plus. Après le dessert, vous irez voir la comptable.

– Avec le plus grand plaisir ! Mais d’abord je bois mon café, ensuite le saké.

– C’est moi qui ne peux plus vous saquer ! C’est une véritable révolte !

– La révolte des pieuvres ! compléta malicieusement Fabienne.

– Vous allez me payer tout ça ! Et au prix fort ! Toi, le chinetoque, je te le ferai fermer, ton tripot. »

Paul Yssouvrez, humilié, quitta précipitamment le lieu de sa défaite, animé d’un grand désir de vengeance.

« Au plaisir de vous revoir, exécrable divisionnaire. »

N’entendant plus aucun bruit, Mohamed entrouvrit la porte du pissodrome, passa furtivement la tête et fit un signe à Lynda :

« Il est parti ?

– Il est parti. Vous pouvez revenir, et votre chop suey est froid. »

Les deux garçons quittèrent leur cachette et se remirent à table.

« Maintenant, dit Mamadou, tu le connais, le commissaire divisionnaire Paul Yssouvrez.

– Ce n’est pas une case qui lui manque, répondit Lynda, c’est l’échiquier !

– Tain ! Nous nous sommes encore conduits en héros !

– Quel courage, mon pote !

– Je n’oserai même plus regarder Aïcha dans les yeux.

– Moi non plus. »

Pi Seng Li s’approcha d’eux pour donner son avis :

« Exécrable divisionnaire sale type. Toujours venir chez Pi Seng, jamais manger. Pas aimer les noirs, pas aimer les Arabes, pas aimer les Chinois. Toujours fouiller partout : fouiller cuisine, fouiller cave, fouiller toilettes, fouiller congélateur. Jamais rien trouver. Jamais trouver drogue, jamais trouver clandestins, jamais trouver viande pourrie.

– Pire que dans L’aile ou la cuisse, ajouta Fabienne. Il ne lui manque plus que la pipette et le tube à essai.

– Enfin, soupira Lynda, le voilà parti ! »

Fabienne la regarda et lui dit :

« Vous pouvez enlever votre perruque, tout le monde vous a reconnue, Lynda de Syldurie. »

Comme si elle obéissait à un ordre, Lynda s’empressa d’enlever sa perruque rouge et, comme si elle en avait honte, la fourra tant bien que mal dans sa poche profonde.

« D’ailleurs, vous êtes plus jolie ainsi, » fit remarquer Fabien, ce qui lui valut un bon coup de pied dans le tibia, de la part de sa fiancée.

Chacun entourait maintenant Lynda et la pressait de questions. Il faut reconnaître que ce n’est pas tous les jours qu’une reine, même d’un état aussi insignifiant que la Syldurie, vient déjeuner au Palais de l’Empire du Dragon de la Muraille de Chine et du Yang Tsé Kiang. Tout le monde voulait connaître l’objet de cette visite si royale et si peu protocolaire.

« Vous savez certainement, répondit-elle, que mon père, dans les dernières années de sa vie, avait commencé à combattre dans notre pays pour le respect des droits de l’homme. Lui-même n’a pas hésité à renoncer à certains privilèges liés à la royauté, afin d’offrir plus de liberté au peuple. Appelée à lui succéder, j’ai tenu à poursuivre sa lutte. J’ai voulu étudier de par le monde ce que les nations avaient à nous apprendre, et, bien entendu, j’ai opté pour la France : le pays des droits de l’homme par excellence. Je suis arrivée à Paris dans le plus strict incognito, et j’ai commencé à mener mon enquête.

– Vous avez pourtant déjà séjourné à Paris, objecta Fabien.

– Environs un an. Mais je ne me préoccupais pas de la liberté de mon peuple. Je ne me suis d’abord intéressée qu’à mes propres plaisirs, ensuite qu’à ma propre misère.

– Pourquoi avez-vous choisi d’établir votre état-major dans ce quartier défavorisé ?

– C’est ici que j’ai souffert et côtoyé la souffrance. C’est ici que se trouvent mes vrais amis. Tout bien pesé, je préfère les quais de la station Barbès à ma suite de l’hôtel Georges Cinq.

– Vous ne dites plus “Georges Vé” ?

– Je ne suis plus une ravissante idiote.

– Vous n’êtes plus une idiote, mais vous êtes toujours ravissante. »

Ce compliment coûta à Fabien un nouveau coup de soulier pointu dans le mollet.

« Houlà ! Et pourquoi n’avez-vous pas demandé à rencontrer notre président ?

– J’en avais l’intention, mais je voulais d’abord visiter la France de l’intérieur. Je suis allée me promener le long du canal Saint-Martin. C’est un endroit charmant où des touristes campaient au bord de l’eau. Puis, votre police républicaine est arrivée…

– Les C.R.S. rectifia Fabien.

– Les C.R.S. sont arrivés avec leurs matraques et leurs grenades lacrymogènes. Ils ont évacué ces gens pacifiques par la force. Comme je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’ai demandé à des Parisiens de m’expliquer la situation. Je n’irai pas à Paris en visite officielle. C’est décidé, je n’irai pas. Je n’ai pas trouvé la France que j’aimais. J’ai trouvé la France qui exclue, la France qui expulse, la France qui opprime l’étranger, la France qui rend les puissants plus riches et les pauvres plus misérables. Cette France-là, c’est ce qu’a été la Syldurie. Ce que la France a été, c’est ce que deviendra la Syldurie.

– Tain ! Lynda ! Ça c’est envoyé.

– C’est parlé comme une reine, mon pote.

– Qu’allez-vous faire, maintenant ? interrogea Fabienne.

– Retourner dans mon pays. La France n’a rien à m’ensei-gner. Bientôt je donnerai des leçons à la France.

– Vous avez raison. La France a fait de mauvais choix, elle en subira bientôt les conséquences.

– Je veux partir, mais pas sans avoir aidé mes amis, les exclus et les menacés.

– Yssouvrez est plus furieux que jamais, dit Fabien. Il va se venger sur vos amis. Pour lui, il suffit d’expulser tous les exclus, les Africains et les Maghrébins en particulier, pour que la France devienne un paradis. »

Le commissaire Mansinque, qui n’avait rien perdu de la discussion, intervint :

« Je suis à la retraite depuis cinq minutes, et je vais rentrer dans ma province. J’ai justement hérité d’une ferme dans l’Eure-et-Loir, à l’écart du village. La place ne manque pas. Nous pourrions y cacher les plus menacés : madame Diallo et son fils, pour commencer.

– Cela peut vous coûter la prison, objecta Fabien.

– Et alors ? J’aime mieux aller en prison pour avoir caché des petits Africains que pour avoir volé un pauvre. Je préfère être coupable d’avoir aidé mon prochain, si cela est devenu un crime. Allons chercher les Diallo sans tarder, Mamadou sait où les trouver. On vient justement de retirer le plâtre de Yacouba. »

Puis il ajoute après un moment de réflexion :

« Chère Lynda, accepterez-vous de nous accompagner dans mon fief ? Votre sagesse et votre foi nous seront précieuses.

– Et pourquoi pas ? J’espère bien me rendre utile à notre cause.

– Et vous Mohamed ? Et vous Mamadou ? Qu’allez-vous faire ? questionna Fabien. J’ai cru comprendre que vous avez décidé de vous rendre à la justice, mais que vous craignez de tomber entre les mains de ce cinglé.

– C’est bien là notre problème, répondit Mohamed. C’est un vrai fauve. Il va nous déchiqueter. »

Il se fit un silence. Lynda appuya son index et son majeur contre son front.

« Et si… ? Non. C’est nul comme idée. »

En proie à une intense guerre de pensées, elle se leva, martelant toujours son front de ses deux doigts.

« On pourrait… Non. C’est n’importe quoi !

– Dites-nous toujours à quoi vous pensez, » insista le commissaire.

Lynda parlait lentement, pesant ses mots, partagée entre l’idée qu’elle avait peut-être raison et la crainte de se faire moquer d’elle pour avoir dit une sottise.

« Si Mohamed et Mamadou nous accompagnaient chez vous, juste quelques jours. Ils pourraient librement réfléchir et prendre une décision : soit retourner à Paris se livrer à la justice, ou soit… soit partir avec moi en Syldurie. Ils seraient jugés par la justice de mon pays.

– Tain ! s’écria Mohamed. Ils sont comment les juges, chez toi ?

– Ils sont justes. Certains étaient corrompus, mais mon père les a remerciés.

– Moi j’irais bien chez “C’est exact’’ si tu viens avec nous.

– Le noir va se mettre au vert, mon pote.

– Et vous les amoureux ? Vous êtes aussi mes invités, bien entendu.

– Un peu de repos à la campagne nous fera le plus grand bien, acquiesça Fabienne.

– Il nous faudrait un cuisinier pour toute cette troupe. Honorable Pi Seng Li, on vous emmène dans nos valises.

– Fabienne très bien cuisiner, honorable commissaire. Pi Seng Li bon professeur. Rester à Paris servir clients. Servir œufs pourris et peau de lézard aux nids de vautours à exécrable divisionnaire. Puisse-t-il s’en crever la panse !
Hi ! Hi ! Hi !… »

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© 2018 Lilianof

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