Poèmes Classiques, Réflexions

L’espoir en Dieu

Alfred de Musset, Poésies nouvelles ( 1850 )

Tant que mon pauvre cœur, encor plein de jeunesse, 
A ses illusions n’aura pas dit adieu, 
Je voudrais m’en tenir à l’antique sagesse, 
Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu 
Je voudrais vivre, aimer, m’accoutumer aux hommes 
Chercher un peu de joie et n’y pas trop compter, 
Faire ce qu’on a fait, être ce que nous sommes, 
Et regarder le ciel sans m’en inquiéter.

Je ne puis ; — malgré moi l’infini me tourmente. 
Je n’y saurais songer sans crainte et sans espoir ; 
Et, quoi qu’on en ait dit, ma raison s’épouvante 
De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. 
Qu’est-ce donc que ce monde, et qu’y venons-nous faire, 
Si pour qu’on vive en paix, il faut voiler les cieux ? 
Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre, 
Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? 
Non, c’est cesser d’être homme et dégrader son âme. 
Dans la création le hasard m’a jeté ; 
Heureux ou malheureux, je suis né d’une femme, 
Et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité.

Que faire donc ? « Jouis, dit la raison païenne ; 
Jouis et meurs ; les dieux ne songent qu’à dormir. 
— Espère seulement, répond la foi chrétienne ; 
Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. » 
Entre ces deux chemins j’hésite et je m’arrête. 
Je voudrais, à l’écart, suivre un plus doux sentier. 
Il n’en existe pas, dit une voix secrète ; 
En présence du ciel, il faut croire ou nier. 
Je le pense en effet ; les âmes tourmentées 
Dans l’un et l’autre excès se jettent tour à tour, 
Mais les indifférents ne sont que des athées ; 
Ils ne dormiraient plus s’ils doutaient un seul jour. 
Je me résigne donc, et, puisque la matière 
Me laisse dans le cœur un désir plein d’effroi, 
Mes genoux fléchiront ; je veux croire et j’espère. 
Que vais-je devenir, et que veut-on de moi ? 
Me voilà dans les mains d’un Dieu plus redoutable 
Que ne sont à la fois tous les maux d’ici-bas ; 
Me voilà seul, errant, fragile et misérable, 
Sous les yeux d’un témoin qui ne me quitte pas. 
Il m’observer il me suit. Si mon cœur bat trop vite, 
J’offense sa grandeur et sa divinité. 
Un gouffre est sous mes pas si je m’y précipite, 
Pour expier une heure il faut l’éternité. 
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime. 
Pour moi, tout devient piège et tout change de nom 
L’amour est un péché, le bonheur est un crime, 
Et l’œuvre des sept jours n’est que tentation 
Je ne garde plus rien de la nature humaine ; 
Il n’existe pour moi ni vertu ni remord . 
J’attends la récompense et j’évite la peine ; 
Mon seul guide est la peur, et mon seul but, la mort 
On me dit cependant qu’une joie infinie 
Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heureux ? 
Si vous m’avez trompé, me rendrez-vous la vie ? 
Si vous m’avez dit vrai, m’ouvrirez-vous les cieux ? 
Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes, 
S’il existe là-haut, ce doit être un désert 
Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, 
Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. 
Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être, 
Ni tenter davantage. — À quoi donc m’arrêter ? 
Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, 
Est-ce l’indifférent que je vais consulter ?

Si mon cœur, fatigué du rêve qui l’obsède, 
À la réalité revient pour s’assouvir, 
Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide 
Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir 
Aux jours même où parfois la pensée est impie, 
Où l’on voudrait nier pour cesser de douter, 
Quand je posséderais tout ce qu’en cette vie 
Dans ses vastes désirs l’homme peut convoiter ; 
Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse, 
L’amour même, l’amour, le seul bien d’ici-bas ! 
Que la blonde Astarté, qu’idolâtrait la Grèce, 
De ses îles d’azur sorte en m’ouvrant les bras ; 
Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre 
Les secrets éléments de sa fécondité, 
Transformer à mon gré la vivace matière 
Et créer pour moi seul une unique beauté ; 
Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, 
Assis à mes côtés m’appelleraient heureux 
Et quand ces grands amants de l’antique nature 
Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, 
Je leur dirais à tous : « Quoi que nous puissions faire, 
Je souffre, il est trop tard ; le monde s’est fait vieux 
Une immense espérance a traversé la terre ; 
Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux ! » 
Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltée 
Essaye en vain de croire et mon cœur de douter 
De chrétien m’épouvante, et ce que dit l’athée, 
En dépit de mes sens, je ne puis l’écouter. 
Les vrais religieux me trouveront impie, 
Et les indifférents me croiront insensé. 
À qui m’adresserai-je, et quelle voix amie 
Consolera ce cœur que le doute a blessé ?

Il existe, dit-on, une philosophie 
Qui nous explique tout sans révélation, 
Et qui peut nous guider à travers cette vie 
Entre l’indifférence et la religion. 
J’y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, 
Qui savent, sans la foi, trouver la vérité, 
Sophistes impuissants qui ne croient qu’en eux-mêmes ? 
Quels sont leurs arguments et leur autorité ? 
L’un me montre ici-bas deux principes en guerre, 
Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ; 
L’autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, 
Un inutile Dieu qui ne veut pas d’autels. 
Je vois rêver Platon et penser Aristote ; 
J’écoute, j’applaudis, et poursuis mon chemin 
Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ; 
On nous parle aujourd’hui d’un Dieu républicains. 
Pythagore et Leibniz transfigurent mon être. 
Descartes m’abandonne au sein des tourbillons. 
Montaigne s’examine, et ne peut se connaître. 
Pascal fuit en tremblant ses propres visions. 
Pyrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible. 
Voltaire jette à bas tout ce qu’il voit debout 
Spinoza, fatigué de tenter l’impossible, 
Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. 
Pour le sophiste anglais l’homme est une machine. 
Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand 
Qui, du philosophisme achevant la ruine, 
Déclare le ciel vide, et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l’humaine science ! 
Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté, 
Après tant de fatigue et de persévérance, 
C’est là le dernier mot qui nous en est rester 
Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles, 
Qui de tant de façons avez tout expliqué, 
Pour aller jusqu’aux cieux il vous fallait des ailes ; 
Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. 
Je vous plains ; votre orgueil part d’une âme blesses, 
Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli 
Et vous la connaissiez, cette amère pensée 
Qui fait frissonner l’homme en voyant l’infini. 
Eh bien, prions ensemble,-abjurons la misère 
De vos calculs d’enfants, de tant de vains travaux ! 
Maintenant que vos corps sont réduits en poussière 
J’irai m’agenouiller pour vous sur vos tombeaux. 
Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, 
Chrétiens des temps passés et rêveurs d’aujourd’hui ; 
Croyez-moi’ la prière est un cri d’espérance ! 
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui, 
Il est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne. 
Tous vous avez souffert, le reste est oublié. 
Si le ciel est désert, nous n’offensons personne ; 
Si quelqu’un nous entend, qu’il nous prenne en pitié !

Ô toi que nul n’a pu connaître, 
Et n’a renié sans mentir, 
Réponds-moi, toi qui m’as fait naître, 
Et demain me feras mourir !

Puisque tu te laisses comprendre, 
Pourquoi fais-tu douter de toi ? 
Quel triste plaisir peux-tu prendre 
À tenter notre bonne foi ?

Dès que l’homme lève la tête, 
Il croit t’entrevoir dans les cieux ; 
La création, sa conquête, 
N’est qu’un vaste temple à ses yeux.

Dès qu’il redescend en lui-même, 
Il l’y trouve ; tu vis en lui. 
S’il souffre, s’il pleure, s’il aime, 
C’est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligence 
La plus sublime ambition 
Est de prouver ton existence, 
Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu’on t’appelle, 
Brahma, Jupiter ou Jésus, 
Vérité, Justice éternelle, 
Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terre 
Te rend grâces du fond du coeur, 
Dès qu’il se mêle à sa misère 
Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie : 
L’oiseau te chante sur son nid ; 
Et pour une goutte de pluie 
Des milliers d’êtres t’ont béni.

Tu n’as rien fait qu’on ne l’admire ; 
Rien de toi n’est perdu pour nous ; 
Tout prie, et tu ne peux sourire 
Que nous ne tombions à genoux.

Pourquoi donc, ô Maître suprême, 
As-tu créé le mal si grand, 
Que la raison, la vertu même 
S’épouvantent en le voyant ?

Lorsque tant de choses sur terre 
Proclament la Divinité, 
Et semblent attester d’un père 
L’amour, la force et la bonté,

Comment, sous la sainte lumière, 
Voit-on des actes si hideux, 
Qu’ils font expirer la prière 
Sur les lèvres du malheureux ?

Pourquoi, dans ton oeuvre céleste, 
Tant d’éléments si peu d’accord ? 
À quoi bon le crime et la peste ? 
Ô Dieu juste ! pourquoi la mort ?

Ta pitié dut être profonde 
Lorsqu’avec ses biens et ses maux, 
Cet admirable et pauvre monde 
Sortit en pleurant du chaos !

Puisque tu voulais le soumettre 
Aux douleurs dont il est rempli, 
Tu n’aurais pas dû lui permettre 
De t’entrevoir dans l’infini.

Pourquoi laisser notre misère 
Rêver et deviner un Dieu ? 
Le doute a désolé la terre ; 
Nous en voyons trop ou trop peu.

Si ta chétive créature 
Est indigne de t’approcher, 
Il fallait laisser la nature 
T’envelopper et te cacher.

Il te resterait ta puissance, 
Et nous en sentirions les coups ; 
Mais le repos et l’ignorance 
Auraient rendu nos maux plus doux.

Si la souffrance et la prière 
N’atteignent pas ta majesté, 
Garde ta grandeur solitaire, 
Ferme à jamais l’immensité.

Mais si nos angoisses mortelles 
Jusqu’à toi peuvent parvenir ; 
Si, dans les plaines éternelles, 
Parfois tu nous entends gémir,

Brise cette voûte profonde 
Qui couvre la création ; 
Soulève les voiles du monde, 
Et montre-toi, Dieu juste et bon !

Tu n’apercevras sur la terre 
Qu’un ardent amour de la foi, 
Et l’humanité tout entière 
Se prosternera devant toi.

Les larmes qui l’ont épuisée 
Et qui ruissellent de ses yeux, 
Comme une légère rosée 
S’évanouiront dans les cieux.

Tu n’entendras que tes louanges, 
Qu’un concert de joie et d’amour 
Pareil à celui dont tes anges 
Remplissent l’éternel séjour ;

Et dans cet hosanna suprême, 
Tu verras, au bruit de nos chants, 
S’enfuir le doute et le blasphème, 
Tandis que la Mort elle-même 
Y joindra ses derniers accents.

Alfred de Musset.

2 réflexions au sujet de “L’espoir en Dieu”

  1. Lire Musset n’est pas seulement profitable pour renouer avec les principes de la versification française, mais encore pour développer la réflexion apologétique des enfants du siècle de facebook. Ainsi à partir de ce poème on pourrait leur proposer deux exercices :

    1) Identifier le ou les vers qui font allusion au système des Manichéens, au Théisme, à Locke, à Kant.

    2) Expliquer (ou réfuter) :

    Pourquoi donc, ô Maître suprême,
    As-tu créé le mal si grand,
    Que la raison, la vertu même
    S’épouvantent en le voyant ?

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