Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (17)

Chapitre XVII
La guerre des urnes

 

 

Aïcha se sentait envahie alternativement de crainte et de tranquillité. Elle avait la certitude d’avoir créé une voie d’eau dans son propre navire. Elle était convaincue d’avoir perdu la bataille, et ce n’était pas tant la perspective de sa défaite, qui la troublait, mais bien plutôt la victoire assurée de cette canaille de Paul Yssouvrez. Elle savait que l’existence deviendrait plus difficile pour les jeunes de son quartier. Elle savait aussi que le coût de la vie allait devenir insupportable, quand son rival aurait transformé ces rues populaires en résidences pour citadins fortunés. Le programme d’Aïcha, bien coordonné, entrevoyait une alternative à la répression, face à la violence urbaine. Elle avait bien compris qu’il ne fallait pas décapiter les plantes malades, mais les soigner dès la racine. Elle se souvenait bien de la famille Diallo, condamnée comme tant d’autres familles issues de l’immigration, à demeurer dans un appartement insalubre, au péril de leur santé, voire de leur vie. Elle pensait avec douleur à ceux que l’on avait expulsés de ces taudis sans proposition de relogement. Elle avait établi un programme de

 

réhabilitation, certes moins grandiose que celui de son adversaire, mais qui permettrait à ces laissés-pour-compte de vivre décemment dans une habitation agréable. Les électeurs se souviendraient-ils de ses beaux projets ? Évidemment non ! Ils ne retiennent que les dernières paroles qu’ils entendent, c’est bien connu. Pour les uns, Aïcha est une scélérate qui a renié la foi de ses ancêtres, pour les autres une illuminée qui est entrée en religion. Pour la plupart, enfin, ignorant que la loi sur la séparation de l’Église et de l’État était destinée à garantir la liberté religieuse, un élu doit nécessairement être un mécréant.

Elle entra chez elle, verrouilla son appartement et plaqua son dos contre la porte, poussant un profond soupir. Mohamed, totalement rétabli de son agression, l’attendait, assis sur le canapé, le visage anxieux, face au téléviseur devenu aveugle et muet. Discernant la contrariété sur le visage de sa fiancée, il courut se jeter dans ses bras.

« Je suis fier de toi. Tu as bien cabossé ton bonhomme ! Il ne s’en relèvera pas !

– J’aimerais partager ton optimisme. »

Elle alluma son ordinateur. Plus l’échéance électorale approchait, et plus sa messagerie était chargée. Il lui était impossible de lire tous les courriels, encore moins d’y répondre. Pour son grand réconfort, Mamadou, le prince noir, lui avait adressé un message de soutien. Tous ses amis de Syldurie lui avaient d’ailleurs emboîté le pas : Fabien et Fabienne, le couple Ozdenir, Les Diallo, Julien, et même Cétexact, pardon, l’ancien commissaire Mansinque. Pi Seng Li, figure incontournable du quartier, ami de longue date, lui écrivait chaque jour, dans un français non conjugué que ses origines chinoises rendaient excusable. Elle aurait apprécié un message d’encouragement de sa chère Lynda, mais celle-ci, depuis plusieurs mois déjà ne lui donnait plus de nouvelles, contrairement à Julien. L’aurait-elle oubliée ? Non, certainement pas ! Lynda portait de si lourdes charges sur ses jeunes épaules qu’elle ne trouvait plus de temps pour lui manifester son amitié. Elle se rassura par cette pensée. Continuant à parcourir ses messages, elle décida de les filtrer par l’orthographe, rejetant d’office ceux qui confondaient l’infinitif et le participe passé. Le pays de Voltaire étant devenu terre d’illettrisme, sa liste s’en trouva considé-rablement allégée.

Quelques messages manifestaient de l’hostilité, les uns à cause de son programme qui, selon eux, encourageait les voyous, d’autres à cause de ses origines algériennes, les plus nombreux à cause de sa confession.

Un plus grand nombre lui témoignait de la sympathie, saluant son courage, sa force de caractère face à son adversaire et surtout, sa franchise et sa transparence à l’égard de ses convictions intimes.

Son visage tendu s’illumina brusquement de joie lorsqu’elle lut ce texte :

« Chère Mademoiselle Belkadri,

Permettez-moi de vous appeler chère sœur en Christ, puisque vos dernières déclarations ne laissent planer aucun doute sur votre appartenance au Dieu vivant.

Je m’appelle Jean-Marc, je suis étudiant à l’université de Paris X et participe aux Groupes Bibliques universitaires. Je me réjouis de vous voir engagée dans la lutte électorale. Vous êtes une faible brebis lâchée au milieu des loups, mais vous ne les craindrez pas, car vous êtes à présent sous la protection du divin berger. David avec sa simple fronde ne terrassait-il pas le lion et l’ours, avant de vaincre le géant Goliath ? À combien plus forte raison notre puissant maître qui a vaincu la mort mettra en fuite les rapaces qui vous entourent et vous assurera la victoire !

“Fortifiez-vous dans le Seigneur, et par sa force toute-puissante. Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme contre les ruses du diable. Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. – Éphésiens 6.10/12’’

Alors que le monde est livré à la corruption, votre candidature offre déjà une espérance de justice et de lumière sur notre pauvre ville de Paris, c’est pourquoi, mes amis du GBU s’associent à moi pour vous affirmer notre soutien et combattre avec vous dans la prière.

Amitiés fraternelles en Jésus-Christ.

Jean-Marc. »

Transportée d’émotion, elle se dressa sur ses pieds, faisant basculer sa chaise derrière elle.

« Alléluia ! Nous allons gagner ! »

Elle alla se jeter dans les bras de son fiancé avec une telle vigueur que les deux amoureux versèrent avec le fauteuil, leurs quatre jambes agitant l’air.

« Mais qu’est-ce qui te prends, Aïcha, tu veux me briser la colonne vertébrale ?

– La victoire est à nous, mon chéri !

– Ce n’est pas ce que disent les sondages : ils donnent 60 % sur la gerboise.

– Évidemment, si tu caches ta foi dans tes chaussettes… »

Le dimanche électoral arriva. En proie à une intense lutte intérieure, Aïcha, dans sa permanence du boulevard de la Chapelle, encourageait ses équipiers, démontrant, par son joli sourire, sa conviction d’être élue. Pourtant, dans les profondeurs de son cœur, sa foi stimulée par les encouragements de Jean-Marc et les réelles probabilités de victoire se livraient un duel sans merci.

Elle se rendit en fin de matinée à l’école de la rue Cavé et constata avec soulagement que les deux piles de bulletins avaient à peu près la même épaisseur. Parvenue devant l’urne transparente, elle eut la surprise de se trouver face à son adversaire, par surcroît chef de bureau de vote, qui la regardait en ricanant.

« Tiens ! Voilà ma demi-livre de beurre ! Elle est à la bonne température pour bien s’étaler. Je vais pouvoir me faire une de ces tartines ! Je n’aurai même plus faim pour fêter ma victoire au Fouquet’s. »

Voyant que son humour n’amusait personne, Yssouvrez se racla la gorge et se tut.

« 97.

– Belkadri, Aïcha.

– Peut voter.

– A voté. »

Elle sortit en jetant à Paul Yssouvrez un regard chargé de défi. Elle retourna au bureau de vote dès le dépouillement, n’ayant pas la patience d’attendre l’annonce des résultats par les ondes.

Chacun dépouillait minutieusement. Aïcha attendait. On annonça enfin :

« Dix-neuvième circonscription, huitième bureau :

Inscrits : 874

Suffrages exprimés : 762

Abstentions : 101

Nuls : 11

Yssouvrez : 387

Belkadri : 375 »

« Ce n’est pas gagné pour toi, ma jolie, s’esclaffa Yssouvrez. Après cette gamelle, tu vas retourner à tes casseroles. »

Aïcha s’approcha pour lui donner une paire de gifles quand une pensée profonde l’arrêta :

« L’Éternel combattra pour vous, et vous, gardez le silence. »[1]

De longues minutes s’écoulèrent encore, durant lesquelles le commissaire divisionnaire ne cachait pas sa joie et ne manquait pas de badiner. La permanence d’Aïcha avait été désertée, tous ses amis et tous ses équipiers se pressaient, anxieux, devant le portail de l’école.

Le silence se fit brusquement dans le bureau. Le jugement du peuple venait de tomber :

« Voici les résultats définitifs pour la dix-neuvième circonscription :

Inscrits : 32 728

Suffrages exprimés : 31 871

Abstentions : 759

Nuls : 98

Yssouvrez… »

Le lecteur marqua un arrêt, observant le visage du candidat :

« Yssouvrez… 15 931

Belkadri… »

Le lecteur marqua une nouvelle pause, adressant à la jeune candidate un regard de sympathie.

« Belkadri… 15 940. Mademoiselle Aïcha Belkadri est élue députée de la dix-neuvième circonscription.

– C’est pas vrai ! S’écria Yssouvrez. Neuf voix d’écart ! Neuf voix ! »

Aïcha libéra son souffle et poussa un grand cri, gambadant sur le plancher. Puis elle alla se placer insolemment face à Paul Yssouvrez.

« Mauvaise nouvelle pour le Fouquet’s, Monsieur le maire. Vous voici candidat dépité.

– Ne triomphez pas, petite folle. Je vise beaucoup plus haut, figurez-vous. Rendez-vous aux présidentielles ! »

Elle se précipita dans la rue :

« Nous avons gagné !  Je vous invite à fêter l’événement, mais pas au Fouquet’s, je connais un bien meilleur endroit : chez Pi Seng. »

Une ovation accueillit sa sortie, chacun voulait la serrer dans ses bras. Mohamed, aidé d’un autre garçon, la portait, chacun sur une épaule, à travers les rues en liesse, jusqu’à la table du Chinois.

[1] Exode 14.14

 

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