Ados, Prose, Roman

L’Oiseau en Cage – Prologue & Chapitre I

PROLOGUE

« Que savez-vous d’elle ? »

La voix était sèche, presque irritée. La femme offrit un sourire amusé, sans quitter des yeux le visage sombre qui menaçait d’éclater. Toutefois, une étincelle de colère la fit se tasser un peu plus sur son siège.

« Je vous ai pourtant dit tout ce que je savais », se défendit-elle en relevant fièrement le menton.

Le visiteur poussa un soupir de frustration de sous les pans de son chapeau qui masquaient ses traits. Le poing tremblant, il l’invita cependant à répéter les informations.

« J’ai toujours apprécié cette jeune fille, déclara pour la énième fois la pauvre nourrice. Et je pense que c’était réciproque.

– Oui, c’est pourquoi nous vous avons fait appeler. Vous êtes la seule en mesure de nous aider. Mais assez de tout cela : racontez-moi son histoire. »

Son interlocutrice déglutit. Elle n’appréciait guère le ton qu’empruntait l’étranger pour lui soutirer des informations. Secrètement, elle se fit la promesse de ne rien dévoiler qui ne se sache pas déjà.

« Comme vous vous en doutez, sa venue à l’orphelinat n’a rien d’étonnant : c’est une enfant abandonnée.

– Beaucoup disent qu’elle ne parlait pas, interrompit l’homme agacé. Est-ce vrai ?

– Oui. Du moins, pas en public. Réservée, elle n’osait élever la parole qu’en ma présence, et seules. Elle était… différente. »

L’individu qui l’avait écouté avec attention tourna autour d’elle, caressant sa barbe naissante. La femme lui jeta un regard hargneux et jura en silence, pensant en avoir trop dit. Elle se reprit alors pour l’interroger d’une voix d’où perçait le dégoût : « Et vous, dites-moi : que lui voulez-vous ?

– Cela ne vous regarde en aucun cas, gronda-t-il de mécontentement, le dos tourné. Répondez simplement à ma question : où est-elle ? »

Il avait proféré chacun de ces derniers mots avec lenteur, comme s’ils avaient leur importance. La femme détourna la tête, le regard fuyant. Lorsqu’il insista, ce fut décidée qu’elle lui fit à nouveau face. D’une voix calme et l’esprit serein, elle prononça cette dernière parole, telle une bénédiction :

« Loin. Partie s’envoler. »


Partie I

 


CHAPITRE I

 

Il n’avait jamais aimé ces regards. Des iris emplis de rage ou des pupilles vides, ignorantes. Tous semblaient fermement rivés sur lui, l’accusant d’une violence non exprimée. La honte le poussait à se dissimuler derrière le rideau, callé au fond de son siège. Pourtant, il n’en fit rien. Il voulait montrer au peuple qu’il n’était pas contre eux, mais pour eux.

Les sabots des chevaux claquaient sur les dalles inégales dans un rythme régulier. Le balancement de la voiture le calmait presque. Jethan inspira profondément et poursuivit sa contemplation des rues de la ville. L’ambiance morne et grisâtre ne l’impressionnait pas. Enfin, il pouvait sortir de ses chaînes, loin de la triste propriété de ses parents. Cette pensée lui arracha un sourire.

Soudain, des hennissements lui percèrent les tympans. La voiture pila net, le précipitant presque contre la banquette opposée. Non sans se remettre de sa surprise, il passa le bout de son nez au-dehors. Le chaos régnait, des cris et sifflements grimpaient dans l’air tendu. Les passants formaient un seul corps roide et certains arboraient des moues moqueuses. Un cercle parfait s’étira autours du véhicule, accentuant la panique des bêtes que le cocher tentait vainement d’apaiser. Jethan pesta et bondit hors de son transport, sans prévenir. Pour une fois, personne ne lui prêtait attention. Tout le monde se contentait d’observer d’une curiosité malsaine l’étrange scène qui se déroulait devant eux. Le jeune homme dépassa la foule en directions des cris apeurés d’une femme.

« Tu vas voir ce que j’en pense ! rugit une voix bourrue au-dessus des exclamations des spectateurs. J’en pense que tu vas me le payer. Chèrement. »

D’un geste maladroit, l’homme à la carrure solide empoigna la chevelure de sa pauvre victime terrifiée. Poursuivie par son malfaiteur, la femme s’était jetée sous les roues du véhicule en branle, espérant y trouver la mort : les roues s’étaient d’ailleurs arrêtées à quelques pouces seulement de son corps. Sa joue pâle colée contre les pavés noirs de suie jurait atrocement avec le décor. Des larmes qui coulaient sans retenue mouillaient la terre et les vêtements en lambeaux. Une robe blanche, symbole de prostitution.

Jethan considéra aussitôt la situation. Une sourde fureur le brûlait de l’intérieur : la foule n’agissait pas, se contentant de fixer la biche blessée avec dédain. Déjà, la main de l’homme rude s’élevait pour s’abattre sur le visage ravagé par le désespoir. Un autre coup saisit cette fois la femme au ventre. Puis un autre. Et encore. Le fils de bourgeois ne pouvait plus en voir. Il s’élança.

« Catin ! » ricana l’ivrogne.

Jethan profita de la courte pause pour arrêter le dernier coup. Il enroula ses bras autour du cou aussi large que celui d’un bœuf et serra. Les yeux de l’homme se révulsèrent et il lâcha sa proie.

« Vous êtes saoul ! hurla le jeune homme à son oreille. Laissez donc cette femme en paix. »

Son adversaire tourna vers lui un regard rempli de rancune. Il ouvrit la bouche, lâchant son haleine pestilentielle aux alentours.

« Foutez-vous de vos propres affaires, fils d’Ogort[1]. »

Jethan ne répliqua pas. Ils se toisèrent dangereusement. Puis, sans avertissement, le jeune homme lui affligea un puissant heurt. L’ivrogne tomba, inconscient.

La foule demeura silencieuse, fixant la scène avec stupeur. Jethan, debout, secoua la tête avec désolément. Ils le dégoutaient, tous. Il se pencha au chevet de la femme restée à terre, gémissante. Elle refusa sa main secourable, le regard plongé dans une contemplation irréelle. Il ferma les yeux de rage.

« Pourquoi agissez-vous ainsi ? s’exclama-t-il à l’intention de tous les spectateurs. N’avez-vous donc aucun cœur ? Cette femme était prête à se donner à la mort, pourtant vous ne l’avez pas aidée ! »

Il baissa la tête en direction du ventre blessé. Du sang tâchait peu à peu le vêtement laiteux. Une pensée de désolation saisit le jeune homme à la pensée de l’être, dissimulé dans le sein de sa mère, que le tombeau accueillerait bientôt dans une embrassade glaciale. Il serra les poings pour se ressaisir.

« Nous n’avons pas à aider ces prostituées, persifla alors une vielle dame. Ce sont des filles du mal, comme vous, Ogort ! Vous avez déjà choisi votre chemin : la mort. »

A cette réplique, la foule signa son assentiment à l’aide de grands cris. C’en était fait. Malgré tous ses efforts, l’évidence était là : il ne serait jamais accepté auprès d’eux.

Il ne demanda pas son reste : sa silhouette s’évanouit après le coin d’une ruelle.

L’orage gronda dans le lointain et Jethan leva le menton au ciel. Déjà, des sombres nuages encombraient le ciel. Quelle bêtise lui avait pris de déserter son véhicule ? Il imaginait son domestique se lancer à sa poursuite, inquiet de perdre son emploi s’il ne le retrouvait pas. Haussement d’épaule à cette pensée. Il irait rassurer le cocher plus tard ; il avait une visite à rendre.

Il se dépêcha au contact des premières gouttes. Une voiture roula à quelques pouces de lui et une gerbe de boue liquide l’atteignit au visage. Machinalement, il chassa la saleté de sa manche sans se départir de sa démarche rapide. Les rues s’enchaînaient les unes après les autres, véritable labyrinthe où plus d’un se serait perdu. Malgré la haine de ses résidents, Jethan portait la Capitale dans son cœur. Il appréciait les odeurs de pain chaud que dégageaient les boulangeries et le silence des librairies, seulement brisé par la caresse du papier. En somme, la ville avait été pour lui son terrain de jeu favori, plus jeune. Un terrain où, sans relâche, il tentait d’assister le peuple dans ses souffrances.

Au bout d’une quinzaine de minutes, alors que le déluge avait achevé de l’inonder complètement, il s’arrêta au pied d’un immeuble. Un instant, il tenta d’apercevoir un signe de vie à travers la fenêtre du deuxième étage, puis, se résigna à entrer. Ses chaussures de cuir couinèrent sur les dalles poussiéreuses tandis qu’il se traînait jusqu’à la rampe d’un escalier. A toute vitesse, il en gravit les marches jusqu’au second palier où il asséna quelques coups sur un battant de bois usé.

La porte s’ouvrit à la volée. En en une fraction de seconde à peine, la masse d’une chevelure noire s’abattit sur lui, l’étouffant dans une puissante étreinte. D’une joie non feinte, il la lui rendit.

Son assaillante s’écarta alors vivement de lui, bras croisés sur sa poitrine en signe de gêne. Elle plaça une mèche rebelle derrière son oreille. « Pardonne-moi. Je suis juste si heureuse de te voir, p’tit frère. »

Jethan écarta l’excuse d’un mouvement du poignet. Il ne put empêcher toutefois un large sourire au surnom qu’elle lui avait adressé : il avait toujours grandi fils unique, mais les liens qu’il entretenait avec la jeune femme étaient plus forts que ceux du sang. Sans plus tarder, ils pénétrèrent l’appartement exigu.

La lumière tombait avec peine sur le plancher grinçant tant les vitres étaient obscurcies. Pour chasser les ténèbres, des chandelles avaient été placées sur un buffet. Une table trônait au centre de la pièce, à moitié rongée par les mites. La ferraille bancale d’un lit, appuyée contre un des murs, soutenait un matelas peu épais et abîmé par le temps. Le cœur du jeune homme se serra à son entrée. Chaque fois, la vision de cette pièce insalubre le bouleversait.

La jeune femme pivota sur le pas d’une danse, l’accompagnant de balancements gracieux des bras. Ses longues boucles ébène qui cascadaient jusques à ses reins semblèrent voleter dans l’air glacial. Son visage aux traits fins était serein. Jusqu’à ce qu’elle remarque l’expression troublée de son compagnon. « Je n’aime pas te voir vivre dans cette misère, répondit sèchement Jethan à sa question silencieuse. Tu ne mérites pas ça. »

Elle lui offrit un pauvre sourire et s’approcha à pas feutrés. Délicatement, elle vint lui frôler le dos de sa main. Ce simple geste de douceur le rasséréna.

« Je ne vis pas dans la misère, loin de là. J’ai la plus grande des richesses. »

Un rire nerveux coula de la gorge de Jethan. Son amie fut saisie d’un tressaillement et elle s’écarta à nouveau pour masquer son visage.

« Tu es tellement merveilleuse, Thirielle. Si je le pouvais, j’obligerais mon père à te laisser une place, chez nous. Tu ne connaîtrais plus la faim ni le froid des rues. Tu porterais les plus belles robes jamais confectionnées.

– Et pourtant, ce n’est pas ce que je veux.

– Te rends-tu compte de ce que tu dis ? Si tu avais choisi le confort, tu n’aurais pas abandonné ton enfant. »

Les mots s’étaient élancés dans les airs, frappant de plein fouet la silhouette menue de la femme. Elle ne flancha pas. Elle demeura immobile, dos à son interlocuteur. Mais les mots avaient agi telle une aiguille ardente. Elle s’était figée dans son cœur, laissant la douleur se répandre dans chacune des fibres de son corps.

Tu n’es qu’un imbécile, se félicita Jethan, la gorge nouée. Il se laissa choir sur un siège pour se masser amèrement les tempes. « Je te demande pardon, Thirielle… Je… je n’aurais pas dû. »

C’est ce moment-là que choisit l’interpellée pour se défaire de sa paralysie. A pas rapides, elle s’empressa de rejoindre son ami pour l’entourer de ses bras. Elle soupira et l’homme sentit son souffle tiède contre sa joue.

« Ce n’est rien. Tu dois avoir raison.

– Tu le retrouveras », voulut-il la rassurer.

Elle haussa fébrilement les épaules. « Si tel est Son souhait… j’en tremble à la simple pensée. Serais-je vraiment capable de le regarder en face ? »

Elle s’installa à son tour et plongea la tête dans ses bras. Jethan l’observa silencieusement, l’air pensif. De dix ans son aînée, Thirielle avait toujours été la personne qu’il admirait le plus, pour le courage et la force qu’elle n’avait de cesse de montrer après ce chemin semé d’embûches et de souffrance qui avaient constitué son passé. Mais ce qui avait le plus convoité sa curiosité, le fameux jour de leur rencontre au bord d’une fontaine de la Capitale, c’était cet ardent désir de subvenir aux besoins de ses paires tandis qu’elle partageait son pain avec une veuve. Du haut de ses douze ans, sa forme chétive avait suffi à le faire se bousculer alors qu’il tentait de fuir son précepteur. Il gardait encore le souvenir des bras doux le prendre au vol avant qu’il ne heurte la pierre, puis du large sourire dont Thirielle l’avait accueilli.

S’il n’avait pu retourner si souvent à la Capitale avant sa majorité – pour ne pas dire ses seize ans – Jethan avait su retrouver la jeune mère qu’il se plaisait à visiter quelques fois.

Il pensa à cet enfant dont il n’avait jamais vu le visage. Quel âge avait-il à présent ? Sûrement pas moins de treize ans. Où était-il ? Il n’en avait pas la moindre idée. Était-il seulement encore vivant ?

Enfin, Thirielle releva la tête, son éternel et éblouissant sourire aux lèvres. Jethan sortit doucement de sa rêverie.

« Mais quelle drôle d’hôtesse je fais ! Je n’ai même pas proposé un peu de thé. »

Sur quoi, elle bondit et se précipita sur le poêle chaud pour faire bouillir de l’eau. Le jeune homme s’esclaffa joyeusement, retrouvant là les bonnes habitudes de son amie. « Le thé est le meilleur remède contre la désolation », fanfaronnait-elle souvent.

Elle revint avec deux tasses fumantes et constata, sans surprise, la bourse posée au centre de la table. Calmement, elle posa les boissons avant de porter les poings à ses hanches.

« Je n’en veux pas.

– C’est un cadeau.

– Tu sais ce que j’en ferai. »

Il acquiesça et feignit d’afficher une mine contrite. Il n’avait cessé d’essayer de lui rendre une aide financière, tant qu’il ne trouverait pas d’autres moyens pour mieux la loger. Chaque fois, elle refusait catégoriquement l’argent. Et s’il insistait, elle passait de rues en rues pour la distribuer aux plus démunis. Après tout, voilà sûrement ce qui les avait tant rapprochés : leur volonté de combattre au nom de la justice.

« Fais-moi plaisir, la supplia-t-il du regard. Gardes-en une partie. L’autre, fais-en ce que bon te semble. »

Elle afficha un demi-sourire satisfait. Puis, elle prit la bourse pour la garder précieusement dans les plis de son vêtement. « Marché conclu.

– Pourquoi refuser cette aide ? la questionna-t-il avec curiosité.

– Car quelqu’un me satisfait déjà de tout ce dont j’ai besoin. »

Décidément, il ne la comprendrait jamais. Pourtant, comme chaque fois qu’elle énonçait ce quelqu’un, un frémissement lui monta le bras. La puissance qui émanait de cette interpellation le laissait incrédule.

Il détourna le regard et enroula ses doigts autour de la tasse brûlante.

« Soit… si c’est ce que tu souhaites. »

*

*          *

Si Jethan en avait eu la possibilité, il n’aurait pas quitté l’appartement de son amie, ce jour-là – ni aucun autre, d’ailleurs. Mais les histoires ne sont pas toujours heureuses et sa vie en était le parfait exemple.

Son cocher ne fut pas bien difficile à retrouver : les cheveux épuisés se traînaient difficilement dans l’eau souillée des caniveaux et la voiture, par on ne savait quelle chance, se situait sur la rue adjacente à celle prise par le jeune homme. Le propriétaire du véhicule grattait son front dégarni d’un air embêté lorsqu’il aperçut son jeune maître approcher. Ce dernier le libéra de ses dernières crispations d’un sourire contrit et ils s’en allèrent chercher de nouveaux chevaux à emprunter. Après quoi, ils reprirent leur trajet silencieux.

La pluie n’avait pas seulement laissé un passage boueux et accidenté sur son chemin. Ses lourds nuages agissaient comme un entonnoir sur l’esprit du jeune homme. La voûte craquelée et sinistre du ciel n’était plus qu’un miroir, le laissant seul avec son âme refroidie. Même sa visite chez Thirielle n’avait pas su le remettre d’aplomb. Il n’avait en aucun cas discuté de la précédente affaire, contrairement à ses habitudes où il délivrait ses moindres secrets à la jeune femme. Il portait en lui une honte croissante qui menaçait de le happer telle une tornade furieuse. Les voix vocifératrices de la foule grondaient dans ses pensées, ne le quittant plus. Oui, il était fils d’Ogort. Mais que pouvait-il y faire ?

La demeure de ses parents s’étendit sur l’horizon, à son plus grand désespoir. La soirée était à présent bien avancée et quelques étoiles avaient commencé à tapisser le ciel. Jethan traversa précipitamment la longue allée de graviers blancs en direction d’une double porte minutieusement ouvragée. La nervosité lui procurait quelques tressaillements qu’il refoula dans le jeu de ses doigts sur ses gants. Une bonne-à-faire[2] lui ouvrit et emporta gants et manteau après un regard alerté. Il était en retard pour le dîner.

Ses jambes le portèrent bravement jusqu’à la salle à manger. Alors qu’il s’apprêtait à toquer, la grande horloge sonna ses huit coups. Derrière le battant, pas un bruit si ce n’était le raclement fin des cuillères dans des bols. Il prit une grande inspiration.

« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? l’accueillit la voix dénaturée d’une femme étonnement maigre pour son âge avancé.

– Rien, mère, si ce n’est de vous demander pardon. »

Il ne reçut aucune réponse. Un homme quelque peu enrobé, installé sur un bout de table, évita tout regard. Il eut un long raclement de gorge, signe que Jethan avait appris à définir comme un mauvais présage. Le balancement régulier de la pendule pompa un moment le silence.

Puis le couple se leva pour se retirer, laissant leurs plats à présent vides aux mains des serveurs. Le fils demeura debout, la gorge sèche.

« J’aimerais vous voir dans mon bureau, finit par déclarer le père d’une moue dédaigneuse. Maintenant. »

Le jeune homme ne pouvait plus faire marche arrière. Il pria un des bons-à-faire d’apporter son repas à sa chambre et suivit son père jusqu’à une petite pièce pourvue d’un bureau en bois massif et d’étagères pleines d’ouvrages dispendieux. Une fenêtre donnait sur l’imposant jardin où ses parents aimaient se promener par beau temps. Une immense propriété dont seule sa famille avait le droit de disposer…

Jethan garda ses pensées en lui-même et resta posté près de la porte, mains gardées derrière son dos ainsi qu’il avait été éduqué à se présenter à son père.

« Vous me décevez beaucoup, mon fils, débuta ce dernier. Vous voir disparaître dans la matinée pour ne revenir que tard dans la soirée… Que faites-vous de vos journées, dîtes-moi ? Je crains que vos occupations ne soient guères utiles, ici.

– Malgré tout le respect que j’ai pour vous, je me dois de vous répondre que cesdites occupations inutiles me font le plus grand bien.

– Alors dites, quelles sont-elles ? »

Le sang envahit la bouche du jeune homme tant il se mordilla la lèvre. Il hésita, remua des lèvres, avant de secouer la tête et abandonner toute altercation. Après tout, avait-il vraiment une chance contre les décisions de son père ?

« Je vois. »

Une douche glaciale inonda la pièce. L’homme à l’embonpoint aspira une bouffée de son cigare, pensif. Ses épais sourcils en accent circonflexe, une colère soude transparaissait sous ses traits. Jethan n’avait autre choix que de craindre ses prochaines paroles.

« Eh, bien. S’il faut vraiment le faire, je vais t’attribuer quelques rôles dans mon travail. Histoire de te rendre plus utile… »

Il n’y avait aucune manière de décliner. Il fallait obéir.

Jethan inclina la tête en signe de soumission. Les tremblements hérissaient ses poils sous sa chemise. Son père éteignit son mégot de cigare et s’installa à son bureau. Il secoua la paperasse bien ordonnée en pile jusqu’à trouver le bon papier. Lorsqu’il la brandit sous la monture de ses lunettes, les larmes brûlaient la rétine du jeune homme désespéré.

Les lignes lues, il annonça calmement : « J’ai une mission de la plus haute importance pour toi. Si je te l’accorde cependant, essaye de ne plus me décevoir. »

 

 

[1] Il me semble bon de préciser à ceux qui ne connaîtraient pas suffisamment les coutumes de cette contrée qu’il s’agit d’une insulte dans la langue du peuple, bien qu’elle s’inscrive ici également dans un contexte très littéral.

[2] Surnom porté aux domestiques

 

A suivre…

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