Ados, Prose, Roman

L’Oiseau en Cage – Chapitre II

Jethan boutonna rageusement son manteau sous l’expression hautaine de sa mère. Ses yeux d’un gris glacial le scrutaient avec insistance. C’est comme s’il pouvait voir les mots intransigeants gravés par le pli de ses paupières. Lorsqu’il ouvrit la porte à la volée, elle fit mine de vouloir le retenir, n’ayant pas encore dit assez sur sa conduite qui lui déplaisait tant.

Le jeune homme avait besoin de fuir à nouveau cette déception qui suintait de ses parents. Il voulait respirer, mener une vie ailleurs.

Il creva son crâne de son haut de forme et monta dans la voiture qui l’attendait. Il y eu un claquement sec dans l’air et les chevaux se mirent au pas sous la menace du fouet. Il ne risqua pas un seul regard au dehors, tant la crainte de n’apercevoir un des visages familiers, par l’une des nombreuses fenêtres dont été pourvue la façade, le saisissait. Il repensa aux innombrables paroles de sa mère, semblables au son du marteau sur une enclume. Il y avait comme ce clou que ses parents tentaient fermement d’abattre sur sa nuque pour y plaquer un écriteau à vie : « Cet homme est un Ogeront, pour la fierté de sa famille. »

Après tout, pourquoi n’était-il pas comme tous ces autres jeunes Ogeronts qui n’avaient pas peur de leurs vies princières et ne manquaient à aucun moment de s’amuser ? Comment partir en chasse à leur côté pouvait autant le dégoûter, lui ? La vérité avait hélas éclaté depuis sa plus tendre enfance : aux yeux de tous, Ogeronts ou simple population, il ne serait qu’une plaie à la terre.

Ah, son enfance… La moindre tendresse apportée par sa propre mère lui était une blessure dans l’âme. Il n’avait jamais su devenir celui qu’elle voulait tant voir grandir. Elle aurait voulu un fils infaillible sur qui épancher son affliction les mauvais jours. Elle aurait souhaité le réconfort d’un fils qui réussit, qui suivrait les pas d’un père modèle. Mais lui, il ne voulait rien de tout cela, malgré tout l’amour qu’il avait pour elle.

Il n’avait le droit de retourner à la Capitale que sous contrat de la mission dont son père exigeait l’accomplissement. Si l’on pouvait définir cela de mission… L’idée le repoussait à moitié. Mais il lui fallait suivre les ordres, sous peine de voir sa liberté à jamais ôtée.

Il tira du siège opposé un dossier. Les premiers documents qu’il contenait ne comportaient que peu d’informations : un nom, un certificat signalant son appartenance à une des Maisons des orphelins de la Capitale et l’adresse de celle-ci. La dernière feuille était une attestation de la disparition d’une des pensionnaires. Son devoir : la retrouver.

Il soupira et épongea son front rendu humide par la forte chaleur. La quête s’annonçait difficile. Cette dernière résidant toutefois à la capitale, rien ne lui empêchait de rendre visite à son amie, plus tard dans la journée…

 

La Maison, bien que large, se différenciait à peine de ses paires. Rien de bien étonnant si l’on considérait l’histoire de la grande ville : c’est un même architecte qui décida, un siècle auparavant, de la constitution des rues et des bâtiments. Des façades en pan de bois sombre en faisaient la richesse. Des hautes fenêtres percées dans le pare-peint clair permettaient une luminosité agréable des lieux. Jethan s’avança sur les courtes marches menant au porche et frappa comme il était d’usage : deux coups longs de canne, puis deux brefs. Une présence de l’autre côté de la porte vint aussitôt la déverrouiller.

« Je viens de la part de mon père. »

Il ne fallut pas plus à la bonne-à-faire pour saisir la demande. D’un simple hochement de la tête, elle l’invita à la suivre. Si le hall et les couloirs paraissaient luxueux, Jethan avait assez de jugeotte pour savoir qu’il n’en était rien aux étages plus hauts, aux chambres des pensionnaires. On l’accompagna jusqu’à ce qui sembla être le bureau du directeur et il entra après avoir répété les mesures de politesses avec sa canne.

« J’ai effectivement été prévenu de votre venue » assura le gros bonhomme derrière son imposant bureau. Il prit une bouffée de son tabac exotique avant de poursuivre : « Nous vous avons pourtant expliqué tout ce que nous savions. Alors comment comptez-vous vous y prendre pour la retrouver ?

– Je vous promets tous mes moyens. Je comprends que vous désirez ardemment la voir revenir sous ces toits et je puis vous dire qu’il en sera ainsi bientôt. »

Jethan avait prononcé ces mots d’un ton sûr et posé. Tout ce qu’il reçut, cependant, furent un regard écarquillé et une salve de rires.

« Je vous demande pardon… Mais quel âge avez-vous, jeune homme ?

– Vingt ans, répliqua un Jethan irrité.

– Alors comprenez l’absurdité de la situation. Lissende n’est que d’un an votre cadette. Etant majeure, nous ne pouvons plus l’accepter ici. Depuis ces trois années de disparition, j’estime qu’elle a sûrement déjà trouvé un autre foyer. Allez savoir, peut-être est-elle déjà mère ? »

La sidération fut l’unique expression du jeune homme. Trois ans de disparition ? A quoi se résumait sa mission, si elle ne survenait que trois ans après l’événement ? Mais surtout, pour qui était-elle vraiment dirigée ?

« Je ne comprends pas, s’efforça-t-il de prononcer le plus calmement possible. Si vous ne la voulez pas à nouveau sous votre toit, pourquoi dois-je la retrouver ?

– Pour votre père. Quant à ses raisons, je ne les connais malheureusement pas. »

Sur quoi, il se saisit des nouvelles de la semaine et son attention se focalisa sur un des articles. L’entrevue était terminée et le visiteur laissé dans un cheminement vers l’incompréhension.

 

Ce fut une des Nourrices Supérieures qui l’accueillit ce jour-là. Elle ne put répondre à la plupart de ses questions, n’ayant eu que peu de contact avec Lissende. La seule, semblait-elle dire, à qui elle n’était parvenu à faire cracher le moindre mot. D’autres témoignèrent de l’apparence de la jeune fille les premiers mois de son arrivée : une silhouette maigre et pâle, car elle refusait tout repas, un esprit aérien et le visage émacié par la fatigue dû par de longues insomnies. De loin, Lissende avait été la plus mystérieuse et inaccessible des rejetons. On lui recommanda de venir la semaine suivante, après le retour de la Nourrice qui s’occupa autrefois d’elle.

La seule chose qu’il put noter à l’intérieur de ses documents fut la date d’arrivée de cette dernière, à l’âge de huit ans à peine.

La voiture grelotait sur les pavés disjoints de la ville tandis que Jethan appuyait son front contre la vitre. Les hautes maisons défilaient à perte de vue, s’emboîtaient pour former d’étranges figures sombres. Toujours, il s’enfonçait plus profondément dans le labyrinthe de rues dont un simple étranger aurait succombé au piège. Le jeune homme lui-même ne connaissait pas toujours le chemin qu’empruntait les roues fracassantes. Il avait toutefois assez confiance en son cocher pour le mener chaque fois à bon port. Ce qu’il fit d’ailleurs à sa prochaine destination : des appartements empilés sommairement et parés d’une façade que l’on croirait s’écrouler à tout instant.

Jethan remercia son chauffeur d’un hochement de la tête et lui indiqua de revenir d’ici une heure. Après quoi, il se trimballa pour la énième fois sur les marches et toqua à un battant qui ne tenait qu’à deux doigts sur ses gonds.

Pourtant cette fois, il ne s’ouvrit pas à la volée comme il en avait toujours été coutume.

Il retenta sa chance puis, ne recevant toujours pas de réponse, se résigna à entrer par lui-même. Alors que la porte s’entrouvrait, une ombre fila sous ses yeux pour se dissimuler dans un coin d’ombre.

« Thirielle ? » s’adressa-t-il non sans hésitation à la présence dans l’obscurité.

Il s’avança sur les lattes poussiéreuses. Ses yeux cherchaient un fil de lumière pour distinguer le visage de son amie. Ce ne fut pourtant pas ce visage qu’il découvrit.

« Que… » fut tout ce qu’il prononça.

Il y eut un cri déchirant avant que la forme ne se jette sur lui, poings en avant. Des ongles lui griffèrent la peau du cou avant d’y exercer une certaine pression. Jethan repoussa la robe en lambeaux contre le mur, par geste de défense. Le semblant de paquet de chiffon heurta le mur et demeura clouée au sol.

« Jethan, non ! »

Cette fois, il reconnut la voix. Une main l’arrêta tandis qu’il brandissait ses phalanges à la lumière diffusée par une soudaine flamme.

« C’est un malentendu… Elle a peur, tu comprends ? Elle a peur des hommes. Je… je suis désolée. J’aurais dû prévenir. »

A présent, Jethan parvenait à dévisager le second visage. Il s’agissait d’une femme, aux traits étrangement familiers. Il contempla la marre de chiffons blancs. Une prostituée. La prostituée. Il la revoyait, lèvres suintantes contre les roues de son fiacre, le bas du ventre ensanglanté. Son cœur chavira à cette pensée.

« Que fait-elle ici ? gronda Jethan. On ne peut pas lui faire confiance. Elle pourrait te voler tous tes biens !

– Non, je ne le crois pas. Pas une femme aussi déchirée. »

Jethan recula de plusieurs pas pour mieux évaluer l’intruse. Une respiration sifflante soulevait sa chevelure brune désordonnée. Les paupières à demi-closes tentaient de dissimuler des pupilles dilatées, vides. La peau pâle semblait prête à s’effriter à toute instant, parcourue de zébrures violacées. Les marques de violence des hommes qui l’avaient de nombreuses fois touchées. Ces hommes qui avaient dépourvu ce corps de son identité de femme en lui violant son seul bien. Une femme qui n’était plus qu’une bête effrayée et hantée par son quotidien.

Jethan sentit sa pomme d’Adam remonter le long de sa gorge. Des sueurs froides semblables à celles de la proie gisante s’agglutinèrent à la limite de ses cheveux. Derrière lui, Thirielle demeura une main posée sur son épaule. Il s’en saisit et la caressa avec tendresse.

« Elle n’est pas comme toi, Thirielle. »

L’attention de l’interpelée chuta en direction du sol. Elle s’écarta non sans douceur pour s’approcher d’une des fenêtres. Il était tard. Au dehors, les silhouettes encapuchonnées passaient dans les rues allumer les réverbèrent de leurs drôles d’instruments. La lueur de ces derniers rendait éblouissant le visage pourtant fatigué de la jeune femme. Au même moment, la vie sembla de nouveau habiter le corps de la prostituée qui se redressa et s’en alla tituber jusqu’au lit de fortune. Elle s’y étala de tout son long et une respiration lente y monta aussitôt.

« Elle n’est peut-être pas comme moi, finit par répondre Thirielle en se tournant enfin vers Jethan, il n’en demeure pas moins que je connais ses douleurs. Et je ne peux qu’éprouver grande compassion à son égard, elle qui les a vécues déjà mille fois.

– Où l’as-tu trouvée ?

– Cela n’a pas été bien difficile. Elle avait fini par trouver refuge sur le pas même de ma porte. Du sang coulait encore de ses plaies et un poing avait failli la rendre définitivement aveugle. »

La voix de la femme avait tremblé en prononçant ces derniers mots. Soudainement animée d’une rage intérieure, elle pivota sur ses pieds avec détermination. Ses phalanges blanchissaient à vue d’œil, mais là n’était pas le plus terrifiant. Jamais Jethan n’avait-il vu pareille animosité briller dans le regard de son amie. Cela l’effraya presque. Un effleurement de ses doigts sur son bras eut tôt fait de la calmer et elle secoua la tête.

« Je suis désolée de me comporter ainsi. J’aimerais… J’aimerais tellement que ces souffrances cessent. Que le jouet de l’homme puisse se reconstituer avant qu’il ne le brise définitivement… »

Elle sembla vouloir encore dire, mais le poids de ses épaules l’en empêcha. Le jeune homme hésita à l’intimer à poursuivre, se libérer enfin de ses fardeaux passés. Il n’avait jamais réellement entendu son histoire. Seules quelques bribes citées par quelques étrangers. Ce qu’il avait fini par comprendre avait toutefois suffit à le répugner pour toujours.

Et ce pauvre garçon qu’elle avait porté en son sein… Lui aussi avait été malgré lui la victime des souffrances de sa mère.

Un sifflement pénétra l’air tiède de la chambre pour indiquer l’eau déjà frémissante dans la bouilloire de l’âtre. Thirielle bondit aussitôt sur ses pieds avec l’excitation d’un enfant.

« Du thé ? demanda-t-elle comme à son habitude.

– Non merci. Toutefois, si tu aurais quelques gouttes d’alcool… »

Elle répondit à sa taquinerie par une tapette amusée. Les effluves de la bergamote détendirent l’atmosphère et délièrent la tension dans les gorges. Les deux amis se réunirent autour de la table et discutèrent de longues minutes avant que Jethan ne se décide enfin à partir, peu désireux d’essuyer la colère de ses parents. Cependant, alors qu’il enfilait sa longue veste noire, une pensée le retint. Une pression sur son cœur remontait le long de sa trachée pour forcer des mots sur ses lèvres. Il ne les étouffa pas ; il savait qu’il pouvait avoir confiance en la discrétion de son amie :

« Thirielle… Je ne peux repartir sans te partager le poids que mon père a déposé sur mes épaules. »

La jeune femme acquiesça d’un sourire pour l’encourager à poursuivre. De sa main douce, elle l’emmena jusqu’au lit où elle s’activa autour de la prostituée endormie. Jethan veilla au sommeil sûr de cette dernière avant de débuter l’expression de ses doutes et de ses craintes sur la mission qui l’incombait.

Thirielle, sourcils froncés et le regard à la tâche, écoutait soigneusement chacun de ses mots. Elle fit boire à sa protégée quelques gorgées de thé avant de répondre calmement à son ami :

« Tu fais bien de me partager cela. Je ne sais comment le dire, mais j’ai un mauvais pressentiment. Cette mission cache quelque chose de bien plus grand. »

Elle se leva et l’accompagna finalement jusqu’à la porte qu’elle n’ouvrit cependant pas.

« Prends soin de toi, Jethan. Et… veille sur ton père et cette mission. N’oublie pas que si c’est pour toi un devoir, il n’en demeure pas moins que tu es un être capable de choix. Ecoute ton cœur avant celui de ton père. »

Il l’embrassa tendrement sur le front et la remercia. Après quoi, il promit de la revoir très bientôt.

Son regard coula une dernière fois en direction du lit et de la forme inanimée. Sa langue se délia et il put ajouter quelques mots à son adresse :

« Quel est son nom ?

– Elle n’en a pas. Du moins, elle n’a pu se rappeler de son vrai nom. Seul celui attribué pour sa détestable besogne…

– Prends soin d’elle et remets-lui tout mon pardon pour… tout à l’heure. »

Il se retourna en direction de la cage sombre des escaliers lorsqu’une voix faible lui parvint depuis l’appartement. De simples mots qui firent fleurir un sourire sur ses lèvres :

« T’es déjà pardonné. »

A suivre…

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