Rois, Soldats et Prophètes, Théâtre

Naaman (10)

ACTE IV (suite)

Scène IV

NAAMAN – LÉA

LÉA

Regarde, Naaman, ce pays merveilleux,
Fais de cette contrée le plaisir de tes yeux.
Tu es chez moi, Seigneur, tu es à Samarie.
Oh ! Maître ! Quel bonheur ! tout en moi chante et rie.
Mon Dieu m’a répondu, me voici de retour.
Voici ma ville aimée, ses remparts et ses tours.
Enfant, mes pieds sautaient et dansaient dans ses rues.
La fille est enlevée, la danse disparue.
Ô terre d’Israël, comment ne pas t’aimer ?
Qui peut de tes beautés ne pas être charmé ?
Tes oliviers, ton huile pure et si onctueuse,
Tes melons gorgés d’eau, tes figues savoureuses,
Vignes au bois noueux promettant du bon vin,
Grappes sucrées mûries sous le soleil divin.
N’entends-tu pas le vent sur les toits qui m’appelle
Et crie mon nom : « Léa ! » Dieu ! Que la vie est belle
Quand on retrouve enfin ces briques et ces murs !
Quand du pays rêvé l’on respire l’air pur !
Regarde ces balcons, regarde ces fenêtres.
La chaleur des foyers réchauffe tout mon être.
Oui, c’est le beau pays que Dieu nous a donné,
Qu’aux Hébreux indociles il avait destiné.
C’est ici Canaan, c’est la terre promise
Qu’à son peuple fidèle Adonaï a remise.
C’est le pays offert au peuple d’Israël
Où coule en abondance le lait comme le miel.

NAAMAN

Du pays de Joram c’est donc la capitale !
Les rues y sont étroites et les maisons banales.

LÉA

Comment ? Tu n’aimes pas la superbe cité ?
Tu as le goût bien difficile en vérité !

NAAMAN

Je languis de Damas en voyant ce village
Et veux de l’Amama retrouver le rivage.
Les Hébreux ne sont pas un peuple bâtisseur
Et dans l’art de construire je suis un connaisseur.
Tout est fait de travers, les rues sont tortueuses,
Et je ne trouve pas de places somptueuses,
Les demeures sont basses et l’on dort sur les toits.
Oui, je rebâtirais si j’étais votre roi.
Tout d’abord j’abattrais ces maisons délabrées,
J’offrirai la lumière à ces rues encombrées.
J’érigerais partout colonne et chapiteau,
Et sur cette colline construirais mon château.
Je percerais partout de larges avenues,
Des rangées de platanes aux lignes continues.
Je verrais des fontaines à chaque carrefour
Dont l’eau resplendirait aux lumières du jour.
Mais, regarde, ma plaie s’est encore aggravée.
Il est temps de trouver ce fameux Élisée.
Il ne faut plus attendre, cherchons-le maintenant.
Je sens se déchausser mes ongles et mes dents.

LÉA

Élisée n’est pas loin, ne perds pas ton courage,
Guéri tu rentreras au bout de ce voyage.

NAAMAN

Encore faudrait-il qu’on le puisse trouver !
Cette attente, il est vrai, commence à m’énerver.
Ne suis-je pas moi-même un hôte d’importance ?
Et ton ami me traite avec indifférence.
Le bougre ignore-t-il que je suis général ?
Ne suis-je donc pour lui qu’un patient banal
Et ne devrait-il pas, le noble patriarche,
Afin de m’honorer déjà se mettre en marche ?
Ton pays est vraiment de rustres accomplis
Et de sombres goujats comme une outre rempli !
Un homme tel que moi ne devrait pas attendre
Et quand je le verrai sais-tu qu’il va m’entendre ?

LÉA

Je retrouve à nouveau ton ingérable humeur !
N’est-ce pas au seul Dieu que l’on doit tout honneur ?
Et n’es-tu pas l’objet de la grâce divine ?
C’est lui qui te conduit, c’est lui qui te destine
À trouver en son nom le salut glorieux.
C’est lui qui vient vers toi. Tu devrais être heureux.
Mais il connaît aussi ton orgueil, ô bon maître,
Et c’est l’humilité qu’il te fera connaître.
Abandonne-toi donc dans les bras de mon Dieu.

Scène V

NAAMAN – LÉA – GUÉHAZI

GUÉHAZI

Combien me faudra-t-il encor fouiller ces lieux ?

(apercevant Naaman et Léa)

Quel est cet étranger à la si noble allure 
Flanqué d’une servante à la belle figure ?
Ne serait-ce pas lui ?

LÉA

                               Regarde, l’on nous suit.

GUÉHAZI

N’est-ce pas le Seigneur qui vers eux me conduit ?
Que je le trouve enfin ! Ma jambe est épuisée.

NAAMAN (à Guéhazi)

Holà ! Connaissez-vous le prophète Élisée ?

GUÉHAZI

Je le connais fort bien, étant son serviteur.
Vous-même, de Syrie célèbre protecteur,
Le fameux Naaman n’êtes-vous en personne ?

NAAMAN

Je le suis en effet, l’intuition est bonne.

GUÉHAZI

Mon maître, le prophète, m’a vers vous dirigé
Et je vous trouve enfin, me voici soulagé.
Élisée m’a chargé pour vous de ce message…

LÉA

Étrange impression, je vois sur ce visage
Un lugubre sourire, un inquiétant regard,
La fourberie cachée sous la poudre et le fard.
Quel est ce sentiment ? N’ai-je pas de justice ?
Ne vois-je autour de moi que pervers artifices ?

NAAMAN (à Guéhazi)

Je vous écoute.

GUÉHAZI

                        Ainsi parle l’homme de Dieu…

LÉA

Ce sinistre valet me paraît odieux.

GUÉHAZI

Va-t’en vers le Jourdain et rends-toi sur sa rive…

LÉA

Je crains qu’avec cet homme quelque malheur n’arrive.

GUÉHAZI

Ta guérison requiert un seul acte de foi :
Dans les eaux de ce fleuve immerge-toi sept fois.

NAAMAN

C’est tout ?

GUÉHAZI

                 C’est tout.

NAAMAN

                                Ah ! non ! C’est un peu court, jeune

 homme

Et j’avais attendu d’autres choses en somme.
Un homme tel que moi est en droit d’espérer
Qu’un serviteur de Dieu daigne, pour l’honorer,
Venir à sa rencontre et s’engage en personne.
Mais à son serviteur Élisée m’abandonne.
Pour un grand général n’a-t-il donc point d’égard,
De salutation et pas même un regard ?
Suis-je dans ce pays un homme qu’on méprise ?
Ma réputation n’a-t-elle aucune emprise ?
Ou bien la maladie du pauvre Naaman,
Sa lèpre au front hideux, son horrible tourment
De la contagion lui donne-t-elle à craindre ?
Sans contestation j’ai grand lieu de me plaindre.
Je pensais que vêtu de somptueux habits
Chez lui m’accueillerait le célèbre rabbi,
Qu’il organiserait quelque cérémonie
Avec chœurs et orchestre en parfaite harmonie,
Qu’en un rite parfait les sacrificateurs
S’uniraient avec lui, psalmodiant en chœur,
Célébreraient à Dieu un culte magnifique
Et selon les versets de la loi judaïque.
Je croyais qu’imposant ses mains sur le lépreux,
Il aurait invoqué le beau nom de son Dieu.
Alors en un instant et comme par magie
De Naaman la lèpre aurait été guérie.

LÉA

Un tel faste, ô cher maître, ne servirait à rien.
Obéis au prophète, il ne veut que ton bien.

GUÉHAZI

Jusqu’aux bords du Jourdain je serai votre guide.

LÉA (bas, à Naaman)

Méfie-toi du valet, c’est un homme perfide.

(à Guéhazi)

Nous te remercions, l’ami, nous aimons mieux
Voyager sans escorte.

GUÉHAZI

                                   Holà ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
A-t-on jamais connu d’esclave plus rebelle !
De quel droit pour son maître ainsi décide-t-elle ?

LÉA

L’esclave doit se taire. Je connais la chanson !

NAAMAN

L’idée est approuvée, je crois qu’elle a raison.
La proposition est aimable sans doute,
Mais jusqu’à ce Jourdain nous trouverons la route.

GUÉHAZI (à part)

Peste soit de la fille ! Elle brise mon plan.
Il me faudra pourtant suivre ce Naaman.

Scène VI

NAAMAN – LÉA

NAAMAN

Allons ! J’en ai assez. Retournons en Syrie.
Je ne guérirai point et j’y perdrai la vie.

LÉA

Maître, cesseras-tu enfin de répéter
Ces torrents de sottises et d’imbécilités ?
Élisée t’a montré quel était le remède.
Saisis la guérison, c’est toi qui la possèdes.

NAAMAN

Non. Rentrons en Syrie !

LÉA

                                   Que cet homme est têtu !
La promesse de Dieu, et la foi, qu’en fais-tu ?

NAAMAN

Je n’ai la moindre foi. Retournons en Syrie.
Du coquin le remède est une tromperie.
Sept fois dans le Jourdain ! Je vous demande un peu !
Retournons en Syrie. Je suis las de ce jeu
Et n’ai plus rien à faire ici, à Samarie.
J’ai perdu tout espoir, mon âme en est marrie.

LÉA

Retournons en Syrie. Le départ n’est pas vain.
La route du retour traverse le Jourdain.
J’y connais une plage avec une cascade ;
Nous en profiterons pour y faire baignade.

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© 2019 Lilianof

5 réflexions au sujet de “Naaman (10)”

  1. waouh ! tout en rimes bravo ! Molière Corneille ou Racine n’auraient pas fait mieux ! Je n’ai pas encore tout lu mais on imagine le travail qu’il y a derrière. Que représente l’image couverte de lettres hébraïques (?)

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