Enfants, Prose

La mine (3/3)

Chapitre 3

Maurice avait fait une mauvaise chute et s’était fracturé le bras gauche et fissuré le poignet droit. Ainsi plâtré, il se sentait bien maladroit et terriblement dépendant : il n’y avait pas grand-chose qu’il pût faire seul. Immédiatement après avoir reçu les soins indispensables, il alla visiter sa maman. Il la trouva pâle et affaiblie, l’air vieille. La grand-maman d’Hector la veillait.
« Oh ! Maman ! » s’exclama le garçon et sans parvenir à dire un mot de plus, il se précipita vers elle et s’agenouilla doucement à ses côtés. Elle leva une main vers lui et lui toucha les doigts. Maintenant qu’il avait besoin de sa mère, il se rendait cruellement compte qu’elle avait eu besoin de lui. Et qu’il n’avait pas été là.
« Comment vas-tu ? bafouilla-t-il enfin.
– Ça va mieux, mon petit, répondit-elle faiblement. Madame m’a préparé un léger repas qui m’a fait du bien. »
Maurice grimaça. Il n’aimait pas être appelé « mon petit ». Ses frères et sa sœur étaient beaucoup plus âgés que lui et s’il avait effectivement été le petit dernier pendant longtemps, il avait grandi ; et ses deux frères et sa sœur était partis de la maison depuis de nombreuses années, fonder une famille à leur tour.
« Mais ton accident tombe mal, poursuivit-elle amèrement.
– Ne vous tracassez donc pas, la calma la grand-mère. Maurice viendra vivre chez nous le temps de se rétablir. Mon mari, Hector et Tina s’occuperont bien de lui. Quant à moi, je passerai vous voir tous les jours. »

Peu après, Maurice retourna dans la maisonnette au sol en terre battue.
« Maurice ! » appela une voix d’en-haut.
Le garçon tourna la tête en tous sens et finit par la lever. Il découvrit alors le plancher de la mansarde et la tête d’Hector qui dépassait.
« Maurice ! Voudrais-tu que nous dormions à côté de toi ou préfères-tu rester seul ? 
– Je préfère ne pas dormir seul… avoua-t-il un peu embarrassé.
– Alors attention ! »
Maurice reçut bientôt une brassée de paille sur la tête. Il se recula vivement, un peu fâché. Au-dessus de lui, des cris et des rires retentissaient ; et le foin pleuvait. Il fit encore quelques pas en arrière. Le frère et la sœur glissèrent bientôt au bas de l’échelle, remirent le foin en tas.
« Une belle couverture rose finement brodée pour la princesse des lieux, déclamait Tina en installant une couverture grise sur la paille.
– Un édredon en satin bleu roi pour le chevalier du roi, plaisanta Hector et dépliant une couverture semblable à la première.
– Et pour vous, damoiseau ? »
Maurice se sentit vaincu par leur bonne humeur et sourit :
« Pour moi, un drap de soie, s’il vous plaît !
– Avec plaisir ! s’exclama la jeune fille et elle sortit du coffre une troisième couverture grise. N’est-ce pas du plus bel effet ? »

*

Hector et Tina avaient trouvé rapidement le sommeil mais, une fois de plus, Maurice ne parvenait pas à s’endormir. Avec ses bras plâtrés, il n’arrivait pas à se coucher comme il en avait l’habitude et sa tête était en ébullition. Il devait bien le reconnaître ; s’il n’avait cessé de provoquer Hector et Tina à propos de leur foi, c’est que ce sujet ne le laissait pas insensible. Voilà deux semaines qu’il vivait avec eux ; tout ce qu’il y avait vécu l’avait profondément bouleversé. Les minutes s’égrainaient lentement et il s’irritait. Il lui semblait qu’il ne supportait plus d’être couché. Il se leva donc tant bien que mal et fit quelques pas. Il trébucha sur un tabouret qui tomba au sol avec un bruit mat et se mit en quête d’un autre siège. Pendant qu’il tâtonnait, quelqu’un entra dans la pièce.
« Des insomnies, Maurice ? demanda aimablement une voix grave.
– Oui, Monsieur, bredouilla le garçon. Je vous réveille encore une fois.
– Il n’y a pas de mal, viens avec moi sur la terrasse. Nous y serons à l’aise pour discuter. »
Maurice suivit le grand-père à l’extérieur et tous deux s’assirent sur le tronc d’arbre qui faisait office de banc. C’était devenu une habitude. Des milliers d’étoiles scintillaient dans la voûte céleste et quelques chauves-souris tournoyaient dans la nuit, pourchassant les insectes de leur vol précis et élégant. Maurice admira ce ballet aérien puis soupira :
« J’aimerais être comme vous…
– Voilà la quatrième nuit que tu me le dis. Quand donc te décideras-tu ? lui demanda doucement le grand-père.
– En fait, il me semble que je n’ai pas le choix…
– C’est un peu ça, reconnut le grand-père en souriant.
– Comment ça ?
– Quand Dieu nous appelle, impossible de dire non ! »
Maurice sourit. Il sentait bien qu’il finirait par capituler. Pourquoi pas maintenant ?
« Vous avez raison. Alors il vaut mieux que je ne m’entête pas. »
Le grand-père posa son bras sur les épaules du garçon et tous deux discutèrent encore longuement.

Le lendemain matin, après le déjeuner, Maurice confia à ses nouveaux amis :
« Cette nuit, j’ai vécu ma plus belle défaite ! »
Hector et Tina le dévisagèrent sans comprendre.
« Voilà des années que je luttais contre Dieu. Cette nuit, j’ai enfin capitulé devant lui et je me sens plus libre que jamais. C’est comme si c’était une défaite victorieuse. J’ai perdu… et j’ai tout gagné !
– Maurice ! s’exclama Hector en lui sautant au cou. Je suis tellement content !
– Moi aussi ! ajouta Tina.
– Et moi donc ! » avoua Maurice. Cependant, son sourire s’évanouit soudain.
« Maintenant que je crois en Jésus et que je l’aime, je sais que j’irai au Ciel. Mais j’aurais tant aimé y retrouver mon père… »
A ces mots, Tina se souvint de ce que la maman de Maurice avait dit à propos de son mari « si le Ciel existe, il n’y est pas ! » Quel genre d’homme avait-il donc été ?

*

Au fil du temps, les trois enfants se lièrent d’une profonde amitié. Puisqu’il pouvait tout de même marcher, Maurice participa aux recherches pour retrouver les deux moutons manquants et eut la joie de retrouver Socquette. La brebis était sale et amaigrie, mais bien vivante. L’autre, par contre, resta introuvable. Hector l’aidait beaucoup pour l’école, puisqu’il ne pouvait pas écrire et en échange, Maurice expliquait patiemment à son ami ce qu’il n’avait pas compris pendant les cours. Ainsi, Hector termina son année scolaire plus honorablement que jamais et le plus heureux de tous, c’était Maurice. Pour la première fois, il constatait qu’il y avait une grande joie à donner. Sa maman, quant à elle, se rétablit lentement mais sûrement sous les soins attentifs de la grand-mère ; et Maurice, à chacune de ses visites, se réjouissait de la voir un peu mieux que la dernière fois. Juillet arriva et l’été imposa sa chaleur et sa sècheresse. Les potagers dépérissaient ; et les moutons aussi bien que les gens attendaient avec impatience la fraîcheur toute relative de la nuit. Maurice fut enfin délivré de ses plâtres et put rentrer chez lui. Il passa toute la journée du lendemain avec sa maman. Mais le jour d’après, il retourna déjà à la maisonnette en terre battue, saluer Hector et Tina. Assis à l’ombre d’un mur, tous trois bavardaient.

« Il faut que je vous dise merci, dit Maurice avec chaleur. Vous vous êtes tous si bien occupés de moi. Et votre grand-mère s’est dévouée à maman en allant s’occuper d’elle pendant plusieurs semaines. C’est grâce à elle que maman s’est enfin rétablie. Je ne l’oublierai jamais…
– Grand-mère est comme ça, sourit Tina. Elle ne dit pas grand-chose, mais elle aime rendre service.
– Elle est merveilleuse ! » affirma Maurice.
Les enfants se turent assez longuement. On n’entendait plus que le crissement des criquets dans les prés. Un vent chaud secouait les branches du sureau.
« Il fait tellement chaud ! se plaignit Hector au bout d’un moment.
– J’ai l’impression de fondre comme un glaçon, renchérit Maurice.
– Et si nous retournions dans la mine ? suggéra Tina. Il y fait frais et finalement, c’est là que notre amitié a commencé.
– Adopté ! » s’écrièrent les deux garçons.
Ils préparèrent en vitesse un petit pique-nique, se munirent d’une bonne lampe et du plan. Bientôt, trois silhouettes traversaient les pâturages jaunis. Ils s’arrêtèrent un instant devant l’ouverture béante et sombre qui s’enfonçait dans le flanc de la colline.
« Je n’entends pas de bêlement aujourd’hui » plaisanta Hector.
Maurice lui envoya une bourrade.
« N’en garde pas un mauvais souvenir, le consola-t-il. Sans cela nous ne serions pas devenus amis !
– Je ne l’avais jamais réalisé ! s’étonna Maurice. Mais on ne peut tout de même pas dire que j’ai bien fait de faire le mal…
– Non bien sûr, mais nous pouvons louer Dieu qu’il ait transformé cette mauvaise intention en bien.
– Je lui en serai éternellement reconnaissant ! affirma Maurice avec un sourire. Mais allons-y. »
Ils descendirent la pente abrupte avec précaution. À tout moment, des cailloux pouvaient se détacher. Ils atteignirent enfin la première galerie et s’enfoncèrent toujours plus sous terre. Maurice sortit un morceau de craie de sa poche et dessina des marques sur les parois par mesure de précaution. Après environ une heure d’exploration, un cri jaillit :
« Oh ! regardez ! la galerie est éboulée ! »
Hector balaya les gravats du faisceau de sa lampe.
« Il y a une ouverture juste sous le plafond, remarqua-t-il encore.
– Que dit le plan ? demanda Maurice.
– Il date d’avant l’éboulement. Il y a encore un bon bout de galerie au-delà.
– Alors c’est l’éboulement qui a causé ce fameux accident, murmura Tina.
– C’est là-bas que nos pères sont morts…
– J’aimerais aller voir, prononça doucement Hector.
– Moi aussi, ajouta Maurice.
– Ce n’est pas dangereux ? s’inquiéta Tina.
– Je ne pense pas. Voilà quatre ans que cela s’est passé et nous n’avons pas de marteaux piqueurs, ni de pioches ou de burins pour perturber cet équilibre. »
Tina ne répliqua pas, mais c’était avec appréhension qu’elle suivit les garçons. Ils grimpèrent jusqu’en-haut de l’éboulement et s’aventurèrent dans le boyau qui y avait été fait. Ils durent marcher à quatre pattes et même parfois ramper sous des roches plus dures que les ouvriers n’avaient pas eu le temps d’attaquer. Car chacun se souvenait que la creuse de ce boyau avait été une course contre la montre. Une course perdue. Il leur sembla qu’ils cheminaient ainsi depuis une heure, bien qu’en réalité le temps fût beaucoup plus court.
 

« Nous y sommes » déclara solennellement Hector en débouchant dans un espace plus vaste. Tina et Maurice le rejoignirent et tous firent machinalement quelques étirements pour soulager leurs muscles. Puis tous trois parcoururent lentement cet antre lugubre. Des outils et des casques abandonnés jonchaient le sol et la jeune fille ne put retenir ses larmes. Elle se demandait ce qui avait appartenu à son père. Les garçons, par contre, furent intrigués par une veste suspendue à une saillie de rocher.
« Elle a l’air d’avoir été accrochée bien en vue… » nota Maurice.
Ils s’approchèrent davantage. Elle était sale et si déchirée qu’elle en était inutilisable. Pourquoi avait-elle été suspendue là ? Pourquoi pas abandonnée dans un coin comme tout le reste ? Hector la tâta et poussa une exclamation.
« Il y a quelque chose dans l’une des poches ! »
Il se saisit de l’objet et le ressortit.
« Un calepin… »
Il l’ouvrit à la première page.
« C’est celui de mon père ! » s’écria Maurice d’une voix rauque quand il reconnut son nom.
Hector le lui remit et Tina s’avança vers eux.
Les mains de Maurice tremblaient alors qu’il en tournait les pages. Il y trouva toutes sortes d’annotations que son père y avait rapportées et auxquelles il ne comprenait rien. Ses mains tremblèrent encore plus lorsqu’il commença à lire le journal que son père avait tenu après l’accident. Ils y lurent comment ces cinq hommes avaient passé les derniers jours de leur vie, comment ils avaient attendu la mort, sachant que le temps pour venir jusqu’à eux serait trop long. Plus émotive, Tina sanglotait doucement. Puis le journal s’interrompit : « Chère Rosemarie, je te demande pardon… »
« C’est une lettre à ma mère ! balbutia Maurice ému. Je n’ai pas le droit de la lire… »
Il tourna rapidement la page et tomba sur ces mots : « Cher Maurice… »
Saisi d’émotion, Maurice s’assit sur le sol froid et humide et lut la lettre que son père lui avait adressée il y a longtemps.
« Cher Maurice, à toi aussi je demande pardon. Pardon d’avoir été pour toi un mauvais père, pardon de n’avoir pas su t’aimer, de n’avoir pas compris que tu es un grand trésor que Dieu m’a envoyé. Il est bien tard, maintenant, pour me repentir ; mais pas tout à fait trop tard. Dans sa grâce, Dieu a parlé à mon cœur : j’ai enfin compris que seul Jésus-Christ peut me sauver. Et non seulement il le peut, mais encore il le veut ! Mon souhait le plus cher est que tu acceptes aussi son salut… Ma prière fervente monte devant lui pour qu’un jour, dans son Ciel glorieux, j’aie la joie de te serrer dans mes bras et te dire tout l’amour que j’ai pour toi. Ton Papa qui t’aime de tout son cœur. »
Le visage de Maurice était baigné de larmes, mais il était heureux. Les quelques lignes qu’il venait de lire lui avaient ôté un poids immense de son cœur. Plusieurs poids, à la vérité. Il s’essuya les yeux et continua à feuilleter le calepin. Son père avait laissé un mot à chacun de ses enfants. Puis chacun des mineurs avait écrit un mot à ceux qui lui étaient chers. Hector et Tina lurent aussi celui qui leur était destiné : 
« Chère Tina et cher Hector, je suis bien triste de devoir vous quitter ainsi ; mais j’ai la consolation de savoir que Dieu veille sur vous et que mes parents vous élèveront avec beaucoup d’amour. J’aimerais vous rappeler un événement qui m’a beaucoup marqué… Nous parlions de la mort, à cause du décès d’une dame de notre église. Tu n’avais pas encore cinq ans, Tina et tu m’as demandé :
– Cette dame, est-ce qu’elle aimait Jésus ?
– Oui, elle l’aimait.
– Alors, elle est au ciel ?
– Oui, ma chérie.
– Moi aussi je veux mourir pour aller au ciel. Je pourrai voir Jésus ![1] »
Et tu disais cela avec des yeux brillants de joie. Cela m’a tellement touché. Et toi, Hector, combien de fois t’es-tu exclamé « j’aime tellement Jésus ! » Maintenant, c’est moi qui vais aller au Ciel voir Jésus, lui que nous aimons tellement… Je vous embrasse très très fort et j’ai déposé pour vous plein de bisous sur cette page. Je prie le Seigneur Jésus qu’il vous garde toujours tout près de lui et qu’il vous console. Votre Papa qui vous aime grand coooooooooooooooooooooomme ça ! »
Tina serra un long moment la page contre sa joue, comme pour recevoir les bisous que son papa avait voulu lui donner encore. Les trois enfants se turent longtemps et la fraîcheur sous-terraine s’infiltrait en eux. Enfin, ils se secouèrent un peu. C’était une belle découverte qu’ils avaient faite là.
« Finalement, se dit Maurice, nous avons bel et bien trouvé un trésor grâce à ce plan. »
Par acquis de conscience, ils tournèrent encore les pages jusqu’à la fin. La dernière page écrite leur réserva une surprise :
« Nous voulons porter ce fait à votre connaissance : Les derniers travaux que nous avons entrepris nous ont fait atteindre des roches qui montrent une forte humidité, ce qui indique la présence proche d’une nappe phréatique. Nous l’avons cherchée si longtemps : elle est là ! Vous pourrez certainement l’exploiter pour le profit du village et vivre des étés un peu moins éprouvants. » Suivaient des coordonnées. Hector, Maurice et Tina se regardèrent : si tel était le cas, ce serait vraiment fantastique !

A leur retour au soleil, ils clignèrent des yeux.
« Je reviens bientôt vous voir, dit Maurice, mais il faut que je coure à la maison, montrer cette lettre à ma mère.
– Nous allons avertir les autres familles, offrirent le frère et la sœur.
– Merci ! A tantôt ! »

Le village fut en émoi suite à cette découverte. La maman de Maurice fut bouleversée par la lettre de son mari et parvint enfin à lui pardonner. A partir de ce jour, elle commença à écouter avec intérêt quand son fils parlait de sa foi ; et Maurice priait de tout son cœur pour que sa chère maman puisse aussi se confier dans le Seigneur Jésus.

Quelques mois plus tard, tous les habitants du hameau se rassemblèrent pour l’inauguration de la nouvelle fontaine. L’un des anciens se leva et réclama le silence.
« Chers amis… En ce jour, nous nous réjouissons de cette eau, acheminée des profondeurs de la terre jusqu’au centre de notre village. L’été prochain, quand tout sera sec, chacun pourra venir abreuver ses troupeaux, puiser de l’eau pour son jardin et boire à sa soif. Et maintenant, mes amis, levons un toast aux mineurs qui ont découvert cette nappe phréatique et à nos trois enfants qui ont découvert ce précieux calepin. A tous, je vous dis : santé ! »
L’orateur se leva, alla chercher de l’eau et distribua un verre à chacun. Après avoir vidé lentement et respectueusement le sien, Maurice attira à l’écart Hector, sa sœur et leurs grands-parents.
« Attendez-moi là » les pria-t-il. Il s’éclipsa rapidement. Après peu de temps, il revint avec un agneau attaché à une corde. Il était de couleur crème avec des taches noires sur la tête et les pattes.
« Maurice ! Qu’est-ce que c’est ? demanda le grand-père surpris.
– C’est pour vous dédommager du mouton que vous avez perdu par ma faute. Je l’ai acheté hier et maintenant, il est à vous.
– Tu avais assez d’argent ? s’étonna Hector.
– J’ai travaillé » expliqua sobrement Maurice.
Le garçon plaça la corde dans la main du grand-père qui s’agenouilla pour examiner l’animal.
« Merci, Maurice. Quelle superbe bête ! Tu nous offres un magnifique cadeau ! A-t-il déjà un nom ? »
Maurice fit une mimique étrange, mi grimace, mi sourire :
« Je l’ai appelé Terre Battue. »
Tina le dévisagea les yeux ronds.
« Pourquoi ?
– Quand maman était malade, raconta-t-il, tu es venue nous apporter un pain frais et du fromage. Quant à moi, j’avais vagabondé toute la journée sans une pensée pour ma mère. Lorsque je suis rentré, elle m’a avoué que si j’avais à manger ce soir, c’était grâce à toi, Tina, car nos placards étaient complètement vides. Je ne m’en étais pas douté… Malgré tout, j’ai mangé de bon appétit sans une pensée de reconnaissance. Pire, la nuit-même, je vous ai fait du mal en dispersant tous vos moutons. Le lendemain, je vous ai attiré dans la mine pour vous voler le plan…
– Pourquoi ? l’interrompit Hector.
– Je croyais que c’était le plan d’un trésor, confessa lamentablement Maurice. J’espérais aussi que vous vous perdiez dans la mine et que vous auriez ainsi une belle frayeur. Mais les choses se sont passées tout à fait autrement et c’est vous qui m’avez sauvé. Cela a été pour moi un choc immense quand je suis entré dans votre maison. Je ne savais pas que des gens vivaient encore avec un sol en terre battue. Et c’était ces gens-là qui m’avaient apporté à manger la veille et qui se montraient maintenant si bons pour moi. Votre sol en terre battue m’a tellement ébranlé que j’y associe ma conversion. »
Tina rayonnait de tout son être.
« Alors, déclara-t-elle radieuse, je ne voudrai jamais un plancher ! Chaque fois que je verrai notre sol, je penserai à ce que tu viens de nous expliquer et je rendrai grâce à Dieu de nous avoir donné un sol en terre battue ! 
– Et oui ! s’exclama le grand-père non moins ravi, Dieu fait concourir toutes choses à notre bien et toutes choses à sa gloire ! »
La jeune fille s’accroupit et se plaça devant l’agneau qui ne comprenait rien à ce qui se passait.
« Mon petit Terre Battue, tu as le plus beau des noms ! J’espère que tu te rends compte de l’honneur qui t’est fait ! »
L’agneau leva sa tête et sembla répondre avec conviction :
« Bêêêê !!! »

FIN


[1] Suite au décès de ma grand-mère, j’ai réellement eu ce dialogue avec ma fille de moins de cinq ans.

6 réflexions au sujet de “La mine (3/3)”

  1. Lorsque ce dernier volet a été publié je me suis jetée dessus pour le dévorer et j’ai envoyé un commentaire de félicitations dans la foulée.
    Hélas ! Les machines n’en font parfois qu’à leur tête et je constate que mon commentaire a disparu…
    Je disais dans mon commentaire précédent que tu avais réussi et me surprendre dans le dénouement de cette histoire passionnante.
    J’espère qu’on aura l’occasion de découvrir les autres histoires que tu as écrites pour ce camp. Hâte !

    Aimé par 1 personne

  2. Une bien belle histoire très émouvante qui m’a replongé dans l’univers palpitant de certains livres de mon enfance. Un grand merci Marina et tous mes encouragements dans cette voie !

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