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La Rose du Tigre

Le mépris du Seigneur est une plante amère, Insolente et fertile en funestes dégâts  ; N’échouons pas nos vies contre un charme éphémère  :Tôt ou tard le malheur atteint les renégats.
Une rose grandissait toute belle, Près de Stamford, dans le Connecticut, (Certains disent de couleur isabelle, D’autres carmin, les savants en discut’)Rêvassant au tycoon*, qui la prendrait pour femme, Et ses parents priaient que cet époux fût pieux.L’endroit était perdu, au fond d’un val gracieux  :Rarement y passait, loin de sa route, une âme.Aussi, quel battement  ! De cœur, elle éprouva, lorsqu’une voix câline, Revêtue de velours et de force féline, L’appela brusquement  :« Mignonne, allons voir si la roseQui ce matin avait déclose… »« Oh, mais qu’il est cute votre accent  ! Et ce poème est ravissant…De ma curiosité, excusez la fringale, Mais ne venez-vous pas, cher monsieur, du Bengale  ? »(La fleur, on voit, avait quelque instruction, Sachant Kipling, et Shere Khan le fauve, Mais pas Ronsard, ni ses projets d’alcôve  ; Elle eût montré sinon, moins de passion.)« Moi, un hindou  ?! zis is ridiculousse  ! Je suis tigre gaulois, voyez mes yeux railleurs, Mes gros biceps de fer, c’est bien connu d’ailleurs, Quand je rugis, tout Paris a la frousse.— Votre moustache de hussard, Me remplit, je l’avoue, d’un frisson romantique, Et de l’appréhension, que par un prompt départ, Vous me laissiez mélancolique…— Bannissez ce souci, car le galbe parfaitDu calice embaumé, le satin des pétales, Font de moi à vos pieds, un mouton stupéfait, Qui veut vous grignoter du nombre des vestales.— Monsieur, je suis flattée, mais sur ce continent, La demande aux parents est tout d’abord soumise, Puis il faut consulter le conseil de l’église  ; On ne peut, sans pasteur, s’unir incontinent. »Le tigre détestait curés de toute espèce, Par ruse il s’éloigna, en méditant le mal.La rose délaissée, se morfond de tristesse, Ne lit plus la Bible, rappelle l’animal  :«C’est Dieu ou moi  ! choisissez à cette heure  ! — Hélas, c’est vous…, puisqu’il faut que j’en meure… — Amen  ! allons signer un vrai contrat, Foin des pasteurs  ! devant le magistrat. »Promu grand policier du zoo de Vincennes, Le tigre avec sa fleur s’en revint à Paris, Mater violemment une grève de rennes, Redoutant qu’elle ne tourne au charivari.La rose avait pensé jouir de choix peu sages, Bientôt le moustachu se lassa du train-train.Narcissique pervers, insensible au chagrin, Il partait chaque nuit dormir dans d’autres cages.Elle, n’en pouvant plus, du vilain félidé, Enfin pour se venger, séduisit l’innocence, D’un jeune perroquet, de vingt ans son cadet.Le tigre l’apprenant, fulmine une sentence De divorce et d’exil, sans espoir de recours.Tout le zoo blâma la pauvre plante, Scandalisé, de son péché d’amante, Tandis que les journaux, firent au fort leur cour.
Tel Tigre confit dans la gloire, Laisse aujourd’hui son nom à trop de boulevards, Celui de la Rose, n’est su que des bavards  :Ainsi finit la triste histoire.

🐅
Angélo P.
* Tycoon : Mot d’origine japonaise (taikun 大君) signifiant « grand seigneur » ou « grand prince », entré dans le français moderne en passant par l’anglais ; en langue classique on dirait plutôt un nabab.

Cette fable, en réponse au défi de juin, se base néanmoins sur une histoire vraie. Le Tigre, vous l’avez reconnu, c’est Georges Clemenceau (1841-1929), ainsi surnommé à cause de sa dureté : en 1908, président du conseil des ministres, il fait tirer à balles réelles sur une foule de grévistes. Ce grand amateur de roses ne brisait pas seulement les grèves, mais encore les cœurs féminins. La Rose, c’est Mary Plummer, celle qui deviendra sa femme. Jeune, Clemenceau, était parti en Amérique, dans le Connecticut, apprendre l’anglais et enseigner le français. C’est là qu’il s’éprit de Mary, une de ses élèves ; les parents consentaient au mariage à condition qu’il se fît à l’Église. Or bien que sa mère fût protestante, le jeune homme était déjà farouchement anticlérical et athée : il lança à Mary un ultimatum : « C’est Dieu ou moi ! » Quelques jours après celle-ci lui répondait par lettre : « C’est vous… » et le mariage se fit civilement, sans pasteur.

Les conséquences de cette mauvaise décision furent particulièrement dramatiques pour la jeune femme. Revenu en France, le mari délaissa son épouse, se montra ouvertement infidèle, se vantant même de centaines de conquêtes mondaines. Cependant lorsque vingt ans plus tard Mary commit à son tour l’adultère avec le répétiteur de leçons de ses enfants, Clemenceau se montra d’une mauvaise foi et d’une cruauté inouïe : il la fit emprisonner par la justice puis expulser de France. Le détail de cette affaire peut se trouver sur plusieurs sites :

https://information.tv5monde.com/terriennes/quand-georges-clemenceau-dit-le-tigre-devora-sa-femme-261088

https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Clemenceau

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mary_Plummer

Malgré d’incontestables qualités qui lui valurent de passer à la postérité, le Tigre, par d’autres côtés était ce que nous appelons un sale type, et la Bible un pécheur. L’histoire racontée par Dieu serait certainement très différente de celle écrite par les hommes aujourd’hui…

7 réflexions au sujet de “La Rose du Tigre”

  1. Quel plaisir de retrouver Angélo Palourdi et ses vers exquis ! Si vous maîtrisez la pizza aussi bien que la fable, votre restaurant ne doit pas désemplir. Utiliser une histoire vraie fait souvent partie du charme de la fable et rend la morale encore plus percutante, bravo ! Je ne savais rien de celle-ci et elle illustre parfaitement la noirceur du cœur de l’homme. En relisant, je suis de nouveau percuté par la morale (« Tôt ou tard le malheur atteint les renégats. ») et par ce vers, terrible : « Tout le zoo blâma la pauvre plante ». « Il n’en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul » (Ps.14.3) ! Nous sommes tous des pervers narcissiques en puissance, des tigres de papier. Quant au mot « tycoon », j’aime beaucoup, il est très beau, même s’il sonne légèrement comme un insulte et qu’il est surprenant de la part d’un italien d’origine… 🙂

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    1. Tycoon.. tycoon… mince ! j’avais pas remarqué ; maintenant que vous me le dites, ça va être difficile de l’oublier 😳 … Je vous propose d’aller ajouter cette trouvaille sur la page wikipedia d’insultes du Capitaine Haddock : « Tycoon du Connecticut » ou dans sa version italienne « Tycooni del Connecticut ». Merci quand même des compliments. 😀

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