Par Lionel Cavan, en réponse au défi d’écriture sur l’habitude
J’avais coutume de dire que l’important était de mettre en place de bonnes habitudes. Lorsqu’elle est installée, une habitude ne part plus jamais. « Une fois n’est pas coutume », dit-on souvent, mais ça n’est pas seulement une question de nombre de fois. Tout est dans la régularité et la prise de repères cycliques. On peut se baser sur l’immuabilité des heures des repas et les horaires de lever et de coucher imposés par le travail ou l’école. Ensuite, chaque habitude devient elle-même un nouveau repère. Les plus évidentes, pour commencer, sont des prières thématiques selon le moment de la journée. On rend grâce avant chaque repas : profitons-en pour prier pour un sujet donné.
On a peur de l’habitude ; nous sommes abreuvés de sollicitations à l’aventure, à sortir des limites, à aller se perdre, dans notre société moderne. La publicité s’est entièrement tournée dans cette direction. En fait, j’ai toujours dit que l’habitude en soi n’est pas mauvaise. Le plus important, c’est qu’elle soit entièrement tournée vers Dieu.
J’ai été élevé dans une famille chrétienne, plus exactement protestante évangélique. Je pense que je me suis converti peu à peu, et que ma compréhension est devenue pleine lors d’un culte de Noël, l’année de mes 16 ans. À la Pâques suivante, j’ai pris le baptême. Je suis toujours allé au culte, chaque dimanche matin, à l’étude biblique et au groupe de croissance. Après mon bac, je suis entré à l’Institut de théologie, j’ai fait le cursus de trois ans et un stage dans une église des environs de l’école. J’y ai rencontré mon épouse, en première année. Nous avons trois enfants que nous élevons dans la foi. J’ai suivi une formation professionnelle, je suis à mon compte, et dès mon premier salaire, j’ai mis en place un virement de 10% pour l’association de l’église. Et ça tombe chaque mois depuis douze ans. Quand un orateur vient sensibiliser à son groupe ou son association, que ce soit Portes Ouvertes pour les chrétiens persécutés ou l’association A Rocha pour l’environnement, nous faisons toujours un don.
Je me lève une heure en avance, pour me retirer dans un endroit isolé de la maison – une partie du couloir principal sous l’escalier, pour suivre le plan de lecture, la méditation quotidienne et prier. J’ai un programme de prière : le lundi pour le pasteur et les anciens, le mardi pour les missionnaires qui vont dans des pays hostiles, le mercredi pour les frères et sœurs âgés et isolés, le jeudi pour les autres églises de notre association, le vendredi pour les autorités civiles, le samedi pour le peuple juif, le dimanche pour le culte.
Nous refusons les mauvaises habitudes dès qu’elles se présentent. Ma femme et moi avons dit « non » dès la première cigarette proposée. Nous disons toujours « non » dès le deuxième verre proposé. Nous refusons les films, séries ou musiques qui font offense à la volonté du Seigneur. Il y a suffisamment d’arts chrétiens, ou au pire neutres, pour qu’on puisse déjouer toute mauvaise habitude de compromission envers tout ce qui prône ou relativise le mensonge, le vol, l’envie, la rébellion, l’homosexualité, et l’incroyance en général. Les habitudes abrutissantes et dévoreuses de temps n’ont pas droit de cité : nos portables et ordinateurs n’ont jamais vu les réseaux sociaux numériques.
Nous avons entièrement tissé notre vie de bonnes habitudes tournées vers Dieu. Nous sommes une famille qui montre sa foi par la pratique.
Un dimanche matin, comme tous les dimanches matin, j’emmène ma petite famille au culte. Le petit-déjeuner du dimanche est toujours festif, et j’aime me lever tôt pour aller acheter des croissants. Les enfants trépignent d’aller à l’école du dimanche pour les activités et pour retrouver d’autres enfants chrétiens, car ils sont les seuls à l’école. Pendant le petit temps de prière libre, ma petite dernière, de sept ans, a prié publiquement pour la première fois.
– Seigneur, verse ton esprit sur nous. Amen.
J’étais fier d’elle. C’est tellement beau une prière d’enfant, surtout la première, même à travers des petites maladresses ou imprécisions. Ce naturel est rafraîchissant pour notre foi.
Comme toujours le dimanche midi, on traîne un peu à partir, la machine à café est mise à rude épreuve, on se retrouve à deux ou trois familles à aller déjeuner chez l’un ou l’autre. Et nous rentrons dans l’après-midi, avant 16 heures, car nous avons nos habitudes familiales du dimanche après-midi, nous nous mettons tous à faire des pâtisseries et des jeux de société.
En rentrant, sur une partie de départementale qui traverse une forêt, nous croisons un accident. Les enfants fixent la scène, un vélo complètement plié et un cycliste à quatre pattes au sol. Il y a un temps de sidération, de ces temps impossibles à estimer. Très vite (enfin, nous le pensons), nous prions à tour de rôle pour qu’on vienne en aide à cet accidenté. Ce sera un sujet de plus dans l’agenda, nous prierons pour lui ce soir au coucher.
Mais très vite aussi, quelqu’un semble surgir de nulle part et se met devant nous, bras écartés. Je freine, nous nous arrêtons.
L’individu est habillé tout en noir, un tatouage émerge du col pour s’accrocher à l’arête de la mâchoire. Des piercings harponnent la lèvre inférieure, le nez, les oreilles et les arcades sourcilières. Et les cheveux sont bleus électriques. Je serais incapable de dire si c’est un homme ou une femme, mais il/elle est plutôt jeune.
Je descends, seul, plus par sentiment de devoir envers ma famille, et l’individu, d’une voix qui ne permet pas d’identifier le genre, me lance :
– Vous avez votre triangle ?
– Heu, oui…
D’une façon exagérée, l’humain joint les mains en les tapant :
– Su – per !
Il (ou elle ?) me devance tandis que je vais vers le coffre pour sortir le triangle. Du même geste, ma femme descend.
– Je vais mettre la voiture sur le bas-côté avec les warnings.
– Oui, confirme l’individu, vous seriez adorable.
Les jambes tremblantes, je vais mettre le triangle à une cinquantaine de pas du côté où est l’accident. Je me sens perdu. Tout semble vide et pourtant trop réel. Je n’ai aucun repère. Tout ce que je crois savoir en tant que chrétien n’existe plus. Les 10 conseils pour toujours agir chrétiennement, les 7 approches chrétiennes en cas d’imprévus, les meilleures 21 façons d’aborder un non-croyant par hasard… tout est soudain effacé de ma mémoire.
Un autre individu est près de l’accidenté – clairement une jeune fille, qu’on croirait sortie d’un lycée japonais avec son chemisier blanc, sa jupette plissée à tartans, ses cheveux noirs rattachés en chignon sage. Ne sachant pas trop quoi faire, et comme ma femme termine sa manœuvre, et que je me sens plus ou moins poussé, je m’approche.
Le cycliste, qui a réussi à s’asseoir sur le talus côté forêt, essaie de se relever, le visage en sang. La jeune fille lui tient un bras fermement.
– Non, s’il vous plaît, restez assis.
De toute façon, il manque de s’écrouler, et obéit sagement en haletant. Même les bases du secourisme sont comme une découverte, je les connais, je suis SST, mais c’est comme si je les apprenais. La fille, de l’autre main, a un portable sur lequel elle s’énerve.
– Oui évidemment, on oublie le réseau en pleine forêt…
– Heu… c’est peut-être votre opérateur, je vais essayer…
Elle a un hoquet de surprise, me regarde avec son visage émerveillé de personnage d’anime, et sourit d’un seul coup.
– Comment ça serait over-kawaii de votre part, oui, mais… faites le 112 c’est plus efficace.
L’être aux cheveux bleus arrive à grandes enjambées et s’agenouille près de l’accidenté.
– Est-ce que vous êtes bien, assis ? Ou est-ce que vous préférez être couché ?
– J’ai mal partout…
A ses gestes hésitants et ses grimaces, les deux individus l’aident à s’étendre le dos contre un arbre abattu. Je me retourne. Mon épouse est hésitante, visiblement sous le choc. Les urgences me répondent très vite.
– Je vais voir les enfants, dit la caricature de lycéenne, ils doivent être choqués, les pauvres. Leur mère aussi on dirait. Tu t’en occupes, ma chérie ?
Simple hochement de tête de l’individu aux cheveux bleus, qui est donc une femme.
J’ai bien sûr attendu que les secours raccrochent. Après avoir remis mon smartphone dans la poche, je me suis senti comme coupable. Comme surveillé par un examinateur qui fixe, parce qu’il attend, et moi je ne fais toujours rien. Je suis censé avoir une mission à remplir. Le cycliste, à la respiration lourde mais régulière, déglutit.
– Je peux avoir à boire ?
– Non, tranche la fille aux cheveux bleus. C’est pas que je veux pas, mais s’il faut vous anesthésier tout à l’heure, ça va compliquer les choses. Alors vous restez là, vous ne vous posez pas de question, et si vous avez très mal, vous nous insultez.
Une volée de noms d’oiseaux sortit, mais dirigée contre l’automobiliste qui l’avait renversé et s’était enfui. Je me force à me répéter mentalement que personne ne m’examine, que personne ne me contrôle.
– Monsieur, est-ce que je peux prier pour vous ?
La fille tourna lentement vers moi un regard fixe, mais ininterprétable. Quant à l’accidenté, après une moue de lutte contre une douleur soudaine, se tourna aussi et fit oui de la tête.
– Notre Père, je sais que tu ne prends aucun plaisir au mal et à la souffrance. Ta patience est encore en cours pour que l’humain revienne à toi. Je te remets cet homme victime d’un accident. Je te remets ses peurs, ses rancunes et ses douleurs, que tu as d’ores et déjà vaincues en les clouant à la croix. Je te remercie, Seigneur, d’avoir dépêché ces deux jeunes personnes au bon moment. Comme tu l’as dit par l’intermédiaire de Paul, certains des nôtres ont côtoyé des anges sans le savoir. Merci de prendre soin de nous. Amen.
Les deux reprirent cet amen, à ma plus grande surprise. La fille hochait la tête avec une expression admirative.
– Ben vous voyez, ça me donnerait envie d’en savoir plus, parce que vous êtes le premier chrétien à ne pas nous jeter de pierres. Et quand je dis des pierres…
Elle eut le geste de secouer une main.
– … ce n’est pas que métaphorique, vous voyez.
– Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés….
Il fallait que je le dise. Parce que trente-cinq ans d’habitudes venaient de mourir crucifiées. Au loin, la sirène des pompiers se faisait déjà entendre.
J’ai fermé les yeux très fort, une main sur l’épaule du cycliste, l’autre sur l’épaule de la jeune fille.
– Merci Éternel de m’ouvrir les yeux… merci de me faire comprendre… aujourd’hui je sais enfin que je suis converti.
Les pompiers se rapprochaient, annoncés par une lueur bleue intermittente.
– Compris qu’on est pas des monstres ?
– Compris que l’humain est un monstre.
Nous nous regardons dans les yeux. Je continue :
– Les mauvaises habitudes sont aussi mauvaises que les crimes pénalement condamnables. L’humain a choisi de tout rater et de tout gâcher. Vous ne vous seriez pas mise devant ma voiture, j’aurais continué ma route et je me serais contenté de prier pour lui. La seule chose bien, c’est de revenir au Seigneur. Apprenez à le connaître. Et ça ne devrait pas être difficile, puisque c’est vous, avec vos cheveux teints en schtroumpf, qui venez de m’apporter l’Évangile.
Je m’attendais à un fou rire dédaigneux, à une moquerie. Elle se cala contre moi, la tête sur mon épaule, comme si j’étais son propre père.
– J’aimerais un papa comme toi.
– Nous avons le meilleur papa, ici, répondis-je.
Les éclats de lumière bleue illuminaient par à-coups. Le camion s’arrêta à notre hauteur. Trois pompiers descendirent.
J’avais beau savoir qu’il y a deux mille ans, Juifs et Samaritains ne pouvaient pas se supporter, je n’avais jamais réalisé en quoi qualifier un Samaritain de « bon » était une aberration pour les Hébreux. Qui, aujourd’hui, serait le Samaritain ? Qui serait le pécheur capable de repentance, et qui serait le pharisien convaincu d’être parfait ?
Assise côté passager, la tête entre les sièges pour regarder mes enfants, la jeune fille en chemisier leur avait appris un jeu avec les mains et les doigts, le genre de chose qu’on fait pour occuper un groupe de petits qui attend un bus en retard pendant une sortie. Mes enfants sont à fond dans le jeu, ils rient. Ma femme sourit. En me voyant revenir, la fille se relève et me sourit. Je lui souris en retour.
– Vous allez quelque part, toutes les deux ?
– Oui, on va passer la nuit dans la forêt pour prendre des photos. Merci sensei.
J’ai le réflexe de chercher dans une poche et lui tends une carte.
– La maison est ouverte, pour vous deux. Quand vous voulez.
Au retour à la maison, nous nous apercevons que cette aventure, qui m’a paru durer des jours, ne nous a pris qu’un quart d’heure.
Les enfants n’arrêtent pas d’en parler. Avec excitation, avec le sourire. Mon épouse les regarde depuis l’encadrement des portes du salon. Comme je m’approche, elle me dit :
– On a toujours eu peur de se perdre. Sauf qu’on ne peut pas se perdre. Pas quand on suit le Seigneur
– C’est aujourd’hui que je réalise ce que c’est, notre nature de chrétiens. Je comprends enfin tellement de choses.
– Moi-aussi. Si aux prochaines vacances, on allait au hasard des routes et on laisse Dieu nous guider ?
Je reste sans voix. Nous ne parlons pas exactement de la même chose. À mon air perplexe, elle sourit et conclut :
– Il nous a bien guidés aujourd’hui à travers la bouillabaisse de nos habitudes pour porter un témoignage extraordinaire !
Oui, je dois bien avouer qu’elle a raison… c’est bien dans nos faiblesses que Dieu est tout-puissant. Pas dans l’illusoire puissance de nos habitudes…
Lionel Cavan
