Scène IV
PLOGROV – BAFANOV – LA STATUE – ESTHER – PRISCILLE –
THÉOPHILE – PRISONNIERS
PLOGROV
Quelle fière monture, cavale à faire fuir !
Quel est ce destrier sous ta selle de cuir ?
ESTHER
Dragon, léviathan, ou varan, que t’importe ?
Vois-tu le beau gibier qu’aujourd’hui je t’apporte ?
Interminable train d’esclaves enchaînés,
Vers hideux et rampants, voyez-les se traîner !
Tu aurais dû les voir dans le lit de l’Euphrate,
Comme de vils pourceaux, ces brigands, ces pirates,
Dans la fange englués, la boue jusqu’au nombril,
Je n’ai pu les noyer, car le fleuve est tari.
Ces gaillards sont à toi comme vivante offrande.
PLOGROV
Que veux-tu que je fasse de cet amas de viande ?
Qui sont ces mal peignés, ces puants, ces souillons ?
D’où sortent ces galeux, et de quelle région ?
ESTHER
Observe bien leur front. N’as-tu point de remarque ?
PLOGROV
Leur figure est très sale.
ESTHER
Ils n’ont point pris la marque.
PLOGROV
(à Théophile et à Priscille)
Approchez, tous les deux.
ESTHER
Connais-tu ces deux-là ?
PLOGROV
Comment ? Je les connais ? Priscille et Acquilas !
THÉOPHILE
Théophile, pardon !
ESTHER
Les deux chefs des rebelles.
Maquillée de gadoue elle est déjà moins belle.
Aurait-elle le front de me narguer encor,
Cette fille terreuse, grise comme la mort.
PLOGROV
Une fois parfumée, coiffée, bien astiquée,
Mais sur sa belle épaule au fer rouge marquée,
Sa longue chevelure tressée d’or et de fleurs,
Je crois qu’elle mettra mon harem en valeur.
ESTHER
Elle ne l’aura pas volé, je te l’accorde.
PLOGROV
Mais c’est un jour de grâce et de miséricorde :
À trois de vous je donnerai la liberté.
C’est un grand privilège, il faut le mériter.
Les trois premiers parmi ces cafards exécrables
Ne verront pas le feu de la mort effroyable
S’ils se font maintenant marquer du triple six.
Pour les récalcitrants ni pardon ni merci.
BAFANOV
Songez qu’en acceptant la marque de la bête
Vous pourrez emprunter de l’argent, on vous prête.
Achetez du bonheur, achetez du plaisir
Et vendre sans compter pour vous mieux enrichir.
Ne voulez-vous donc pas que l’on vous affranchisse ?
La liberté vaut bien ce menu sacrifice.
Avancez-vous ! N’avez-vous pas assez souffert ?
De Plogrov aujourd’hui les bienfaits sont offerts.
PRISONNIER 1
Eh bien, soit ! Marquez-moi. Je suis las de mes chaînes.
BAFANOV
Âme tout en sagesse ! Qui sera la prochaine ?
PRISONNIER 2
Moi. L’entrave me brise et je suis épuisé.
THÉOPHILE
Promesse de chimère ! Bafanov est rusé.
PLOGROV
Personne d’autre ?
PRISONNIER 3
Moi.
PLOGROV
Parfait ! Je vous invite.
Venez vous restaurer au palais, dans ma suite.
Vous serez abreuvés de succulents nectars.
PRISONNIER 4
Je veux la marque aussi.
PRISONNIER 5
Moi aussi.
ESTHER
C’est trop tard !
(à Théophile)
Et toi, mon doux agneau, toujours en résistance ?
THÉOPHILE
Je suis entre vos mains, j’attends votre vengeance.
PRISCILLE
Pouvions-nous redouter de plus cruels vainqueurs ?
ESTHER
Votre mort sera longue et rude, j’en ai peur.
Que ferais-je de vous, reptiles indociles ?
PLOGROV
N’oublie pas, belle Esther, de me donner Priscille.
PRISCILLE
Elle m’a fait subir tant d’humiliations ;
Soufflets et coup de poing…
ESTHER
C’est ta punition.
PRISCILLE
Mon visage étouffé sous son pied dans la fange…
ESTHER
Je manifeste ainsi mon amour, petit ange.
(à Plogrov)
Prends donc cette chipie, c’est ton nouveau jouet.
(à Théophile)
Toi, que préfères-tu ? La corde ou le fouet ?
Eh bien ! Réponds ! Quel est ton choix ?
THÉOPHILE
Ni l’un ni l’autre.
ESTHER
Il ose badiner, ce ravissant apôtre !
Renie ton Dieu, devant Nimrod prosterne-toi.
Foin du crucifié ! Voici ton nouveau roi.
Te prosterner contre ta vie ; c’est le dilemme.
THÉOPHILE
Si je tombe à genoux vous me tuerez quand même.
PLOGROV
Ce sont mes ennemis, ils doivent tous mourir,
Non point par une balle ; je veux les voir souffrir,
Les entendre hurler dans d’horribles sévices.
Je te laisse le soin d’inventer leur supplice.
ESTHER
Le fer rouge est trop tiède et le fouet trop doux,
Pas assez douloureux les marteaux et les clous.
La statue est bien creuse autant qu’il m’en souvienne.
Jetez à l’intérieur la vermine chrétienne !
Qu’ils se rompent les os dans ce monstre de fer
Et comme ils ont si peur de rôtir en enfer,
Allumons un grand feu aux pieds de cette idole
Comme on grillait les fils en Moloch. Beau symbole ![1]
BAFANOV
Des millions de démons courant par l’univers,
C’est toi le plus cruel, c’est toi le plus pervers.
ESTHER
L’apôtre dit de moi : je suis la femme impie,
Grande prostituée, maîtresse des orgies,
Immonde cavalière. Sur mon front sont gravés
Des blasphèmes horribles, et mes poings sont levés
Contre le Dieu du ciel et contre son Messie :
Paroles arrogantes, abjectes prophéties !
THÉOPHILE
(aux autres prisonniers)
Enfants du paradis, tremblerons-nous de peur ?
Adorons l’Éternel, prions avec ferveur.
N’offrons pas à Plogrov le plaisir et la joie
De nous voir effrayés devant cette montjoie.
Le cœur rempli de paix nous montons au trépas.
ESTHER
Mais ce Moloch est prêt à prendre son repas.
Que sa voix de fureur au-dessus d’eux s’élève
Et couvre leur prière d’une sentence brève.
BAFANOV
Taisez-vous ! Taisez-vous ! La statue va parler,
Car c’est un dieu gourmand qui va vous avaler.
ESTHER
(à Bafanof)
Fais parler l’effigie.
BAFANOV
Que veux-tu qu’elle dise ?
ESTHER
Eh bien ! N’importe quoi ! Mais qu’elle prophétise !
BAFANOV
Elle ouvrira sa bouche, elle blasphémera,
En l’honneur de Nimrod elle s’exprimera.
PLOGROV
Voilà, nous écoutons. Mortels, faites silence.
BAFANOV
(à Plogrov)
Écoutez son discours, Votre auguste Excellence.
LA STATUE
Veillez tous et priez, je viens comme un voleur.
Gardez vos vêtements en ces jours de malheur,
Que vous ne marchiez nus, qu’on ne voit votre honte,
Car vers Harmaguédon les deux armées s’affrontent.
ESTHER
Quel étrange discours !
BAFANOV
Message incohérent !
PLOGROV
C’est parler en sibylle.
BAFANOV
Oracle différent !
LA STATUE
Le septième des anges aux nues verse sa coupe :
Du temple une clameur, c’est la voix d’une troupe.
Elle crie : c’en est fait. L’ouvrage est accompli.
Des feux de sa colère tous les cieux sont remplis.
Il y eut des éclairs, des voix et des tonnerres.
Le monde est secoué de tremblements de terre.
La ville est divisée, les grandes nations
S’effondrent en poussière, ô dévastation !
Dieu pense à Babylone, autrefois si prospère,
Il l’abreuve du vin de l’ardente colère,
Et les îles s’enfuient au loin du Dieu vengeur,
Les montagnes se cachent en ce temps de terreur.
C’est alors qu’une grêle s’abat sur tous les hommes,
Glaçons d’un bon quintal qui tuent et qui assomment
Et les hommes meurtris toujours blasphémeront…
ESTHER
L’image de Plogrov nous fait un bel affront.
Parler au nom du Christ ! Connaît-elle son rôle ?
BAFANOV
L’Esprit s’en est saisi. J’ai perdu son contrôle.
ESTHER
Taisez-vous, par Nimrod ! Esprit de vérité.
Nous sommes du mensonge et de l’impureté.
LA STATUE
Je n’ai point terminé, j’ai fort à dire encore.
Car l’ange me parla d’une voix bien sonore.
C’est un temps de justice, un temps de châtiment.
Écoute ma parole, lève-toi promptement.
Viens, je te montrerai la grande gourgandine
Assise sur les eaux, sa puissance et sa ruine.
BAFANOV
(à Esther)
Voilà qui vous concerne.
ESTHER
Insolent palabreur !
LA STATUE
Forniquant dans le lit de tous les empereurs,
L’impudique chevauche une bête écarlate,
Vêtue de pourpre et d’or, de saphir et d’agate,
Couronnée de blasphèmes, de meurtres et d’horreurs,
Et la coupe en sa main me combla de frayeur,
Pleine du sang des saints, des témoins, des prophètes.
Ne crains pas, me dit l’ange, car voici sa défaite.
Je demeurai, livide, atterré, prosterné.
Ce monstre sans merci de crime couronné,
C’est la grande Babel, c’est cette ville immense.
Elle tombe ! Elle tombe !
PLOGROV
Enfin ! C’est le silence.
ESTHER
Mais, voyez son visage, on dirait qu’il a peur.
PLOGROV
Peur de la chute, allons ! Quelle impensable erreur !
De ce crucifié nul ne craint les menaces,
En Nimrod, l’empereur, vous pouvez prendre place,
Il est ton protecteur, ton abri, ton rocher,
Sous son large manteau tu pourras te cacher.
La fureur du Divin nous combattrons ensemble.
BAFANOV
Ça vibre sous nos pieds.
ESTHER
Quoi donc ?
BAFANOV
La terre tremble.
L’image de Plogrov nous avait prévenus :
Nous serons accablés, pauvres, honteux et nus.
Comme en jour de tempête l’océan se soulève,
Comme un raz de marée s’abattant sur la grève,
Regardez cette vague à l’horizon lointain,
Le roc va nous broyer ; le péril est certain.
THÉOPHILE
(aux prisonniers)
Ils ont peur et n’attendent aucune délivrance.
Christ est ressuscité, faisons-lui confiance.
(Un tremblement de terre qui dure quelques secondes. Les bâtiments ne semblent pas en avoir souffert.)
PLOGROV
Quoi ? C’est déjà fini ?
ESTHER
Beaucoup de bruit pour rien !
PLOGROV
Le Seigneur Éternel a-t-il perdu la main ?
Secousse tellurique : une affaire sans suite.
THÉOPHILE
(à part)
Elle tombe, a-t-il dit. Tu triomphes trop vite.
PLOGROV
Vivante est ma statue, nul n’en viendrait à bout.
Tout comme le veau d’or, elle est toujours debout.
ESTHER
Entendez-vous ?
BAFANOV
Quoi donc ?
ESTHER
Écoutez ! Le ciel gronde.
PLOGROV
Un orage lointain ; est-ce la fin du monde ?
ESTHER
La fin de Babylone.
PLOGROV
Ô superstition !
Enfin ! Cette poupée, sans ma permission
Vous a prophétisé de sottes balivernes !
Moi, je vais sur-le-champ éclairer vos lanternes :
Ainsi parle Nimrod, le monarque éternel :
Je ne crains aucun dieu, pas même Emmanuel.
Je suis…
BAFANOV
C’est un éclair.
ESTHER
Voici venir l’orage.
Le ciel en un instant s’assombrit de nuages.
PLOGROV
Comme ils sont noirs ! En plein midi descend la nuit.
BAFANOV
L’air est si lourd !
ESTHER
Quel vent brûlant !
BAFANOV
Quel est ce bruit ?
PLOGROV
Angoisses et ténèbres !
ESTHER
Roulements de timbales !
BAFANOV
Des relents de sabbat !
PLOGROV
Des vapeurs infernales !
ESTHER
C’est la grêle.
BAFANOV
Fuyons !
PLOGROV
Nous allons tous périr !
THÉOPHILE
(aux prisonniers)
Chrétiens, restez sereins, que sert-il de courir ?
Bouclier protecteur, le Maître étend son aile ;
Comme au jour de la Pâque il garde ses fidèles.
ESTHER
Vite ! Dans la statue ! Dans son ventre d’airain
Mettons-nous à l’abri.
PLOGROV
Non, dans les souterrains !
THÉOPHILE
Comme ils sont émouvants ! Comme ils sont pathétiques !
PRISCILLE
Ils courent en tous sens, les sous-dieux en panique.
(Esther se réfugie à l’intérieur de la Statue. Plogrov et Bafanof fuient dans des directions opposées. Priscille, Théophile et les prisonniers restent immobiles. Il fait totalement noir. Le bruit de la grêle est de plus en plus assourdissant.)
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[1] Variante : « Qu’on y grille leur chair, et tant pis si ça colle ! »
