Contes et nouvelles·Nouvelles/contes·Participations

Lumière à travers les feuilles

#arbres. Courte nouvelle.

Hé, Madame ou Monsieur l’arbre, ça va pas ?

La voix qui me réveilla en sursaut appartenait à un ourson brun. Il se tenait sur ses deux pattes, ses pattes avant pendantes et la tête penchée de côté. Je sursautai et me relevai doucement. Ce n’était qu’un ourson, il ne me ferait pas de mal, n’est-ce pas ? Comme il me regardait d’un air étonné, presque comique, je lui répondis, un peu tristement :

— Non, ça ne va pas trop. Après un instant, je rajoutai :

— Merci de t’en soucier, petit ourson.

Presque en même temps, il débita sans que j’aie le temps de lui répondre :

— Et pourquoi ça va pas ? Puis, tu sais, si ça va pas, nous, on peut vous aider, même si vous êtes la première Madame-arbre que je rencontre !

Pendant que je cherchais quoi répondre, j’aperçus un grand ours au poil brillant qui s’avançait tranquillement vers nous.

— Ne serait-ce pas ta maman ? interrompis-je l’ourson, qui continuai de me dire que tout irait bien et de tenter de me rassurer.

— Si, c’est bien elle ! Maman, maman, viens voir, j’ai rencontré une dame arbre !

— Voyons, Sauterelle, le morigéna l’ourse, tandis qu’elle nous rejoignait. Je t’ai déjà dit cent fois d’attendre que je sois là avant de parler à des inconnus !

Puis, s’adressant à moi d’un hochement de tête :

— Veuillez excuser mon fils, il est très bavard. Enchantée, je m’appelle Axinite.

— Il n’y a pas de mal, l’assurai-je, bien au contraire. Je m’appelle Komorebi.

— Maman, maman, protesta l’ourson en croisant les pattes avant, c’est parce que la madame arbre, elle bougeait pas, et puis elle avait l’air un peu triste alors je voulais voir si elle allait bien, et puis elle m’a dit que pas trop.

— Tu aurais quand même dû m’attendre, Sauterelle, insista l’ourse en ébouriffant d’une patte son enfant, avant de s’adresser de nouveau à moi :

— Est-ce que vous avez vraiment besoin d’aide ?

— C’est que nous ne nous connaissons pas…

— Ce n’est rien, balaya-t-elle d’un coup de patte léger.

— Je ne sais pas si vous sauriez m’aider…

— Mais c’est pas grave, ça ! renchérit l’ourson, enthousiaste. Maman, elle m’a appris qu’il y a toujours une solution à un problème !

— Je… j’hésitai à accepter, mais ils étaient si sincères ! Merci beaucoup. Je vais vous expliquer, mais avant, venez à l’ombre de mon enveloppe.

Je les menai alors sous mon arbre, un charmant noyer – et jeune encore, tout du moins pour un arbre, et attendis qu’ils soient confortablement installés pour leur expliquer mon problème, l’avantage étant qu’il se trouvait sous leur truffe.

— Récemment, j’ai perdu une branche, qui a laissé un trou dans mon écorce. Depuis, dès que j’y rentre, je sens mes fibres se faire ronger et pourrir petit à petit. Ça n’est pas grave pour le moment, mais si je me fais ronger toute entière, je…

Je m’interrompis, sentant les fibres de mon corps se contracter. J’étais trop jeune encore pour songer à mourir. L’ourson se leva pour s’approcher de moi et posa sa petite tête ronde sur mon épaule. La douceur de ses poils me réconforta un peu ; sa mère, pendant ce temps, réfléchit à voix haute :

— Je comprends mieux, et vous avez raison, je ne sais pas trop comment vous aider. Avez-vous essayé de parler à un autre arbre, je veux dire, à une autre Femme-arbre  ?

— J’aimerais tant pouvoir le faire, répliquai-je. Mais je suis la seule ici, et la seule réveillée, sur cette plaine. Tous les autres sont… partis, ou encore endormis par l’hiver. La seule raison pour laquelle je suis moi-même éveillée est que j’ai perdu ma branche.

— Vous hibernez aussi ? s’exclama Sauterelle, surpris.

— C’est ben vrai ! claqua presque en même temps, perchée sur les branches de mon arbre, une voix que je reconnus avec surprise et bonheur. Je levai la tête :

— Chantevole ! Tu es revenue !

— Salut l’amie ! chantonna-t-elle en planant jusqu’au sol. Bon, si j’comprends bien, t’es tombée un poil malade. J’connais pas d’toubib des arbres, malheureuz’ment.

— Je crois que j’en connais un, intervint Axinite. Lui pourrait nous aider, mais il habite assez loin d’ici, et ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu.

— C’est quoi son p’tit nom ? Où est son bled ?

— C’est un faune du nom de Nemus . Il vit dans les contreforts d’Archenland.

— Pas d’soucis, j’y vais fissa !

— Bon voyage ! lui souhaitai-je, et la petite famille ursine avec moi, mais déjà elle s’était envolée.

Une fois Chantevole partie, Axinite se releva.

— Nous devons aller pêcher le poisson, maintenant, surtout Sauterelle. C’est son premier printemps après tout, il faut qu’il apprenne à se nourrir !

— Merci encore pour votre coup de patte, si je puis m’exprimer ainsi. Si jamais je peux faire quoi que ce soit pour vous… leur proposai-je.

— Ce n’est rien du tout, me certifia l’ourse brune. J’espère que vous serez guérie quand nous repasserons !

— Au r’voir ! s’écria son fils en posant son museau sur mon espèce de nez.

Ils s’éloignèrent tous deux, me laissant seule mais apaisée. Il n’y avait plus, pour moi, qu’à attendre. Je rentrai un instant dans mon arbre, car ma présence, tout comme celle des ours pour moi en cette après-midi, le fortifiait, y compris dans la maladie. Nous étions deux à lutter contre le mal qui nous rongeait.

J‘émergeai à nouveau de ma léthargie lorsqu’une toute petite voix pépia :

— Bonjour, excusez-moi, heu, vous êtes une dryade ou juste un arbre ?

Je sortis mon visage de mon arbre en bâillant. Un petit rouge-gorge planait devant moi à la force de ses petites ailes, presque invisibles tant elles battaient vite.

— Bonjour, je suis bien une dryade, pourquoi cela ?

— C’est que j’aurais besoin d’un nid, je vais bientôt pondre mes œufs, et le trou, dans votre tronc, il est idéal pour couver.

— C’est que…

— Oh, s’il vous plaît, dites oui ! paniqua-t-elle soudain. On est vraiment très pressés avec mon mari et on a trouvé aucun autre endroit, avec le printemps, tous les oiseaux migrateurs reviennent, puis y’a tous les jeunots de cet hiver et, et, et, si je n’ai pas de nid nos œufs, quand on en aura, vont mourir !

Je soupirai :

— Vous voyez, c’est que je suis malade, et c’est à cause de mon trou, alors je ne sais pas si…

— Oh, ça c’est pas un problème ! s’exclama-t-elle, et sans que je pusse dire quoi que ce soit, elle se faufila à l’intérieur de ma blessure.

Je rentrai dans mon enveloppe. Si jamais elle se permettait de me picorer, elle allait m’entendre ! Une sensation aussi inconnue que brève me saisit aussitôt, qui n’était pas désagréable et qui venait de mon creux, suivie d’une seconde et bientôt, je riais intérieurement sans pouvoir m’arrêter. Mes branches frémissaient au rythme de cette euphorie. Je n’avais jamais connu rien de tel jusque-là, songeai-je avec émerveillement. Au milieu de mon agitation, je remarquai que le mal me rongeait un tout petit peu plus lentement, et je m’étonnais : qu’avait donc pu faire cette oiselle ?

Je ressortis de mon arbre, le contournai et m’accroupis devant ma blessure. Cela faisait bien longtemps que je ne l’avais pas observée de face, trop dévastée par la perte de ma branche ; je la regardais toujours par coups d’œils, ou de biais. La rouge-gorge y picorait allègrement tout un tas de petites bestioles muettes. Je me rendis compte, alors, à quel point je m’étais laissée envahir. A ce moment là, je sentis un courant d’air filer entre mes lianes-cheveux. Je me retournai et aperçus Chantevole, qui bientôt atterrit à côté de moi.

— Tu es revenue !

— Paix, l’amie ! salua-t-elle en retour, un peu essoufflée. Elle reprit sa respiration, son long bec ouvert, puis rajouta :

— M. Nemus arrive, il est un peu derrière. L’a baragouiné un truc, j’ai pas trop compris.

— Bonjour Madame ! Oh, dites donc, vous êtes grande ! pépia l’oiselle, perchée au bord du creux.

— Quesque vous fabriquez là ? s’enquérit mon amie tout en ouvrant les ailes, fraîchement.

— Ah, ne t’en fais pas, Chantevole ! intervins-je. Je te présente ta nouvelle future voisine, euh… je ne connais pas votre nom ?

— Rosail, rayonna-t-elle. Et mon mari arrive bientôt.

— Ah les hommes ! claqua Chantevole en secouant la tête. Toujours à la traîne ! Le mien d’vrait pô tarder. L’est resté quèques jours ‘vec ses vieux parents. Chuis v’nue en avance r’parer l’nid. D’ailleurs, j’devrais m’y mettre, tu permets, Komor’bi ?

— Bien sûr, l’assurai-je, et elle s’envola à nouveau en sifflotant.

Nous bavardâmes gaiement, Rosail et moi, le temps que son époux et M. Nemus arrivent à mon arbre. M. Nemus fut le premier et lorsqu’il me vit, il me tendit la main, comme le font les faunes.

— Enchanté, Mlle… Komorebi, c’est bien cela ?

— Oui, c’est bien cela. Je vous remercie de vous être déplacé.

— Allons voir tout de suite votre blessure, voulez-vous bien ?

Il inspecta mon trou tandis que Rosail lui décrivait, pas peu fière, le travail qu’elle avait abattu. Il faut dire qu’elle était en pleine digestion, après avoir dévoré tous ces insectes, et de bonne humeur. Sans mot dire, il ouvrit la petite outre qu’il portait en bandoulière, en sortit de l’argile bien fraîche, « Collectée par vos cousines les Femmes-Rivières elle-mêmes », précisa-t-il, avant de conseiller « Vous feriez mieux de retourner dans votre enveloppe, Mademoiselle, afin de me dire comment vous vous sentez ». Comme je m’exécutai, je sentis la fraîcheur de l’argile, délicatement étalée sur l’ensemble de ma blessure, me caresser. Bientôt, je sentis le mal cesser de me grignoter. Il était toujours là, tapis, mais défait. Après avoir encouragé mon corps à guérir, je sortis :

— Merci infiniment, M. Nemus. Je pense que je serai guérie sous peu, grâce à vous.

— Je vous en prie, répondit-il, et maintenant, si cela ne vous dérange pas, je crois que je vais faire un petit somme. Le chemin pour parvenir jusqu’ici m’a épuisé.

Sans plus tarder, il s’installa contre mon tronc et peu de temps après, alors que nous bavardions encore avec Rosail, qui pouvait enfin commencer la fabrication de son nid, nous entendîmes des ronflements sonores, ce qui nous fit rire.

En quelques heures, le nid de Chantevole était réparé et celui de Rosail prêt à accueillir ses œufs, grâce à l’aide de Claquevent et Terrail, leurs époux respectifs, qui étaient arrivés entre-temps et s’étaient mis au travail assez rapidement, après avoir embrassé leurs épouses. Nous nous reposâmes un peu toutes les trois, puis nous mîmes en quêtes de nourriture. Nous revînmes chargées de grenouilles, de vers de terres, et d’un peu de terre de qualité, en compagnie d’Axinite et de Sauterelle, qui, eux aussi, transportaient quelques-uns des poissons fraîchement pêchés, « Même que c’est moi qui ai eu le plus gros ! » annonçait fièrement le petit ourson, et nous le félicitâmes pour cela. Axinite avait même emprunté un peu de miel à des abeilles encore à moitié endormies, et l’avait enveloppé comme elle le pouvait.

En quelques heures, le nid de Chantevole était réparé et celui de Rosail prêt à accueillir ses œufs, grâce à l’aide de Claquevent et Terrail, leurs époux respectifs, qui étaient arrivés entre-temps et s’étaient mis au travail assez rapidement, après avoir embrassé leurs épouses. Nous nous reposâmes un peu toutes les trois, puis nous mîmes en quête de nourriture. Nous revînmes chargées de grenouilles, de vers de terres, de quelques noisettes et d’un peu de terre de qualité. Axinite et Sauterelle nous accompagnaient. Ils transportaient, grâce à la sacoche de M. Nemus que nous lui avions emprunté, quelques-uns des poissons fraîchement pêchés. « Même que c’est moi qui ai eu le plus gros ! » nous annonça fièrement le petit ourson, et nous le félicitâmes. Axinite avait même emprunté un peu de miel à des abeilles encore à moitié endormies et l’avait enveloppé comme elle le pouvait.

Nous appelâmes les mâles, qui se posèrent à terre. Sauterelle dut tapoter de sa patte M. Nemus pour qu’il se réveille. « C’est que je ne suis plus tout jeune », grogna-t-il lorsqu’il finit par ouvrir les yeux, « j’ai besoin de repos ! ». Mais quand il vit le petit festin amassé au pied de l’arbre, il ne grogna plus du tout et se chargea, pour lui-même, d’allumer un petit feu avec quelques-unes de mes branches mortes pour faire cuire un ou deux poissons qu’Axinite lui offrit. Il déroula une couverture en guise de nappe et nous nous installâmes en cercle. Sauterelle et les cigognes, curieuses du goût du poisson rôti, lui prirent une miette avant de déclarer qu’ils préféraient largement le poisson cru. Pour ma part, je grignotai le terreau noir, au goût doux et sucré et les rouge-gorges se régalèrent des insectes, des grenouilles et du poisson, qu’ils goûtèrent avant de déclarer que c’était « exotique, mais pas mauvais ».

Seuls M. Nemus et les ours n’avaient pas d’abri pour dormir, mais le temps était clair et M. Nemus disposa sa couverture sur plusieurs de mes branches pour se composer un petit toit. Il dormit bien, je pense, emmitouflé qu’il était entre Axinite et Sauterelle. Je pense même qu’ils passèrent une nuit moins agréable, à cause de ses ronflements. Ils repartirent tous les trois le lendemain, en promettant de venir nous revoir dès que je serai définitivement guérie. Rosail et Cigogne assurèrent à M. Nemus qu’elles prendraient bien soin de moi, et d’un coup je me rendis compte que je n’étais pas seule, mais bien entourée, et je remerciai tout ce petit monde en pensée.

2 commentaires sur “Lumière à travers les feuilles

Répondre à Justine Volff Annuler la réponse.