Scène II
LES MÊMES – JEPHTÉ
JEPHTÉ
Noam ! Qu’attends-tu donc pour desseller mon âne ?
NOAM
Sur-le-champ.
JEPHTÉ
Qu’en est-il de cette caravane ?
MALEK
Nous étions forts en armes ; elle a peu résisté.
ABINAËL
Nous leur avons tout pris.
MALEK
Rien ne leur est resté.
ABINAËL
Nous avons abattu deux ou trois méharistes.
JEPHTÉ
Était-ce nécessaire ?
ABINAËL
Au milieu de la piste,
Ces gueux ont essayé d’échapper à nos mains.
Nul ne peut s’opposer à nos flèches d’airain.
JEPHTÉ
Beaucoup de sang versé, décevantes affaires !
Au vu de cette toile, spadassins téméraires,
Mon âme de brigand ne se réjouit point
Car ce sac ne paraît surchargé d’embonpoint.
NOAM
Nous aurions espéré caravane opulente,
Coffrets remplis d’argent, nourriture excellente.
ABINAËL
Maudite récompense après tous ces dangers !
JEPHTÉ
Entrons dans la maison, nous allons partager.
MALEK
Partout, dans les vallées, les villages s’agitent.
Et l’on voit menacer ces maudits Ammonites,
Aiguiser leurs épées, s’armer pour le combat.
JEPHTÉ
Qu’ils s’égorgent ! Ceci ne nous regarde pas.
(Ils entrent dans la maison. Entrent Nazar et Jéred.)
Scène III
NAZAR – JÉRED
NAZAR
C’est donc en ce taudis qu’habite la chipie,
La farouche jument, cette colombe impie
Qui de sa fronde, hier, nous osa menacer,
Visant mon noble front, prête à le fracasser ?
JÉRED
Dans ce logis branlant, elle vit chez son père,
Chez le lion Jephté, redoutable sicaire.
Veux-tu donc affronter ce colosse hideux ?
Ta cervelle, il pourrait la diviser en deux.
NAZAR
Je veux voir seulement cette vierge rebelle,
Car elle plaît aux yeux, la fière demoiselle.
Quant à son paternel, il ne me plairait point
D’avoir à discuter un jour avec ses poings,
Mais je me veux venger de l’un comme de l’une
Et de son coup d’éclat, j’ai féroce rancune.
Ne suis-je pas Nazar, le sacrificateur,
Le guide des croyants et des adorateurs ?
De l’infâme Jephté la détestable engeance
Portera le fardeau pesant de ma vengeance.
Quel régal pour Moloch j’en ferai !
JÉRED
Mais, Jephté
Garde sa jeune vie. Qui pourrait l’affronter ?
Je crains que de son glaive il nous pousse à la tombe.
NAZAR
Je saurais le priver de sa tendre colombe.
JÉRED
Mais, Jephté…
NAZAR
Cette fille a brisé ma fierté.
Je lui ferai payer la rançon.
JÉRED
Mais, Jephté…
NAZAR
Car je viens en ce lieu l’âme chargée de haine.
JÉRED
Mais, Jephté…
NAZAR
Contre moi, la résistance est vaine.
Je hais ces mécréants qui n’aiment pas Moloch.
Que ne puis-je briser comme un pot sur le roc
Le beau front de Myriam, cette fille du bigre !
JÉRED
Du bigre, je ne sais, mais son père est un tigre.
Il saura la défendre et garder de tout mal.
NAZAR
Ne suis-je pas aussi serviteur de Bélial ?
Des monstres sanguinaires il est bien de la race !
Me crois-tu fou, l’ami, pour l’affronter en face ?
Laisse-moi t’enseigner la science de Nazar,
Fourbe comme un serpent, discret comme un lézard,
Sournois comme un félin tapi devant sa proie,
Je lacère son dos, de mes dents je la broie.
Jephté n’y pourra rien, ce lourdaud, ce brutal,
Je me jouerai de lui, ce plaisant animal.
Crois-tu que ce Jephté, ce vieux groin, cette hure,
Connaisse la Torah, la très sainte Écriture ?
JÉRED
J’en serais étonné.
NAZAR
Ce bétail accompli,
J’en ferai de nos dieux l’esclave, sans un pli.
Race de Galaad ! Ah ! Maudite famille !
Mais la voilà qui vient.
JÉRED
Quel beau morceau de fille !
C’est à n’en point douter un tableau réussi.
NAZAR
Il ne vaudrait mieux pas qu’elle nous trouve ici.
(Ils se cachent. Myriam sort de la maison.)
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