Jephté·Rois, Soldats et Prophètes·Théâtre

Jephté – Acte II (4)

Scène VI

NAZAR – JEPHTÉ – NOAM (lié)

NAZAR

(à part)

Voici l’heure propice à tendre mon filet.
Amorçons nos appâts pour pêcher le benêt.

(à Jephté)

Eh bien ! Mon cher ami, comment vont les affaires ?

JEPHTÉ

Assez mal, il est vrai. Je suis fort en colère.

NAZAR

Je vois à vote mine un cœur sage et pieux.
N’apprécieriez-vous pas quelque secours des dieux ?

JEPHTÉ

Dieu de marbre ou de bois, divinités futiles !
Vaches d’airain battu ! Troncs badigeonnés d’huile !
Je ne crois qu’en ma force, elle est mon sûr appui,
Je dévêtis mon glaive et l’ennemi s’enfuit.

NAZAR

Ta force, je le vois, n’est pas toujours fidèle,
Mais le dieu que j’adore à mieux vivre t’appelle.
De tous tes adversaires il te rendra vainqueur.

JEPHTÉ

Qui donc es-tu ? Prophète ou sacrificateur ?

NAZAR

Je suis au grand Moloch et, je te le confesse,
Il m’a donné la gloire, l’amour et la richesse.
D’or, de la tête aux pieds, il saurait te couvrir
Et moi j’ai tout gagné à le vouloir servir.
J’étais un va-nu-pieds, vagabond sur la terre,
Traînant mon dos fourbu de misère en misère.
J’errais par tous les lieux, souffrant comme un damné.
Je croyais que les dieux m’avaient abandonné.
Or, dans la sombre nuit, vision salutaire,
Il m’apparut lui-même, insondable mystère,
Illuminé de gloire, pur comme le soleil.
Sa voix me réveilla du fond de mon sommeil.
« Lève-toi, me dit-il, il faut que tu me serves. »
Je résistai, pourtant, avec assez de verve
Mais, enfin dominé par sa divinité,
Prosterné, je devais me taire et l’écouter.
« Je suis Moloch, dit-il, créateur de la terre,
Je t’ai pris de la boue, de l’eau, de la poussière,
Je te veux près de moi, fervent adorateur,
Car je suis le seul dieu, je suis ton protecteur. »

JEPHTÉ

Peut-on savoir en quoi tout ceci me concerne ?

NAZAR

J’y viens, Jephté. Si devant lui tu te prosternes,
Ce dieu si généreux te récompensera,
Lui qui m’a tant offert autant te donnera ;
Tout ce que tu convoites : une maison prospère,
Sur ta table toujours une opulente chère.
Le maître a des projets de puissance pour toi,
Il me l’a révélé : bientôt tu seras roi.

JEPHTÉ

Mais comment ?

NAZAR

                           Ton dieu parle, il te suffit de croire.
À toi toutes les femmes, et l’empire et la gloire.
N’accepteras-tu pas ce présent merveilleux ?

JEPHTÉ

Je croirai seulement si je vois de mes yeux.

NAZAR

Mais la royauté…

JEPHTÉ

                        Moi ? Un bâtard qu’on rejette ?

NAZAR

Elle tient dans ta main, va, prépare la fête
Car il faut qu’à l’autel tu viennes l’honorer.
Si tu veux recevoir ce sceptre désiré
Tu lui apporteras dès demain ton offrande.

JEPHTÉ

Il n’est pour un tel don de richesse trop grande,
J’ai de l’or, de l’argent, je lui veux tout donner,
Le fruit de mes rapines, tout lui abandonner.

NAZAR

Tu ne me comprends pas. Le grand Moloch n’a cure
Des richesses d’en bas, méprisables ordures.
Il veut un sacrifice accordé de ta main,
N’a que faire d’un veau, exige de l’humain
La chair pour nourriture et le sang pour breuvage.

JEPHTÉ

(montrant Noam)

Qu’il prenne celui-là !

NAZAR

                                   Ah ! Jephté ! Quel outrage !
Quoi ! le sang d’un voleur, parjure et pire encor !
Pour satisfaire un dieu il lui faut un cœur d’or.
Veux-tu plaire à Moloch ou bien lui faire injure ?
Trouve une jolie vierge à l’âme noble et pure.

JEPHTÉ

Je n’ai pas ça dans ma boutique.

NAZAR

                                                  Réfléchis bien.
N’as-tu pas ce trésor, ici, parmi les tiens ?

JEPHTÉ

Je…

NAZAR

       Tu comprends…

JEPHTÉ

                                  Myriam ? Et puis quoi d’autre encore ?
Ma fille bien-aimée, cet enfant que j’adore !
Elle est toute ma vie, mon bonheur, mon espoir.

(tirant son épée)

Avec vos prophéties allez vous faire voir
Avant que je me taille un filet de crapule.

NAZAR

(s’en allant)

Peste soit du bourrin têtu comme une mule.
Par ma foi je saurai me venger de ce chien :
J’enlèverai Myriam et la brûlerai bien.

(Il s’en va sans voir Myriam de retour.)

Scène VII

JEPHTÉ – NOAM (lié) – MYRIAM

MYRIAM

N’ai-je pas vu Nazar, à l’instant, ce bélître ?
Que fait-il en nos murs, en quel nom, à quel titre ?

JEPHTÉ

Je lui offrais Noam, il n’en a pas voulu.

MYRIAM

J’ai fort peu d’amitié pour cet hurluberlu ;
J’ai même bien failli lui mettre une raclée.

JEPHTÉ

Toi, ma fille ?

MYRIAM

                  Et, d’ailleurs, il ne l’eut point volée !

JEPHTÉ

Viens, rentrons.

MYRIAM

                        Je te suis.

(Jephté entre dans la maison, Myriam s’apprête à entrer quand elle aperçoit Zakan.)

© 2024 Lilianof

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