Manassé·Rois, Soldats et Prophètes·Théâtre

Manassé – Acte premier (5)

Scène VIII

JUDITH – NAZAR

JUDITH

Que Belphégor châtie son infidélité !
Cette petite grue l’aurait bien mérité.
S’il ne s’en charge pas, je la tuerai moi-même
Car nul ne peut survivre après tant de blasphèmes.
N’a-t-elle proclamé qu’un devin doit mourir ?
J’invoquerai les dieux pour la faire souffrir.
Voici mon père.

NAZAR

                        Allons, je vois à votre mine
Qu’un quelconque incident ce matin vous chagrine.

JUDITH

C’est cette peste, là, Kézia.

NAZAR

                                         Qu’a-t-elle fait ?

JUDITH

Rien, justement. Beaucoup d’effort, aucun succès.
Dans l’antre du démon je la voulais conduire,
De mes charmes aucun n’aura su la séduire.

NAZAR

Quoi ? Séduire une femme ? Est-ce là ton métier ?
Si j’étais jeune encore, je l’eus fait volontiers ;
Mais pour séduire un homme tu n’as point de pareille
Et pour lui enchaîner le cœur tu fais merveille.
Qui pourrait endurer la foudre de tes yeux
Et qui n’as-tu percé de tes traits périlleux ?

JUDITH

Dans mes filets de feu je capture leurs âmes
Après l’amour ardent ils sentiront la flamme
De l’enfer. Ils verront la condamnation.

NAZAR

Chère enfant, j’ai pour toi une grande mission.
Un serviteur de Dieu m’humilie et m’outrage.
Par tes doux artifices provoque son naufrage.

JUDITH

Quel est cet ennemi ? Quel sera mon gibier ?
Que je l’écorcher vif sans aucune pitié.
Je ruinerai celui qu’en ton cœur tu détestes
Puis je m’occuperai de la petite peste.

NAZAR

Ésaïe.

JUDITH

        Quoi ? J’irais vers ce maudit vieillard ?
Rien qu’à penser à lui j’en ai des cauchemars.
Ne puis-je ensorceler des garçons de mon âge ?
Car j’ai l’aversion des traits de son visage.
Je perçois dans ses yeux du Dieu saint la fureur
Et le son de sa voix me glace de terreur.

NAZAR

C’est qu’il est du Puissant le serviteur fidèle
Alors que nous suivons les idoles rebelles.
Voilà pourquoi tous deux ne pouvons le souffrir.
Séduis-le et noie-le sous tes draps.

JUDITH

                                                     Non ! Mourir
Lapidée comme un chien me plairait davantage
Que serrer dans mes bras ce hideux personnage.

NAZAR

N’y as-tu point songé : pris en flagrant délit,
Ce saint homme de Dieu se vautrant dans ton lit.
Scandale dans Juda et sa ruine assurée,
Et de David enfin la famille abhorrée
Sombre dans les ténèbres et dans le déshonneur.
Le roi humilié, son peuple dans l’horreur
Et la vertu flétrie de cette vile engeance !
Et noyons dans le vin ma sublime vengeance.
Tenir la royauté dans un étau de fer,
Entrouvrir sous ses pieds le gouffre de l’enfer.

JUDITH

Faire mon numéro au prophète Ésaïe !

NAZAR

C’est l’ordre de ton père.

JUDITH

                                      Ça ! Jamais de la vie !

NAZAR

Ma fille, tu vois bien Nazar embarrassé.

JUDITH

Non ! Ésaïe, c’est non !

NAZAR

                                   Alors, prends Manassé.

JUDITH

Ce roi tout débonnaire, ce tyran pitoyable !
Voilà qui m’est déjà beaucoup plus supportable,
Mais j’aimerais plutôt le beau prince Joël.
Manipuler son cœur entre mes doigts cruels
Me vengerait aussi de cette mijaurée :
Kézia, mon ennemie, dinde mal emplumée.

NAZAR

Tu es ma fille et dois faire ma volonté.

JUDITH

Porter toujours le joug de ton autorité !

NAZAR

J’en ai trop entendu, insolente grippiette ![1]
Je te laisse choisir, le roi ou le prophète.


[1] Ou gripette, selon qu’on préfère le picard de Lens ou celui de Lille.

© 2024 Lilianof

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