Enfants

LE VOL (7) – une descente à biclou

Dix secondes plus tard, ils s’élançaient tous les deux dans la descente. Xavier devait admettre que Garance se défendait bien, d’autant plus qu’elle n’était pas habituée au tracé. De son côté, Garance secouait la tête. Ce Xavier lui semblait fou. Avec un vélo comme le sien, elle n’aurait jamais osé descendre par là. Mais bientôt la difficulté du terrain mobilisa toute leur attention.

Ils prirent un premier tremplin et s’envolèrent dans les airs un court instant. Tous deux atterrirent bien, même si la piste n’était pas encore tout à fait sèche après les précipitations abondantes de la semaine passée. Heureusement, il n’avait pas plu ces derniers jours et l’eau s’était déjà bien évaporée. Malgré tout, le terrain était encore boueux par endroits. Aïe, pensa Xavier, les pneus de Justine ne vont pas bien dans la boue… Ils s’encrassent vite !

Un nouveau saut se présenta devant eux, mais ses pneus englués n’accrochaient plus assez. Il glissa et se retrouva au sol. Garance s’arrêta pour l’attendre, un sourire narquois aux lèvres. Le garçon se releva rapidement, frottant ses vêtements et ses jambes pour en faire tomber les grumeaux de terre.

–  Alors ? se moqua-t-elle, il va bien ton biclou ?

Xavier réajusta ses genouillères.

–  Pas très, avoua-t-il avec une grimace. Il était habitué à mieux. Il faut juste que je nettoie encore les pneus.

Il arracha une touffe d’herbe et frotta vigoureusement ses roues.

–  Je suis prêt, dit-il enfin en jetant au loin sa brosse improvisée.

Ils repartirent et les virages succédaient aux virages. Ils arrivaient maintenant en lisière de forêt. Xavier, rendu prudent par sa chute, faisait attention à choisir un tracé le plus sec possible. Il se rendait bien compte que le vélo de Justine était moins efficace que le sien. Beaucoup moins. Devant lui, Garance filait à toute allure. Il lui semblait qu’elle n’avait peur de rien. Ils suivaient un sentier particulièrement étroit et pentu quand il vit soudain Garance disparaître devant lui. Elle était aussi tombée !

–  Youhou ! s’écria silencieusement Xavier. À chacun son tour !

Il descendit de selle et alla voir ce qui s’était passé. Garance avait atterri dans un fourré et son vélo était resté coincé dans les branchages. Xavier se hâta de le libérer, tandis que la jeune fille remontait déjà sur le chemin.

–  Merci, souffla Garance.

–  Et ton vélo, demanda-t-il avec un clin d’œil, il va bien ?

Il ôta ses lunettes pour essuyer la transpiration qui lui coulait dans les yeux.

–  Ouais…

–  Le sol est encore mouillé par endroits, c’est pas facile.

Garance lui grimaça un sourire. Elle retira les feuilles et les brindilles qui s’étaient accrochées à elle.

–  Tu t’en sors super bien, admit-il.

Xavier passa la main sous sa mentonnière pour se gratter la mâchoire.

–  J’aurais pas dû te mépriser parce que tu as un vélo hyper cher.

Le sourire de Garance s’accentua.

–  J’aurais pas dû te mépriser parce que tu as un vélo bon marché, reconnut-elle à son tour.

Elle réajusta son casque et ses genouillères.

–  Avec une chute chacun, on est ex aequo. Alors sans rancune ?

Xavier lui sourit en retour.

–  Sans rancune ! Tu ne t’es pas fait trop mal ?

–  Non, j’ai de bonnes protections.

En prononçant ces mots, elle se rappela soudain que Justine et Patrice ne possédaient pas de telles protections. Et elle avait voulu les entraîner dans une descente pareille ! Garance se mordilla les lèvres.

Elle voyait encore le regard terrorisé de sa cousine quand elle devait affronter la piste bleue. Elle n’avait pas écouté ses peurs. Elle l’avait forcée à descendre sans se préoccuper de ce qu’il adviendrait si elle chutait.

–  Je trouve bien que Patrice et Justine ne soient pas venus avec nous, releva Xavier comme si ses pensées suivaient le même cours. S’ils étaient tombés, ils auraient pu se faire drôlement mal.

Il remonta sur son vélo. Le guidon avait l’air de travers.

–  Oui, c’est vrai, approuva Garance. En plus, ils ne sont pas habitués à ça.

Elle enfourcha également son VTT.

–  Il y a plein de chemins de VTT par ici qui sont beaucoup plus faciles, lui apprit Xavier. Avec une vue magnifique.

Garance hocha la tête. Ça conviendrait certainement mieux à Justine. L’instant d’après, ils étaient repartis.

Ils remarquèrent bientôt Salomé et les autres au bord du chemin et s’arrêtèrent à leur hauteur.

–  Et alors ? demanda Patrice.

–  Alors Garance est vraiment douée, reconnut Xavier avec un peu d’admiration.

–  Xavier aussi est très fort, renchérit Garance, mais il a plus de mérite que moi avec le matériel qu’il a…

Justine baissa les yeux. Elle se sentait mal à l’aise et triturait le bas de son t-shirt. Elle releva la tête.

–  C’est même pas son matériel, avoua-t-elle doucement. Il m’a prêté son vélo et il a pris le mien.

Garance les dévisagea un instant tous les deux, puis hocha la tête. Il lui avait bien semblé qu’un mordu de VTT comme Xavier devait posséder un meilleur vélo. Mais elle n’en revenait pas qu’il prête le sien à une inconnue.

Ils se remirent en route, Xavier, Garance, Hugo et Salomé roulant au pas pour ne pas distancer Patrice et Liliane.

–  Tu sais, expliqua Salomé, ce matin on a entendu une partie de votre conversation, à toi et à Justine et alors… on a trouvé que ce n’était pas agréable de se faire traiter avec… mépris… et alors Xavier a eu l’idée de… te… montrer qu’un vélo tout bête n’était pas si nul que ça.

–  Et pourquoi vous étiez devant la maison de grand-papa ? voulut-elle savoir.

–  Parce que Xavier avait retrouvé son porte-monnaie et qu’il voulait le lui rendre.

–  Ah, oui, grand-papa m’en a parlé, se souvint-elle.

Elle se rappelait même très bien comme il avait été élogieux pour le « jeune homme d’une honnêteté exemplaire ». Elle réfléchit un moment puis demanda encore :

–  Mais si vous avez entendu la conversation aujourd’hui, comment ça se fait que tu lui aies déjà prêté ton vélo jeudi ?

Il y eut un court silence.

–  Ça, c’est un secret, expliqua finalement Xavier.

Justine n’osa pas le regarder, mais soupira de soulagement. Elle n’avait pas envie que Garance apprenne la vérité. Pas encore… Cette dernière se tourna vers sa cousine.

–  Alors, Justine, on monte en funiculaire et on fait une promenade à vélo au sommet ? Xavier m’a dit qu’il y avait des randonnées magnifiques à faire.

Justine lui adressa un large sourire.

–  Oui, avec plaisir !

Garance appuya sur les pédales et s’éloigna en criant « ciao ! ». Justine se tourna encore une fois vers les cousins et Xavier.

–  Merci beaucoup ! Je te rends le vélo jeudi, Xavier ! T’es trop chic de me le prêter !

Elle disparut à son tour.

Xavier fut le premier à rompre le silence.

–  Je crois que j’ai tordu la fourche de son vélo… Il faudra que je la redresse.

–  Je l’aime bien, Justine, remarqua Salomé.

–  Oui, moi aussi, approuvèrent Liliane et Hugo.

–  J’espère que Garance sera plus sympa avec elle, maintenant, soupira Patrice.

–  Ce que je regrette, releva Xavier, c’est que je n’ai pas réussi à lui parler de l’Évangile, comme Dapozzo dans l’histoire que nous avons entendue. J’ai cru que j’avais une occasion en or, mais…

–  C’est vrai que c’est dommage, approuva Patrice, mais ce n’est pas facile. Et puis elles n’ont posé aucune question qui puisse ouvrir une porte…

–  Honnêtement, je n’y arrive que très rarement, reconnut Hugo.

–  Pourtant, avec moi tu as réussi, sourit son ami. Tu t’en souviens ? Et Patrice aussi m’en avait parlé.

–  Peut-être que tu arriveras à lui en toucher un mot quand elle te rendra ton vélo ? suggéra Liliane.

Xavier hocha pensivement la tête.

–  Je l’espère. Et maintenant on fait quoi ?

–  On s’occupe du myxomycète, sourit Hugo. Mais bon, ça ne va pas nous prendre beaucoup de temps. Et il n’avance qu’à un centimètre à l’heure…

–  Pfff !

–  Si on allait voir notre petite voisine Asha ? proposa Liliane. Je suis sûre qu’elle sera heureuse d’avoir de la compagnie.

–  Bonne idée ! acquiesça Salomé. Et on lui donnera un myxomycète.

–  Elle a un petit chien, leur rappela Hugo. C’est quand même bien plus intéressant !

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