Chrétiens en URSS·La Grappe de raisin·Théâtre

La Grappe de raisin, Acte Premier (2)

Scène II

PANKRATOV – ANDREÏEV

ANDREÏEV

Vous êtes le camarade Pankratov, je suppose.

PANKRATOV

En personne.

ANDREÏEV

Sergueï Vassilievitch Andreïev, délégué aux cultes du KGB.

PANKRATOV

Enchanté.

ANDREÏEV

Laissez-nous seuls un moment, Gorenko. Cet individu-là n’est pas très dangereux.

(Exit Gorenko.)

Camarade Pankratov, j’aimerais profiter de l’absence de vos compagnons pour discuter avec vous. J’aurais pu vous convoquer dans mon bureau, mais je trouve qu’en restant ici, l’entretien sera moins formel et plus convivial.

PANKRATOV

Trop aimable.

ANDREÏEV

Je n’ai pas apporté votre dossier, mais je l’ai bien étudié. Vous êtes un détenu très intéressant.

PANKRATOV

Et vos compliments sont certainement très intéressés.

ANDREÏEV

Sans doute. Vous n’êtes pas à votre première condamnation.

PANKRATOV

Non.

ANDREÏEV

Vous avez déjà séjourné cinq ans dans un camp à régime sévère.

PANKRATOV

À Arkhangelsk.

ANDREÏEV

Pourrais-je savoir pour quel motif ?

PANKRATOV

Je croyais que vous aviez étudié mon dossier ?

ANDREÏEV

N’abusez pas de ma patience, et faites comme si je ne l’avais pas étudié. Je veux entendre de votre bouche le motif de votre condamnation.

PANKRATOV

J’ai baptisé une équipe de jeunes gens.

ANDREÏEV

Incroyable ! C’est pour cela que vous avez pris cinq ans ?

PANKRATOV

Assurément.

ANDREÏEV

Les lois soviétiques autorisent pourtant les pasteurs à baptiser les jeunes gens. À moins, évidemment que vous n’ayez pas respecté la procédure en vigueur.

PANKRATOV.

Il est probable que je n’aie pas respecté cette procédure.

ANDREÏEV

Ce n’est vraiment pas intelligent ! Et voyez où vous mène l’impatience. On vous demande seulement de ne pas vous précipiter, de laisser mûrir les choses, de laisser à vos amis le temps de réfléchir avant de s’engager.

PANKRATOV

En effet, ce n’est qu’une question de patience. Vos lois antichrétiennes imposent à tout un chacun d’attendre l’âge de vingt-cinq ans avant de postuler au baptême. Alors seulement, le pasteur doit adresser une demande au délégué aux cultes. Le KGB prend tout son temps pour étudier le dossier du candidat. Si le dossier est accepté, le jeune doit attendre la fin d’une période probatoire de plusieurs années avant de pouvoir être baptisé. C’est vrai, vos lois autorisent en théorie à baptiser des jeunes, mais dans la pratique, elles leur demandent d’abord de vieillir.

ANDREÏEV

Comme vous êtes injuste ! Cette procédure sert le bien de votre communauté. Elle vous évite de vous encombrer de croyants superficiels qui vous gêneraient par la suite.

PANKRATOV

Vous vous moquez ! Vous n’ignorez pas qu’une fois la période probatoire commencée, vos amis du KGB ne manqueront pas de harceler le candidat jusqu’à ce qu’il se décourage et qu’il renonce. C’est pourquoi les chrétiens véridiques ont décidé qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. La véritable église baptise qui elle veut, quand elle le veut, et selon la procédure qu’elle veut. Elle refuse de se laisser ficeler dans les entraves léninistes.

ANDREÏEV

Comme vous y allez ! Nous ne sommes pas des ennemis de la religion. Le camarade Oulianov aurait pu, s’il l’avait voulu, fermer toutes les églises et envoyer tous les croyants dans des camps de rééducation, mais il ne l’a pas fait. Il a montré de la compassion pour les pauvres niais qui s’accrochent vainement à un dieu illusoire. Il vous accorde le droit d’exister et de célébrer vos cultes en paix. Il vous a seulement imposé quelques légères contraintes : faire enregistrer vos communautés auprès des autorités et vous abstenir de catéchiser les enfants et de recruter les mineurs.

PANKRATOV

Le camarade Oulianov est un rusé. Sous une apparence de tolérance, il a voulu serrer l’Église dans un étau, serrer de plus en plus fort jusqu’à ce qu’elle éclate. Ainsi l’Église du Christ, privée de sang neuf, aurait disparu avec l’enterrement du dernier chrétien, et Lénine aurait réussi sa révolution.

ANDREÏEV

Je ne vous permets pas de critiquer Lénine. D’ailleurs, continuez comme ça et vous rempilez pour dix ans ! Donc, résumons-nous : vous avez baptisé des jeunes sans autorisation. Vous en avez pris pour cinq ans, que vous avez purgés à Arkhangelsk. Sitôt libéré, vous vous êtes de nouveau livré à vos activités fanatiques et antisociales. Malgré tous nos efforts pour vous rééduquer et faire de vous un citoyen honnête et responsable, vous avez récidivé. Et vous avez repris du service pour cinq nouvelles années. Vous me décevez beaucoup, camarade Pankratov. Et pourtant, je voudrais vous offrir une dernière chance.

PANKRATOV

Je suis touché par tant de bonté.

ANDREÏEV

Camarade Pankratov, vous êtes un jeune homme cultivé, intelligent, et si ce n’était votre amour pour les idées moyenâgeuses et obscurantistes, vous pourriez être un citoyen soviétique remarquable et respecté. Et c’est ce que nous voulons faire de vous. Nous ne sommes pas des brutes comme vous osez le prétendre. Et nous avons du respect pour la religion. Le camarade Karl Marx disait qu’elle est l’opium du peuple, mais l’opium n’est pas mauvais en lui-même : administré en dose calculée, il devient un médicament. Nous sommes favorables à la foi lorsqu’elle est dispensée avec mesure. Dans un tel cas, elle peut être utile à la nation. Mais nous ne pouvons accepter l’exubérance, l’excès et le fanatisme. Votre foi devient alors dangereuse. Nous ne pouvons pas tolérer non plus des individus qui, sous couvert de la religion, s’opposent à la nation et deviennent des renégats. Vous me suivez, camarade ?

PANKRATOV

Je vous suis, camarade Andreïev.

ANDREÏEV

Donc si vous me suivez, je ne vais pas tergiverser davantage. Voici ma proposition. J’ai le pouvoir de vous faire libérer dès maintenant. Il me suffit de vous faire un rapport favorable et demain vous sortez. Mais il faut que je trouve de la matière à remplir ce dossier. J’ai besoin d’un peu de bonne volonté de votre part.

PANKRATOV

Je vois très bien où vous voulez en venir. Ils m’ont fait le même coup à Arkhangelsk.

ANDREÏEV

Et, bien entendu, vous avez refusé de collaborer avec nous ! J’aime les hommes comme vous, opiniâtre comme un centurion, têtu comme un mulet, mais bête comme un âne. Avez-vous bien réfléchi à ce que vous gagneriez à œuvrer pour nous ?

PANKRATOV

J’ai eu cinq ans pour y réfléchir.

ANDREÏEV

Dans ce cas, vous avez réfléchi à loisir. On ne vous demande pas des choses extraordinaires. On ne vous demande pas de trahir votre Dieu comme l’a fait Judas. Vous me signez un document, je vous fais libérer. Vous retrouvez votre femme et vos enfants, ainsi que les jeunes que vous avez baptisés. Vous serez réinvesti dans votre charge de pasteur, vous pourrez prêcher tous les dimanches, organiser des réunions de prières, des études bibliques et même des colonies de vacances. Votre seule obligation, avouez que c’est bien peu de choses : vous devrez seulement inscrire votre communauté dans un registre d’état et rendre compte de vos activités au délégué aux cultes du parti de votre région. Est-ce que c’est si difficile ?

PANKRATOV

En acceptant cela, je laisse la porte de l’église ouverte pour que le pouvoir bolcheviste puisse connaître les chrétiens les plus actifs et les accabler de répressions. Et vous dites que cela ne s’appelle pas trahir les siens !

ANDREÏEV

Donc, vous refusez la liberté que je vous offre. Vous rejetez votre dernière chance de retrouver ceux que vous aimez. Ce goulag sera votre dernière demeure. Vous y mourrez, vous y serez enterré. Personne ne vous pleurera. Tous vous auront oublié.

PANKRATOV

J’ai survécu à cinq ans de bagne à Arkhangelsk, je survivrai à cinq autres années parmi vous.

ANDREÏEV

Vous vous trompez lourdement, mon cher ami. Souvenez-vous d’Arkhangelsk. Les prisonniers devaient construire une route à travers le pays samoyède. Cette route traversait des marais. En été l’humidité était insupportable. Vous étiez contraints de travailler le corps à moitié immergé dans l’eau croupissante. Beaucoup d’entre vous mouraient de bronchites ou de pneumonies. Quelquefois l’un des camions qui vous transportaient sur votre lieu de labeur versait, et les occupants enchaînés périssaient noyés. Chaque jour, nouveau départ pour le chantier, chaque jour, nouvelle angoisse : sera-ce moi cette fois ? Et en hiver, les marais étaient gelés, il fallait piocher dans un sol dur comme le roc. Vos gardiens étaient vêtus de parkas bien chauds, mais on ne vous donnait qu’un tricot de laine. Il fallait agiter les bras vigoureusement au travail pour ne pas s’effondrer dans la neige.

PANKRATOV

Ce tableau est bien réel. Vous semblez connaître parfaitement les camps de l’Arctique.

ANDREÏEV

Et ce séjour à Arkhangelsk vous a bien éprouvé, n’est-ce pas ? Vous n’êtes plus aussi jeune ni aussi solide qu’avant votre première déportation.

PANKRATOV

Je puis tout par celui qui me fortifie.

ANDREÏEV

Même lui ne vous fortifiera plus, cette fois. Le camp d’où vous venez va ressembler à un séjour de vacances pour jeunes pionniers, comparé à ce que vous allez vivre ici. Commençons par parler du climat. Vous trouvez qu’il fait froid chez les Samoyèdes. Savez-vous qu’au-delà du cercle polaire, les hivers sont plus doux qu’à Moscou ? La proximité de l’océan adoucit les températures. Ici, nous sommes dans le Kazakhstan : en Asie centrale. Vous allez découvrir le climat continental : des étés brûlants comme en Espagne, des hivers que la Sibérie même nous envie. Par tout temps, on vous forcera à travailler très dur à l’extérieur. D’ailleurs, vos petits copains ne vont pas tarder à rentrer du chantier, vous pourrez lire les effets de notre beau climat sur leur visage. 

PANKRATOV

Les rigueurs du temps sont les mêmes pour chacun.

ANDREÏEV

C’est vrai, mais puisque vous persévérez dans votre résistance à la raison et à la vérité, je vous promets que vous serez particulièrement soigné. Je donnerai des ordres pour que vous soyez traité comme un vrai refuznik. Vous croyez avoir été condamné pour cinq ans, c’est ce que vous a dit le juge, mais ici les juges, c’est nous. Vous ne sortirez pas vivant de ce camp. Le moindre écart de conduite de votre part sera sanctionné. La moindre saute d’humeur à l’égard d’un gardien qui ne manquera pas de vous pousser à bout, un petit mot de travers et l’on vous prolonge. Un mois par ci, deux semaines par là. Vous en avez pris pour la perpétuité. À moins que l’on ne finisse par vous fusiller.

PANKRATOV

Vos projets d’avenir ont lieu de m’effrayer, mais mon Seigneur, que je servirai jusqu’à la mort, me rendra capable d’accepter ma détention jusqu’à son retour.

ANDREÏEV (éclatant de rire)

Son retour ! Vous y croyez vraiment, vous, au retour de Jésus-Christ ?

PANKRATOV

J’y crois de tout mon cœur.

ANDREÏEV

Franchement, camarade Pankratov, je vous croyais un peu plus intelligent. Jésus va revenir, comme ça, du haut de son petit nuage. Et c’est ce que vous prêchiez dans votre église.

PANKRATOV

Oui.

ANDREÏEV

Alors vraiment, nous avons tout intérêt à vous garder chez nous. Ici, vous ne pourrez nuire à personne. À moins que je ne vous envoie en asile psychiatrique, avec les autres illuminées de votre espèce. Son retour ! En tout cas, si votre Jésus décide d’atterrir en parachute, sachez-le bien, nos kalachnikov l’auront percé de partout avant qu’il touche la terre.

PANKRATOV

Il n’oubliera pas son gilet pare-balles.

ANDREÏEV

Vous perdrez bien vite votre sens de l’humour. Nous vous tourmenterons sans arrêt. Nous vous harcèlerons. Nous saurons faire en sorte que vous passiez le plus clair de votre vie au cachot. Vous n’imaginez pas ce que c’est, notre cachot. Une cabane de ciment avec une toute petite fenêtre et un toit de tôle ondulée. En plein soleil, la chaleur y est insupportable et votre corps se videra de toute sa sueur. L’épreuve sera pire en hiver : malheur à vous si vous dormez un quart d’heure ! Nuit et jour, il vous faudra arpenter vos six mètres carrés en balançant les bras. Il faudra bien faire attention de ne pas vous casser une jambe, car à une telle température, la vapeur d’eau que vous allez expirer se transformera en verglas.

(Pankratov baisse la tête avec un air découragé.)

Vous n’attendrez pas le retour du Seigneur, comme vous le dites si bien. Vous êtes d’une constitution robuste, il est vrai, mais avec le traitement que nous vous avons préparé, il vous reste cinq ou six ans à vivre. Pas un mois de plus.

Et pourtant, camarade Pankratov, j’aimerais tant vous épargner tous ces déplaisirs. Mais je le répète, votre liberté dépend de vous seul. Une simple signature sur un contrat qui vous engage si peu. Pourquoi ainsi vous entêter ? Le pouvoir communiste n’est pas si tyrannique. Vous amis baptistes ont tout exagéré à des fins politiques. Nous ne sommes des gens dangereux que pour les groupuscules extrémistes qui veulent saper les fondements de la révolution. Ceux par exemple qui sont allés vous mettre dans la tête que Jésus-Christ devait revenir. Mais nous sommes prêts à vous pardonner de les avoir écoutés.

PANKRATOV

Je me sens très fatigué.

ANDREÏEV

Aussi, je ne veux pas vous lasser davantage. Vous pouvez encore réfléchir quelques minutes. Pourquoi ne liriez-vous pas seulement le contrat que je vous ai préparé, plutôt que de le rejeter d’emblée ? Cela ne vous engage pas.

PANKRATOV

Non, cela ne m’engage pas.

ANDREÏEV

Par Staline ! Je sens que vous commencez à devenir enfin raisonnable. Accompagnez-moi dans mon bureau, tout est prêt à lire et à signer. Et je vous promets que si vous prenez la bonne décision, je vous ferai goûter la meilleure vodka de tout le Kazakhstan.

PANKRATOV

Eh bien ! Soit. Je vous suis. Mais ne sortez pas la vodka tout de suite.

(Andreïev et Pankratov sortent. Ils croisent dans le couloir les trois forçats, accompagnés de gardiens.)

© 2025 Lilianof

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