Scène IV
SMIRNOV – VOLODSKY – VASSILIEV – GORENKO – TROPHIME
GORENKO
Voilà ta chambre d’hôtel, camarade. J’espère qu’elle sera à ton goût.
TROPHIME
Je sais me contenter de peu.
GORENKO
Il vaut mieux ne pas avoir des goûts de tzar.
(Aux autres détenus)
Quant à vous, bande de lascars, vous croyez que je ne vous ai pas vus ? Que le coupable se dénonce.
VOLODSKY
Coupable de quoi, camarade gardien ? Nous n’avons rien fait.
GORENKO
Ne jouez pas les petits saints. Les jeux de cartes sont interdits dans le camp, et vous le savez très bien.
VOLODSKY
Des cartes ici ? Mais enfin, chef, qui nous les aurait fournies ? Le casino d’Alma-Ata ?
GORENKO
Ne faites pas les marioles avec moi. Où avez-vous planqué vos cartons ?
VASSILIEV
Mais nulle part, gardien Gorenko, vous pouvez vérifier vous-même.
(Pendant cette scène, les prisonniers se passent discrètement les cartes de l’un à l’autre et les glissent finalement dans la poche de Trophime, à son insu.)
GORENKO
C’est ce qu’on va voir, mes gaillards, déshabillez-vous.
VASSILIEV
Pas complètement tout nus ?
GORENKO
Et pourquoi pas ?
(Se ravisant, Gorenko leur fouille les poches.)
GORENKO
Vous n’arriverez pas à me berner, un vieux routier comme moi ! Je vous ai bien vu avec des cartes, et je les retrouverai.
SMIRNOV
Vous avez mal vu, camarade. C’est dû à la fatigue. Moi-même lorsque je rentre de ma journée de travail, souvent, je vois des papillons dorés qui dansent devant mes yeux. Vous, le soir vous voyez danser des as de pique et des valets de cœur.
GORENKO
Continuez à vous payer ma fiole. Je vous materai, moi ! Vous ferai passer l’envie de rigoler.
(Reniflant)
Et qu’est-ce que c’est que cette odeur ?
SMIRNOV
Quelle odeur ? Vous sentez une odeur, vous ?
VASSILIEV et VOLODSKY
Non.
SMIRNOV
Peut-être une odeur de sueur de travailleur, mais on s’y habitue. Nous n’y faisons même plus attention.
VASSILIEV
Il y a peut-être un ou deux rats morts sous un châlit. Ça pourrait sentir mauvais.
VOLODSKY
Mais ces odeurs-là, ici aussi, au goulag, on s’y habitue.
GORENKO
Décidément, vous crevez d’envie de goûter à la bastonnée. Je vais vous dire, moi, ce que ça sent : ça sent la vodka.
VOLODSKY
La vodka ?
VASSILIEV
Celle-là c’est la meilleure !
SMIRNOV
Décidément, camarade Gorenko, vous devriez passer à l’infirmerie.
VASSILIEV
C’est peut-être grave. Après les hallucinations normales, vous avez des hallucinations par le nez, à présent.
VOLODSKY
Des hallucinations olfactives.
GORENKO
Continuez à me prendre pour un bougre d’âne. Sortez-moi vos gamelles !
VOLODSKY
C’est déjà l’heure de la soupe ?
GORENKO
Sortez-moi vos gamelles !
(Les prisonniers montrent leur gamelle à Gorenko. Il en inspecte une, la renifle, passe son petit doigt dedans, goûte le liquide.)
Que Lénine me taille les oreilles en pointe ! Qu’est-ce que vous avez bu dans ce quart ? Du jus de citron ? Vous avez bu de la vodka.
VOLODSKY
Le voilà qui hallucine de la langue, maintenant !
SMIRNOV
Mais enfin ? Où aurions-nous pu trouver de la vodka ? Au mess des officiers ?
GORENKO
C’est parfait, continuez comme ça ! C’est moi qui vais bien rire à vos dépens. Je vais vous taper un rapport bien musclé. Un mois enfermés tous les trois au cachot disciplinaire, ça vous changera les idées. Tellement à l’étroit que vous dormirez debout, comme les chevaux. Au moins, vous vous tiendrez chaud.
Nous reparlerons de tout ça, croyez-moi. Cela dit, j’étais venu vous présenter votre nouveau camarade, Trophime Ivanovitch.
SMIRNOV
Ah oui ! Le haut dignitaire !
GORENKO
Comment ça, haut dignitaire ?
SMIRNOV
Vous n’aviez pas parlé d’un gars de la haute qui devait venir remplacer la grappe de raisin ?
GORENKO
Ah ! Oui ! Celui-là, vous le connaîtrez bien assez tôt. Sacré loustic ! Ce Trophime, c’est encore un de ces maudits contre-révolutionnaires. Un propagateur d’idées subversives. Un prêcheur de billevesées.
SMIRNOV
Bref ! Un chrétien.
GORENKO
Exactement.
VASSILIEV
Il paraît qu’à la section dix-sept, il y a un de ces popes évangéliques qui a réussi à convertir un gardien et plusieurs prisonniers.
GORENKO
Qui vous a appris ça ?
VASSILIEV
Vous avez dit : « Qui vous a appris ça ? » et non : « Qui vous a raconté ça ? » C’est donc la vérité.
GORENKO
Nous ne le claironnons pas dans la Pravda[1]. Ce n’est vraiment pas bon pour la réputation de ce camp qui est censé vous rééduquer et faire de vous de bons citoyens soviétiques et communistes.
VASSILIEV
Et pourquoi ne l’a-t-on pas fusillé, ce fauteur de troubles ? Habituellement, vous avez moins de scrupules.
GORENKO
Nous y avons bien pensé, figure-toi, mais ce Youritchenko est un maçon d’une qualité irremplaçable. Alors, nous sommes bien obligés de fermer les yeux. C’est ainsi qu’il nous tient la dague sous la gorge, le forban.
TROPHIME (en aparté)
Tiens, tiens ! Merci pour ce renseignement camarade. Autant que je me souvienne, dans le civil, j’étais un bon menuisier. Il me suffit donc de fournir un excellent travail, et je pourrai servir l’Évangile en toute liberté. Seigneur, fais de moi le meilleur menuisier du Kazakhstan, afin que je puisse œuvrer pour ta gloire.
VOLODSKY
Camarade gardien, vous semblez inquiet de nous savoir si bien renseignés.
VASSILIEV
C’est bien à tort que vous vous faites des soucis. Croyez-moi, la propagande de ces agitateurs n’aura aucun effet sur nous.
SMIRNOV
Nous sommes immunisés à vie contre ce genre de poison.
VOLODSKY
L’autre fripouille nous a mithridatisés.
TROPHIME
Je ne comprends pas vos allusions, mes amis.
VASSILIEV
Nous aurons tout le temps de te l’expliquer.
GORENKO
Me voilà rassuré. Mais pour le coup de la vodka, vous en aurez des nouvelles. Je vais vous faire un rapport cinglant à la direction du camp. On fouillera votre cellule de font en comble jusqu’à ce qu’on la trouve. Cela va vous coûter cher.
(Il sort. Les forçats rient derrière son dos.)
[1] Pravda : « La Vérité »
© 2025 Lilianof
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