Témoignage de Salomé, l’Aubergiste de Bethléem
SALOMÉ : Mais arrêtez de taper aussi fort sur cette porte ! Vous allez la démolir. Ce n’est vraiment pas le moment… avec cette tempête il vaut mieux être à l’abri !
LUC : Excusez-moi… je pensais que personne ne m’entendait.
SALOMÉ : C’est vrai qu’avec le bruit du tonnerre j’aurais pu ne pas entendre vos coups. Entrez mon brave monsieur ! Refermez vite cette porte ! Que faites-vous à Bethléem par ce temps épouvantable ?
LUC : Justement cette tempête m’a beaucoup retardé. Je suis désolé de vous déranger à cette heure incongrue… j’espérais arriver en début d’après-midi. J’ai vu la pancarte de votre auberge et j’ai tenté ma chance.
SALOMÉ : Je ne vais pas vous mettre à la porte par un temps pareil ! Vous êtes le seul client. Personne d’autre ne s’est aventuré par ici ! Ces orages sont rares par ici ; mais quand il y en a un, ça vaut le coup ! Venez, asseyez-vous près du feu. Je vais le raviver et vous réchauffer un cercle de pain d’orge que vous pourrez tremper dans un peu d’huile d’olive. Il me reste aussi quelques dattes et des figues séchées.
LUC : Que Dieu vous bénisse pour votre bonté et votre accueil généreux. Ce repas va me revigorer.
SALOMÉ : Maintenant racontez-moi pourquoi vous êtes sur les routes de Judée.
LUC : Je m’appelle Luc et je suis une sorte d’enquêteur.
SALOMÉ : Enquêteur ? À qui pouvez-vous bien vous intéresser ici à Bethléem ? Cela fait bien longtemps qu’il ne se passe plus rien d’exceptionnel ici !
LUC : Le nom de votre auberge fait référence à un événement exceptionnel d’il y a plus de soixante ans ! Je vous avoue que mon intention était justement de vous interroger à propos de ce que vous avez vu, entendu et vécu lors de cette naissance dans votre étable.
SALOMÉ : Oh, la ! la ! Cela remonte à si loin ! Effectivement mon père a changé le nom de l’auberge il y a une bonne soixantaine d’années ! Auparavant elle s’appelait « Auberge de Bethléem, chez Salomon » ; et il l’a renommée « À l’étoile des mages ». Mais pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous vous intéressez à cette vieille histoire ? J’y repense souvent… ce n’est pas quelque chose qu’on oublie facilement !
LUC : J’habite actuellement à Jérusalem. Je suis médecin de profession mais depuis quelque temps je suis le secrétaire et le compagnon de voyage de Saul de Tarse, appelé aussi Paul. Je suis en train de finaliser une biographie de Jésus qui est né en face d’ici. Matthieu et Marc ont déjà écrit leur récit de la vie et de l’enseignement de Jésus. Ils sont excellents et je les ai consultés. Mais je ne veux pas réécrire ce qu’ils ont raconté, encore moins copier leur travail. Je voudrais aborder mon récit sous un autre angle ; c’est-à-dire le baser sur des entretiens avec ceux qui ont vécu les événements.
SALOMÉ : Vous arrivez un peu tard mon ami ! Vos témoins doivent être morts ou alors très âgés. Vous avez de la chance que j’aie encore toute ma tête et que je me souvienne parfaitement de cette époque, somme toute hors du commun.
LUC : Ne vous inquiétez pas, je n’en suis pas à mes débuts ! J’ai commencé il y a bien des années déjà à rassembler les témoignages de ceux qui ont été des témoins oculaires des événements qui ont entouré sa naissance ; mais aussi de ceux qui l’ont accompagné pendant les trois ans avant sa mort et des circonstances de sa mort. J’ai bien sûr eu des entretiens avec tous ses disciples, avec les proches de Jésus… J’ai été à Nazareth rencontrer Marie ; Joseph, hélas, était déjà décédé. J’ai été à Cana, Capernaüm, Bethsaïda… J’ai rencontré des personnes qui ont connu Elisabeth et Zacharie et leur fils Jean le Baptiste. J’ai recoupé tous ces récits. En effet « j’ai décidé de m’informer soigneusement sur tout ce qui est arrivé depuis le commencement et de l’exposer de manière suivie ». (Luc 1/3) Comme je vous l’ai déjà dit, mon travail d’enquêteur arrive à son terme. Et mon livre est pratiquement achevé. Comme je passais par ici, le lieu de la naissance de Jésus, je me suis dit que je pouvais peut-être glaner quelques détails qui enrichiraient mon récit. Parallèlement je rédige déjà un second livre, le récit des débuts des communautés créées par les disciples de Jésus.
SALOMÉ : Ah ! Vous faites partie de cette secte ! Mais passons… Si vous enquêtez c’est que vous avez un objectif, ce n’est pas juste pour votre plaisir.
LUC : Je travaille pour un ami, l’excellent Théophile, pour qui je rassemble tous ces témoignages.
SALOMÉ : Alors que voulez-vous savoir ? Puisque vous avez rencontré Marie vous connaissez déjà tous les détails ! L’ange… et…
LUC : Comment savez-vous qu’il est question d’un ange ?
SALOMÉ : Des anges il y en a beaucoup dans toute cette histoire ! Joseph et Marie ont habité Bethléem avec Jésus pendant presque deux ans. Après la naissance de Jésus, une fois la folie du recensement passée, nous les avons aidés à trouver une petite maison confortable. Joseph a travaillé comme charpentier pour les uns et les autres ; Marie et ma mère sont devenues amies. J’avais neuf ans à l’époque et mes oreilles étaient toujours à l’affût quand elles discutaient. Peu à peu Marie a fait des confidences à ma mère, par exemple l’apparition de l’ange Gabriel dans sa cuisine.
LUC : Marie me l’a racontée également ; mais cela m’intéresserait de l’entendre de votre bouche ! Si vous voulez bien…
SALOMÉ : Bien sûr que je veux ! Cela me rajeunit de 60 ans. Je l’entends encore raconter cet épisode comme si c’était hier/ Ne m’interrompez pas. Je vais la faire parler pour vous !
« Ce matin-là, j’étais seule dans la cuisine. J’avais allumé le four et les bûches crépitaient joyeusement tout en éclairant la pièce. Je m’affairais à la cuisson du pain pour toute la maisonnée. Je chantonnais en rêvant à mon futur mariage… au moment où je serais non plus la fiancée, mais l’épouse de Joseph… « du beau Joseph », comme disait mon amie Rachel… au moment où je pétrirais la pâte à pain dans notre foyer, dans notre cuisine, pour nos enfants…
Mes gestes ralentissaient… je souriais béatement… Je me suis retournée pour ranger mon pot de farine. J’ai été tellement surprise par la présence d’un homme à côté de moi que j’ai lâché le pot qui s’est fracassé sur le sol, répandant la farine à mes pieds.
L’homme s’adressa à moi, disant : « Réjouis-toi, toi à qui Dieu a accordé sa faveur : le Seigneur est avec toi. »
Quelle drôle de salutation ! Me réjouir, alors que j’étais morte de peur ? Que j’étais tétanisée ? Que je ne comprenais rien à ce qu’il me disait ?
Il me parla encore : « N’aie pas peur, Marie, car Dieu t’a accordé sa faveur. Voici : bientôt tu seras enceinte et tu mettras au monde un fils ; tu le nommeras Jésus. Il sera grand. Il sera appelé « Fils du Très-Haut », et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son ancêtre. Il régnera éternellement sur le peuple issu de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. »
Moi enceinte ? Un fils ? Qui régnera éternellement ? Je devais rêver… Mais l’homme était pourtant bien réel et je voyais la farine étalée par terre…
Tout ce que je trouvai à balbutier c’était : « Moi enceinte ? Mettre au monde un fils ? Comment cela pourrait-il être possible puisque je n’ai jamais eu de relation avec un homme ? »
L’homme me répondit : « L’Esprit Saint descendra sur toi, et la puissance du Dieu très-haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. Vois : ta parente Elisabeth attend elle aussi un fils, malgré son grand âge ; on disait qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, et elle en est à son sixième mois. Car rien n’est impossible à Dieu. »
À ces paroles je compris que ce n’était pas un homme qui me parlait, mais un ange envoyé par Dieu. Alors je lui répondis : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout ce que tu m’as dit s’accomplisse pour moi. »
Et l’ange disparut aussi soudainement qu’il était venu. »
LUC : Eh bien dites donc ! C’est comme si on y était ! Je suis sidéré, vous avez une mémoire formidable ! Continuez !
SALOMÉ : Ma mère lui a posé beaucoup de questions. Sur la manière dont elle a vécu la suite des événements ; sur la réaction de sa famille, de celle de Joseph. Enfant, je n’avais pas vraiment compris tout ce que cette annonce de l’ange pouvait avoir comme conséquences. Ce n’est que plus tard, à l’âge adulte, que j’ai vraiment saisi la portée de cet épisode dans la cuisine de Nazareth !
Marie a continué ainsi :
« L’ange a disparu ; pourtant j’aurais eu bien des questions à lui poser. Je restai là, au milieu de la cuisine, désemparée, pleine de points d’interrogation, mais pas désespérée… Si le Seigneur en avait décidé ainsi alors j’étais prête à affronter cette situation. C’est seulement le soir, allongée sur ma couche, que j’ai pu me rendre compte de l’étendue des questions qui se posaient à moi ! Comment annoncer à Joseph que j’allais avoir un enfant, mais pas de lui ? Et mes parents ? Comment allaient-ils réagir, ainsi que ceux de Joseph, à l’annonce de ma grossesse ? Qu’allait-on penser de moi à Nazareth où les nouvelles se propageaient si vite ! Cela allait certainement jaser ! Marie, la mère célibataire, la honte de sa famille ! Je n’en pouvais plus de penser à tout cela ! J’aurais eu tellement besoin d’une personne qui pourrait m’écouter sans me juger ! Cette personne fut ma cousine Elisabeth que je suis allée visiter. Elle habitait un village dans les monts de Judée avec son mari Zacharie qui était sacrificateur. Ils étaient tous deux déjà très âgés et Elisabeth attendait enfin un enfant. Zacharie avait rencontré, lors de son service dans le lieu saint du temple, l’ange Gabriel qui lui a annoncé cette grossesse. Il n’a pas pu croire qu’après des décennies de prières, d’attente et de larmes, il puisse devenir père. Dieu l’a rendu muet à cause de cela ! Je suis revenue sereine après mon séjour chez eux, prête à affronter mes parents, Joseph et tout Nazareth ! Oh ! tout n’a pas été facile… vous pouvez imaginer la stupeur et l’incompréhension des uns et des autres. Enceinte par l’action du Saint-Esprit ! Cette explication ne tenait pas la route pour la majorité des gens… ils disaient que l’excuse était bien facile ! »
LUC : Et Joseph ? Elle a parlé de Joseph ?
SALOMÉ : Oui. Elle a expliqué à ma mère que Joseph était un homme juste et qu’il voulait rompre en secret leurs fiançailles pour la préserver. Mais là encore Dieu a envoyé un ange pour parler à Joseph dans un rêve. Il a effacé son sentiment de trahison et ses doutes en lui confirmant que l’enfant qu’elle portait venait de l’Esprit Saint, qu’elle accoucherait d’un fils qu’ils devaient nommer Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. À son réveil, Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait commandé.
LUC : Et c’est là que l’édit de l’empereur Auguste les fit venir à Bethléem. Comme Joseph appartenait à la famille de David, il a dû quitter Nazareth et monter de la Galilée en Judée, ici dans la ville de David. Marie était à la fin de sa grossesse et à leur arrivée à Bethléem il n’y a pas eu moyen de trouver à se loger.
SALOMÉ : C’est là que ma famille entre dans cette histoire ! Je me souviens de leur arrivée devant l’« Auberge de Bethléem, chez Salomon ». Marie semblait très fatiguée par leur long voyage. Joseph était allé longuement parlementer avec mon père en mettant en avant le fait que sa femme était sur le point d’accoucher. Pendant ce temps la petite fille curieuse que j’étais s’est glissée près de Marie ! Je lui ai dit que je m’appelais Salomé. Je voulais tout savoir sur elle : comment elle s’appelait, d’où elle venait, si Nazareth était plus loin que Jérusalem… J’ai dû la fatiguer avec mon bavardage… Je lui ai raconté que cet après-midi un client s’était fâché parce que ma mère lui avait annoncé qu’il n’y avait plus de chambres à louer et comme il avait été très malpoli elle a ajouté que s’il voulait absolument loger ici elle pouvait lui proposer l’étable avec son foin, sa paille et ses toiles d’araignée. Et que si elle n’avait pas peur des araignées il y aurait peut-être moyen de loger dans l’étable ! Et c’est ce qui est arrivé. Joseph a pu négocier et papa les a laissé occuper son étable où ils ont été bien contents de se reposer après leur long voyage.
LUC : Et Jésus est né pendant la nuit.
SALOMÉ : Une nuit pareille on ne l’oublie pas ! Elle a été bien courte pour Joseph et Marie… pour nous tous d’ailleurs aussi ! Il y a eu un défilé de visiteurs… des bergers qui voulaient voir le Sauveur du monde ! Mon mari Caleb aurait pu vous faire revivre cette nuit ! Il a été aux premières loges ! Il aimait se rappeler ces événements. Nos enfants et petits-enfants lui demandaient sans cesse de leur raconter une fois de plus la nuit des anges !
LUC : J’avais effectivement rencontré quelques-uns de ces bergers tout au début de mon enquête.
SALOMÉ : Des anges s’étaient dérangés durant cette nuit extraordinaire pour annoncer la naissance de Jésus aux bergers. Ils étaient de garde pour surveiller les moutons dans les champs pas très loin de Bethléem. Tous les hommes, ainsi que Caleb, alors âgé de dix ans, s’étaient rassemblés autour du feu et s’étaient doucement assoupis. Soudain une grande lumière venant du ciel les a enveloppés. Un ange est venu leur parler. Ces grands gaillards de bergers criaient de peur. Mais l’ange leur a dit : « N’ayez pas peur : je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d’une très grande joie. Un Sauveur vous est né aujourd’hui dans la ville de David ; c’est lui le Messie, le Seigneur. Et voici à quoi vous le reconnaîtrez : vous trouverez un nouveau-né dans ses langes et couché dans une mangeoire. » Et tout à coup le ciel fut rempli de milliers d’anges qui chantaient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! Et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. » Une fois les anges partis, les bergers ont décidé d’aller à Bethléem. Caleb n’a pas été le dernier à suivre le mouvement ! Tout ce que l’ange leur avait dit s’était réalisé ! Ils ont trouvé l’étable, Marie et Joseph et le bébé Jésus couché dans une mangeoire. Vers le matin les bergers sont repartis rejoindre leurs troupeaux. Ils louaient et glorifiaient Dieu. Tout Bethléem était en effervescence ! Par la suite j’ai souvent repensé à ces bergers. Dieu avait changé la frayeur de ces hommes en une grande joie à l’annonce de la bonne nouvelle de la naissance de son Fils, le Messie et le Sauveur. Il s’était adressé en premier aux plus humbles, aux plus pauvres, aux plus méprisés de notre société.
LUC : Et après ? Vous avez bien sûr encore été témoin d’autres événements.
SALOMÉ : Comme je vous l’ai dit, leur séjour à Bethléem s’est prolongé. Ils ont organisé leur vie à trois comme ils ont pu dans la petite étable de notre auberge. Au bout de huit jours, ils nous ont tous invités à la fête de la circoncision de l’enfant. Ils lui ont donné le nom de Jésus, comme l’ange le leur avait demandé. Plus tard, ils ont emménagé dans la petite maison. Je me souviens d’une histoire étrange que Marie a racontée à ma mère lors d’une de ses visites. Bien sûr, comme toujours, je n’ai pas perdu une miette de leur conversation. Marie semblait très troublée par ce que lui avait dit un vieil homme dans le temple. C’est au moment où ils offraient deux tourterelles et deux pigeons en sacrifice que ce vieil homme, Siméon, s’est approché d’eux. Il paraissait être un homme très pieux, connu de tous. Le Saint-Esprit lui avait révélé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Messie. Il a pris Jésus dans ses bras et a dit qu’il pouvait maintenant mourir car il avait vu le Sauveur qui apporterait la lumière au monde. Siméon les a bénis et a regardé Marie droit dans les yeux en disant qu’à cause de cet enfant elle aurait le cœur transpercé par une épée. Marie avait de quoi être secouée par ces paroles très dures pour une jeune mère qui était encore tout à son bonheur d’avoir un fils.
LUC : Et c’est ce qui est arrivé ?
SALOMÉ : Comment cela ?
LUC : On en parlera plus tard. Pour le moment, continuons avec ce qui s’est passé dans les mois suivants.
SALOMÉ : Les mois ont passé. Ils vivaient dans leur petite maison pas très loin de l’auberge. Jésus grandissait et son deuxième anniversaire approchait. Un jour, des personnages habillés de manière très bizarre sont venus frapper à leur porte. Tout cet équipage de chameaux et d’hommes habillés comme des princes n’était naturellement pas passé inaperçu ! Encore moins pour Caleb et moi qui étions toujours les premiers sur une affaire. Ils s’étaient installés sur la place du village. Nous les avons entendus expliquer que c’était une étoile qui les avait conduits jusque-là et qu’ils venaient rendre hommage au Roi des Juifs et l’adorer. Nous avons appris plus tard que c’étaient des hommes très instruits ; dans leur pays, très loin vers l’Orient, on les appelait des mages ou des sages. Ils ont trouvé la maison grâce à une étoile qui s’était arrêtée juste au-dessus. Ils se sont agenouillés devant Jésus, l’ont adoré et lui ont offert de somptueux cadeaux d’une grande valeur, dignes d’un roi. Caleb m’a raconté qu’il avait pu s’approcher pour voir les chameaux de près et avait trouvé moyen de soutirer des informations à Shamir, un des chameliers. Il l’a bombardé de questions et lui a demandé de l’emmener faire un tour sur son chameau. Rien que ça ! Shamir lui a expliqué que ce n’était pas un chameau de promenade. De fil en aiguille, Caleb a appris que les mages et leurs chameliers avaient fait un très long voyage. Ils venaient de bien plus loin que Jérusalem, d’Orient qui est très loin, plus loin que loin ! Shamir a dit à Caleb que pendant très longtemps ils ont suivi une étoile parce qu’un grand roi était né… que chaque soir, depuis des semaines, ils espéraient que l’étoile s’arrêterait… Ils avaient cru, une fois arrivés à Jérusalem, qu’ils trouveraient au palais d’Hérode le roi des Juifs qui était annoncé par l’étoile, mais là-bas, leurs questions ont déclenché une panique générale ! Le roi Hérode a mis tous les intellectuels sur le coup. Après avoir consulté de vieux textes, ils ont dit que c’était à Bethléem que devait naître le Messie. Et donc voilà ! L’étoile s’était arrêtée aujourd’hui au-dessus de cette maison. Caleb s’amusait bien en me racontant tout cela. Il a dit à Shamir qu’il n’y avait pas de roi dans cette maison, que c’était celle de Joseph et Marie, que le gamin, qui s’appelle Jésus, et avec qui il lui arrivait de jouer, marchait déjà et n’était certainement pas un roi… quoique, en y réfléchissant bien, à sa naissance il s’était déjà passé des drôles de trucs, il n’y a pas loin de deux ans. Cela a enthousiasmé Shamir qui lui a dit que cela faisait plus de 18 mois que l’étoile était apparue et que depuis ils la suivaient. Nous avons remarqué que toute la caravane était repartie par un autre chemin, comme si les mages voulaient éviter de repasser par Jérusalem. Nous avons appris bien plus tard qu’un ange, un de plus, les avait avertis par un rêve de ne pas retourner auprès d’Hérode comme il le leur avait demandé. C’est suite à cet événement que mon père a décidé de donner un nouveau nom à notre auberge : « À l’étoile des mages ». Mon père, Caleb par la suite, racontait cet épisode chaque fois qu’un client s’étonnait du nom de l’auberge. Et puis ils sont partis subitement.
LUC : C’est-à-dire ?
SALOMÉ : Peu après la visite des mages, un beau matin, ils n’étaient plus là ! La maison était vide ! Envolés ! Partis ! Mon père nous a dit bien plus tard qu’un ange avait averti Joseph dans un rêve qu’Hérode voulait faire du mal à Jésus et lui avait demandé de fuir en Égypte et d’y rester jusqu’à ce qu’il lui ordonne de revenir.
LUC : Et c’est ce qu’ils ont fait ! Marie m’a raconté qu’ils sont restés en Égypte jusqu’à la mort d’Hérode. En effet, celui-ci, en entendant les mages parler du roi des Juifs, a pris peur et a fait massacrer tous les enfants de moins de deux ans.
SALOMÉ : Maintenant que vous le dites, je me souviens de ce tragique épisode. À cette époque, je n’avais compris la raison de tous ces deuils dans Bethléem et aux alentours. Que sont-ils devenus après ?
LUC : C’est encore une fois un ange qui a parlé à Joseph dans un rêve : « Lève-toi, emmène l’enfant et sa mère et retourne avec eux dans le pays d’Israël, car ceux qui voulaient tuer l’enfant sont morts. » Ils se sont établis à Nazareth, là où tout avait commencé dans une cuisine ! Jésus a grandi. Il a appris le métier de charpentier. Vers l’âge de 30 ans, il a quitté Nazareth pour parcourir le pays en prêchant le royaume de Dieu devant des foules immenses. Cela lui a attiré la haine des autorités religieuses et civiles. Vous avez dû entendre parler de ce crucifié qui a fait grand bruit du temps où Pilate était gouverneur.
SALOMÉ : Oui… c’était à l’époque où mon père est tombé gravement malade et Caleb et moi étions revenus à Bethléem pour reprendre « L’étoile des mages ». Tout le monde en parlait ! Certains clients de passage disaient que c’était un activiste anti-romains qui avait perturbé les fêtes de la Pâque ; d’autres que c’était le grand prédicateur du royaume de Dieu ; d’autres encore parlaient du Fils de Dieu que l’on avait crucifié et qui était ressuscité trois jours plus tard. Vous me dites que cet homme était le fils de Marie, ce Jésus que j’ai presque vu naître, que j’ai vu faire ses premiers pas ?
LUC : Oui ! C’était lui ! Le Sauveur du monde annoncé par le prophète Esaïe. Vous vous souveniez si bien des paroles de l’ange dans la cuisine : « N’aie pas peur, Marie, car Dieu t’a accordé sa faveur. Voici : bientôt tu seras enceinte et tu mettras au monde un fils ; tu le nommeras Jésus. Il sera grand. Il sera appelé “Fils du Très-Haut”, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son ancêtre. Il régnera éternellement sur le peuple issu de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Et celles adressées à Joseph dans son rêve lui annonçant que l’enfant que Marie portait venait de l’Esprit Saint, qu’elle accoucherait d’un fils qu’ils devaient nommer Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. Le vieux Siméon a dit tenir dans ses bras le Sauveur du monde !
SALOMÉ : Et sa mort a transpercé le cœur de Marie… Je comprends mieux maintenant… Dire que j’ai côtoyé de près le Sauveur du monde sans le reconnaître ! Que dois-je faire ?
LUC : Justement, ne rien faire… juste accepter ! Comme je vous l’ai dit au début de notre conversation, j’ai le projet de parler, dans mon second livre, de la création des communautés dont l’objectif est d’annoncer et de vivre l’enseignement de Jésus. Vous parliez de secte… Vous n’avez pas tout à fait tort ! Secte veut dire « se couper ». Le message des disciples que Jésus a envoyés pour annoncer la bonne nouvelle du salut est qu’il faut se couper de ses habitudes et de ses croyances vaines et stériles pour se réconcilier avec Dieu. Tout être humain est séparé de Dieu par le péché, même s’il est quelqu’un de très bien. Nul ne peut gagner son salut à la force de ses bonnes œuvres. Tous ont besoin d’un Sauveur, car tous méritent de mourir, c’est-à-dire d’être éternellement séparés de Dieu, leur créateur. Dieu aime tellement ses créatures que la seule solution possible était d’envoyer son Fils, LE SAUVEUR PARFAIT ! Jésus a quitté la gloire céleste pour devenir un petit enfant et, plus tard, le crucifié qui a porté notre malédiction pour nous sauver.
SALOMÉ : Nous avons parlé toute la nuit ! La tempête s’est calmée. Le jour se lève… pas seulement sur Bethléem… dans mon cœur aussi…
Sylvie
